LE MONUMENT DE MADAME HELVÉTIUS
Discours De M. Guicuors
Le dimanche, 4 septembre 1899, en se rendant le matin au cimetière d'Auteuil, M. Antoine Guillois apprenait avec étonnementqu’un monument érigé à la mémoire de Mme Helvétius devait être inauguré, le jour même, à 3 heures 1/2 du soir.
Rien n’indiquait dans l'inscription mise sur la pierre les noms des promoteurs de cette solennité ; néanmoins, pensant que la Société historique d'Auleuil et de Passy devait être représentée à cette inauguration, M. Guillois s’entendit immédiate ment avec le secrétaire général, M. Emile Saint- Lanne, malheureusement retenu chez lui par une indisposition et dans l'impossibilité, dès lors, d’assister à la cérémonie.
I fut convenu que M. Guillois déposerait une couronne sur la tombe de Mme Helvétius et qu'il prendrait la parole au nom de la Société historique.
A l'heure indiquée, la Société occidentale, sous la présidence de M. Pierre Laffitte, se trouvait au cimetière. M. Emile Antoine a rappelé les titres de Mme Helvétius à l'hommage qui lui était rendu.
Puis M. Guillois a pris la parole en ces termes :
« Mespaues, Messieurs,
« La Société historique d'Auteuil etde Passy, dont la fondation ne remonte qu’à quelques mois, avait inscrit dès sa première séance, parmi ses travaux à accomplir, l'érection même du monument qui se dresse aujourd'hui devant vous. Le temps lui a fait défaut et elle s’est laissé devancer. Mais, sur le terrain du respect et de la reconnaissance, il ne saurait y avoir de discussion ; aussi les généreux promoteurs de cette solennité, consacrée à la mémoire de Mme Helvétius, ont-ils bien voulu w’autoriser à prendre la parole et à déposer sur cette tombe, érigée par leurs soins, une couronne qui montrera, du moins, que les habitants d'Auteuil n'ont pas oublié leur charmante bienfaitrice.
« Vous avez rendu, Messieurs, à la dépouille mortelle d’Anne-Catherine Helvétius, née de Ligniville d’Autricourt, un hommage qu'à défaut de sa famille nous lui devions depuis longtemps.
« Mme Helvétius avait apporté ici-les traditions de générosité, de grâceetde douceur qui rendaient si charmantes les réceptions de Voré et de Lumigny. Quand, au commencement de septembre 4800, elle futinhumée dans sa propriété, qui avait vu Franklin et Turgot, Chamfort et Roucher, Cabanis et Destutt de Tracy, la population tout entière voulut témoigner par saprésence du souvenir ému qu'elle gardait à celle qui avait si généreusement donné ses revenus pour le soulagement des calamités publiques. Puissé-je apporter, ici, aujourd'hui, comme un écho de ce souvenir d’autrefois ! Et si j’osais évoquer aussi des motifs personnels, pourquoi ne bénirais-je pas ce jour qui
permet au petit-fils de Roucher de saluer, au nom de la nouvelle Société d'Auteuil, celle qui fut l'étoile et la protectrice de la première phalange qui a porté ce nom dans l’histoire de la littérature et de la philosophie.
« Femme généreuse et charmante dont l'image est restée populaire parmi nous, vous reposez enfin sous un monument digne de vous, dans le pays même que vous affectionniez entre tous. A quelques pas d'ici, Hubert Robert et Rumford, que vous aimiez à recevoir, dorment leur dernier sommeil; et, plus près encore, voici le cœur de Cabanis, votre fils adoptif, que vous chérissiez tant, parce qu'il ressemblait à l'enfant que vous aviez perdu !
« Mme Helvétius, désormais rappelée, grâce à ce monument, à la mémoiredes générations futures, aura la bonne fortune de ne pas être séparée, dans la mort, de ceux qu’elle avait aimés pendant sa vie. »
On s’est alors rendu aux tombes de Cabanis, de Legendre et d'Hubert Robert, où quelques paroles ont été prononcées.
La Société historique d'Auteuil et de Passy, a reçu la garde du monument qui venait d’être érigé. « Il ne saurait être en meilleures mains », a dit M. E. Antoine.
Le bureau de la Société hislorique, d'accord avec les promoteurs de la solennité du 4 septembre 1899, indiquera, dans une des plus prochaines séances, les mesures à prendre pour que le nom de la Société historique soit rappelé, sur le monument de Mme Helvétius, à côté de celui des membres de la Société occidentale.
