ANNE
nelon, trouvait, dans sa bonté infinie, les attentions les plus délicates. Ce tendre rêveur, ardent cependant lorsqu'ils’agissait de défendre sesidées, connaissait toute la générosité du cœur de Sophie, et ilvoyait, dans le courage de cette femme supérieure, sinon les moyens de sauver le philosophe, du moins un secours assuré pour le jour où les circonstances deviendraient plus difficiles et plus dangereuses.
L'énergie ingénieuse de Mme de Condorcet complétait à merveille la bienveillance un peu mélancolique de Cabanis. Aussi, la pure sympathie née avant 1789 entre ces deux âmes d’élite gran dissait-elle chaque jour au contact des événements. Sophie, loin de s’en cacher, s'en montrait fière et heureuse; elle trouvait dans son amitié la muse inspiratrice de ces Lettres immortelles, dédiées à Cabanis et si peu connues aujourd'hui. « Elles furent achevées dans ce pâle Elysée d’Auteuil, plein de regrets, d'ombres aimées. Elles parlent bas, ces lettres; la sourdine est mise aux cordes sensibles (1). »
Lorsqu’elles parurent pour la première fois en l'an VI, elles accompagnaient la traduction par Mme de Condorcet de la Théorie des sentiments moraux, d'Adam Smith : elles purent être légèrement retouchées à cette époque; mais la vraie date, celle qui les explique, est l'année 1793, où elles furent composées. La première de ces lettres débute ainsi :
« L'homme ne me parait point avoir de plus intéressant objet de méditation que l’homme, mon cher Cabanis. Est-il, en effet, une occupation plus satisfaisante et plus douce que celle de tourner les regards de notre âme sur ellemême, d'en étudier les opérations, d’en tracer les mouvements, d'employer nos facultés à s’observer et à se deviner réciproquement, de chercher à reconnaitre et à saisir les lois fugiüives et cachées que suivent notre intelligence et notre sensibilité? Aussi, vivre souvent avec soi me semble la vie la plus douce, comme la plus sage; elle peut mêler aux jouissances que « donnent les sentiments vifs et profonds les « jouissances de la sagesse et de la philosophie. »
Quand elle parle des sympathies individuelles, qui ne sont autre chose que l'amitié, Mme de Condorcet est heureuse, on le sent, de s'adresser à son « cher Cabanis, qui, dévoué sans choix et sans effort à ses travaux et à ses affections, est peut-être par le sentiment habituel de la raison et de la vertu trop loin des hommes pour aperce- \oirleurs erreurs, ou, du moins, pour en discerner les profondes racines », et elle lui dit :
« Elles (ces sympathies naturelles) sont plus in- «times entre ces âmes mélancoliques et réflé- « chies qui se plaisent à se nourrir de leurs sen- <tments, à les goûter dans le recueillement ; €qui ne voient dans la vie que ce qui les y a < attachées et qui restent concentrées dans leurs <aflections, sans pouvoir désirer au delà, car, < quelque insatiable que soit le cœur humain, il < n'épuise jamais le vrai bonheur quand il veut €SY arrêter. »
(1) Michelet, les Femmes de la Révolution, p. 87.
S'agit-il de la beauté et de l'amour, son langage n'est pas moins éloquent, sa philosophie moins saine ou moins élevée. Elève de Rousseau, fille de Voltaire et de son siècle, Sophie de Condorcet, s’il est permis de continuer cette image, préférait secrètement son professeur à son père ; on le sent, à travers toutes les réticences, et de telle façon qu'on ne s'y peut tromper:
« Rousseau a parlé davantage à la conscience, « Voltaire à la raison. Rousseau a établi ses opi- < nions par la force de sa sensibilité et de sa lo- « gique, Voltaire par les charmes piquants de son < esprit. L'un a instruit les hommes en les tou- « chant, l’autre en les éclairant et en les amu- « Sant à la fois. Le premier, en portant trop loin « quelques-uns de ses principes, a donné le goût « de l'exagération et de la singularité; le second, «se contentant trop souvent de combattre les «< plus funestes abus avec l'arme du ridicule, n’a € pas assez généralement excité contre eux cette « indignation salutaire qui, moins efficace que le « mépris pour châtier le vice, est cependant plus « active à le combattre. La morale de Rousseau « est attachante, quoique sévère, et entraine le « cœur même en le réprimant ; celle de Voltaire, « plus indulgente, touche plus faiblement peut- « être parce qu'imposant moins de sacrifices elle « nous donne une moins haute idée de nos forces et de la perfection à laquelle nous pouvons « atteindre ; Rousseau a parlé de la vertu avec « autant de charmes que Fénelon et avec l’em- « pire de la vertu même; Voltaire a combattu les « préjugés religieux avec autant de zèle que s’ils « eussent été les seuls ennemis de notre félicité ; « le premier renouvellera d'âge en âge l’enthou- « siasme de la liberté et de la vertu ; le second « éveillera tous les siècles sur les funestes effets « du fanatisme et de la crédulité. Cependant, « comme les passions dureront autant que les « hommes, l'empire de Rousseau sur les âmes « servira encore longtemps les mœurs quand celui « de Voltaire sur les esprits aura détruit les pré- « jugés qui s’opposaient au bonheur des so- « ciétés ».