MADAME DE CONDORCET À AUTEUIL (l)
Sophie de Grouchy, fille du marquis de Grouchy et de Gilberte Fréteau, naquit, au printemps de 176%, au château de la Villette, prés de Meulan. Le 28 décembre 1786, elle épousa le marquis de Condorcet, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences. Son salon de l'hôtel des Monnaies était le rendez-vous des philosophes, des écrivains et des artistes. Elle fréquentait beaucoup aussi chez Mme Helvétius, alors à Auteuil.
Dans ce milieu hospitalier où Mme de Condorcet fut reçue à partir de 1787, accueillie d'abord en considération de l'estime affectueuse qu'on avait pour son mari, elle sut bientôt conquérir pour elle-même les sympathies les plus vives.
Bien que tout près de la grande ville, on en était assez loin cependant pour sentir l'influence pacifique des larges horizons dans des campagnes boisées. Aussi, dans l'intervalle des agitations qui précédèrent la grande tourmente, Sophie vintelle jouir plusieurs fois, et toujours avec délices, de ce calme précieux ; elle en garda pour l'humble
(1) Extrait de la Marquise de Condorcet, sa famille, son salon, ses amis (1764-1822), Paris, Ollendorff, 1897.
village une sincère reconnaissance et, quand les événements l’obligèrent à quitter Paris, ce fut à Auteuil qu’elle vint se fixer, assurée d’y rencontrer de bons amis et d'y retrouver, croyait-elle, une tranquillité qu'hélas! elle ne devait plus con naitre.
Condorcet venait d’être élu par cinq départements membre de la Convention nationale. Cumme s’il eût éprouvé le besoin de se reposer et de marquer une étape dans sa vie, ce fut le moment qu'il choisit pour aller s'établir définitivement, avec sa femme et sa fille, dans ce joli village d'Auteuil, où il avait goûté jusqu'alors tant d’instants délicieux.
Déjà le 5 août, il y avait assisté, avec Mme de Condorcet, à l'inauguration de la nouvelle maison commune ; tous deux avaient suivi le cortège de jeunes filles, escortées des gardes nationales voisines, qui étaient venues couronner les bustes de Voltaire et de Rousseau, et, quand on arriva à celui d'Helvétius, quand la musique joua l'air
Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ?
M. et Mme de Condorcet furent de ceux, parents et amis du philosophe, qui, après avoir orné de fleurs la statue, s’embrassèrent devant la foule émue.
Le 10 août, ils étaient encore chez Mme Helvétius. « On sonna le tocsin, dit Condorcet dans son Frugment de justification, j'étais à Auteuil. Je me rendis à Paris. J'arrivai à l'Assemblée quelques moments avant le Roi. Je la trouvai plus inquiète qu'effrayée, courageuse mais sans dignité. Je n'étais point dans la confidence et, seulement un peu après la cannonade, un de mes amis vint me dire que l’Assemblée serait respectée. »
Condorcet avait amené avec lui à Auteuil sa femme, sa fille, sa belle-mère et sa belle-sœur, Félicité-Charlotte. D'après les registres de la municipalité, Condorcet avait deux chevaux et un carrosse. On se logea chez la citoyenne Pignon, au n° 2 de la Grande-Rue du village, dans une maison qu'habitait déjà le législateur Jean Debry. Mile de Grouchy occupait, moyennant deux cents livres par an, deux chambres qui avaient vue sur la Grande-Rue et sur la cour. Son mobilier était succinct : une table ronde en acajou à dessus de marbre blanc, avec couvercle en maroquin et drap vert, une baignoire en cuivre en sabot, une bergère de vieux damas vert et sa housse, un lit, quelques fauteuils et quelques chaises (1).
C’est dans cette maison, où Condorcet espérait trouver la sécurité et le calme, que se passèrent ses dernières heures de joie.
En effet, les événements se précipitaient, et Condorcet ne tarda pas à être personnellement menacé.
I passait tout son temps à Auteuil, au milieu des siens, avec Cabanis et Jean Debry. Cette tranquille intimité, dans une retraite studieuse, n’était ni sans charmes ni sans douceur. Cabanis, que l’on a pu, sans blasphème, comparer à Fé-
(1) Déclaration par la citoyenne Félicité-Charlotte Grouchy, majeure, devant la municipalité, de son intention d'être imposée séparément de ses sœur et beau-frère (4 janvier 1794).