L’éloquente conclusion de la dernière lettre, tout en affirmant le pouvoir de la morale et de la vertu, traduit bien l’irrémédiable regret jusqu’au sein des spéculations de la philosophie :
« On ne trouve la douceur de la vie que dans « la bienfaisance, la bonne foi, la bonté, et en faisant ainsi de ses dieux pénates un asile où le bonheur force l'homme à goûter avec délices sa propre existence. Jouissances intimes et consolantes, attachées à la paix et aux vertus cachées ! Paisirs vrais et touchants qui ne quittez jamais le cœur que vous avez une fois attendri ! Vous dont le sceptre tyrannique de la vanité nous éloigne sans cesse! Malheur à qui vous dédaigne et vous abandonne ! Malheur surtout à ce sexe comblé un moment des dons les plus brillants de la nature et pour lequel elle est ensuite si longtemps marâtre, s’il vous néglige ou s’il vous ignore! Car c’est avec vous qu'il doit passer la moitié de sa vie et oublier, s'il est possible, cette coupe enchantée que la « main du Temps renyerse pour lui au milieu de « sa carrière ! »
Mme de Condorcet n'allait pas tarder à faire par elle-même l'expérience cruelle de la douleur.
Dans les premiers jours de juin, sa mère tomba subitement malade chez elle.
Le 8, Fréteau écrivait à sa femme (1) :
« Le mauvais temps et l'absence des voitures
« de toutes les places ne m'ont permis d'arriver à « Auteuil que tout au soir. Ma sœur était aux abois. Les médecins Cabanis et Portail avaient cru l’émétique nécessaire (la malade avait la gangrène à la jambe)... Elle n’a plus que des élans vers les objets de son affection. Notre enfant, tes filles, les siennes, ta tendresse, voilà ce qui lui a fourni les choses les plus touchantes à me dire, mais par demi-phrases. Je suis pénétré de cet affreux spectacle. »
Le 10 juin, la marquise de Grouchy expirait dans les bras de sa fille, dont la douleur fut déchirante. Deux jours après, Mlle Fréteau en rendait compte ainsi à son frère (2) :
« Ma prédiction ne s’est trouvée que trop vraie, « mon cher ami. Ma tante n'est plus. Elle est « morte lundi, à 4 heures après midi. Papa nous « a mandé que sa fille (Mme de Condorcet) est « tombée dans des convulsions telles qu’il n’en a & jamais vu de semblables. Si on ne l’eût jetée à « l'instant dans le bain, elle serait expirée. Juge « de sa douleur, mon cher ami. Ce qu'il y ade plus « chagrinant, mon frère, c’est que les instances de « papatendantà procurer à ma tante des conso- « lations spirituelles ont été vaines. Quelle cir- « constance alarmante ! Gémissons, prions pour « elle. Voilà les services que nous pouvons lui « rendre. Acquittons-nous-en, mon cher ami, « voilà le retour que nous devons à sa ten- « dresse (3) »
Condorcet et les autres parents, disent les registres de la paroisse d'Auteuil, assistèrent à la cérémonie et à l’inhumation, qui fut faite dans le cimetière du village (4).
Pendant ce temps, le marquis de Grouchy était à Villette, très malade lui-même. Aussitôt les derniers devoirs rendus à sa mère, Mme de Condorcet partit avec Charlotte pour rejoindre, dans le manoir paternel, son frère Emmanuel, qui venait
2) Archives ÿ.
(3) Il paraît bien que l'influence de Condorcet ait été, ici, toute-puissante. M. Louis Amiable, s une brochure sur. Lalande franc-maçon Charavay frères, 1889), dit, à trois r pp. 30 et 31, que Condorcet appart franc-maçon à la 1 -S J'ai eu entre les mains presq de cette Loge, dont mon arri le poèle Roucher, fut orateur et premier secrétaire, et je puis affirmer que Condorcet ne figure dans aucun des tableaux de la Loge et, notamment, dans celui de 1784, où il serait inscrit certainement.
Condorcet fit-il tie d'une autre Loge, ou n'appartint-il jame à la franc-maçonnerie, comme c'est mon opinion personnelle, c'est là une question intéressante, mèê à un fait diffi-
cilement explicable, je le reconnais; mais elle
d'est encore résolue ni dans un sens, ni dans l'autre. #
(4) Premier registre de la parois d'Auteuil, folio 5.
d’être privé de son commandement en Normandie (1). Mais ellene resta que peu de jours à Villette, ayant été rappelée à Auteuil par la situation de son mari, qui s’aggravait tous les jours.
Condorcet, bien qu’il fût encore en liberté, ne se faisait plus d'illusions, etil se préparait à tout événement, comme en témoigne ce billet de son ami :
« À Auteuil, ce jourd'huy, 30 juin 1793, à « minuit, Condorcet, proscrit, par l’exécrable fac- « tion du 31 mai dernier, avant de se dérober au « poignard des assassins, a partagé avec moi, « comme don de l’amitié qui nous unit, le poison « qu’il conserve pour demeurer en tout événe- « ment seul maître de sa personne. JEAN DeBry. »
En effet, sur la dénonciation de Chabot, le 8 juillet 1793, Condorcet était décrété d’accusation à cause de son écrit : Aux Français, sur le projet de la nouvelle Constitution.
Les scellés furent mis sur ses papiers, rue de Lille et à Autéuil. La Roche n'avait pu éviter cette formalité, mais il avait, du moins, prévenu Condorcet, qui s’échappa.
Le philosophe trouva asile, la première nuit, chez Mme Helvétius. Mais, comme il était dangereux de rester plus longtemps dans la propre maison du maire chargé de procéder contre lui, il se rendit le lendemain chez Garat, qui n’hésita pas à recevoir le proscrit dans l'hôtel même du Ministère.
Condorcet se réfugia ensuite rue Servandoni, dans une maison que son ami Cabanis avait reconnue comme un asile sûr.
La femme d’un homme déclaré hors la loi ne pouvait pas coucher dans la capitale; Sophie, deux fois par semaine, déguisée en paysanne, venait done, à pied, d'Auteuil à Paris, avec l'espoir trop souvent déçu, de passer quelques instants auprès du proscrit. Pour franchir la barrière, elle se mêlait à la foule qui allait voir la guillotine et, afin de ne pas être remarquée, elle accompagnait cette foule jusqu’à la place de la Révolution. Quelle joie lorsqu'un avis secret la prévenait qu'elle pouvait aller passer quelques instants auprès du proscrit ! Comme elle cherchait à le con soler ! avec quel amour elle prodiguait au captif, devenu subitement un vieillard, les soins du corps et de l’âme (2)
Son influence, déjà si grande aux jours de la prospérité, ne connaissait plus de limites; Condorcet était froid et timide, elle en avait fait un homme plein de sensibilité et de chaleur. Comme il s’épuisait à rédiger une justification de sa con duite politique, Sophie remarqua bien vite com— bien ce travail le faisait soulirir moralement et physiquement et, obtenant du philosophe qu'il y renoncerait, elle luifit entreprendre cette Esquisse des progrès de l'esprit humain, qui est restée
in 1793. Félicité à Emmanuel Fréteau.
Fréteau de Pény. Ce ne fut que quelque temps après que le marquis de Grouchy fut arrêté et enfermé à Sainte-Pélagie.
(2) Parfois les ancie serviteurs de Condorcet purent aussi pénétrer auprès de lui et lui apporter, avec des nouvelles des siens, leurs soins dévoués et affectueux.