ANN
ün des plus beaux titres philosophiques et littéraires de l’illustre rêveur (1).
Puis, comme l'a dit Cabanis, « descendant des Jus hautes régions du calcul et de laphilosophie, il ne dédaignait pas de rédiger des leçons d’arithmétique pour les instituteurs et les enfants des classes indigentes de la Société ».
Mais le travail ne pouvait plus l’arracher à ses tristes pensées. L'idée de la mort ne le quittait pas et il interrompait son labeur pour écrire ces Avis d'un proscrit et ces Conseils à sa fille, où l'on retrouve le cœur, la générosité et la haute raison de son admirable épouse.
C'est pour son Elisa qu'il écrivait ces Avis d'un groscrit, admirable testament qui honore à jamais sa mémoire et qui commence par ces lignes sublimes : « Mon enfant, si mes caresses, si mes soins ont pu, dans ta première enfance, te consoler quelquefois, si ton caur en a gardé le souvenir, puissent ces conseils, dictés par ma tendresse, être recus de toi avec une douce confiance et contribuer à ton bonheur.
« Dans quelque situation que tu sois, quand tu liras ces lignes que je trace loin de toi, indifférent à ma destinée, mais occupé de la tienne et de celle de ta mère, songe que rien ne t'en garantit la durée.
« Prends l'habitude du travail... »
Et, après avoir insisté sur cette douce source de bonheur, Condorcet cherchait à détourner sa fille de la personnalité et de l’égoïsme ; il lui parlait « de l’habitude des actions de bonté », et il lui traçait pour ainsi dire tout un code merveilleux de générosité et de bienfaisance.
Quelquefois la poésie, ce cri des grandes douleurs, lui dictait des vers où il exprimait lesmêmes sentiments d'amour et de regret pour les deux êtres qui lui étaient si chers. Au mois de décembre 1793, il avait adressé à sa femme une pièce qu'il avait intitulée le Polonais exilé en
Sibérie :
Pour la septième fois renaît celte journée
Qui vit à tes beaux jours unir ma destinée.
Je n'ai point par des vers célébré mon bonheur, Mais on aime à parler sitôt qu'on est à plaindre :
. (1) Sur le manuscrit autographe de la Justificalion, Sophie a écrit : « Quilté à ma prière pour écrire l'Esquisse des progrès de l'esprit humain. » — Condorcet fit plusie fois passer, sous le voile de l'anonyme, des mémoires patriotiques au Comité de Salut public. — A propos du livre de Condorcet, imprimé en l’au VII et intitulé : Moyen d'apprendre à compter sûrement et avec facilié, il y eutunr table débat entre Mme de Condorcet et J.-B. Sarret, qui avait publié, à la même époque, une arithmétique élémentaire.
Celui-ci fut injustement accusé de s'être approprié le manuscrit de Condorcet pour le publier sous son nom. Un verdict de l'Institut, choisi comme arbitre, innocenta complètement Sarret de tout soupçon de plagiat. Cel ‘ ne conserva de cette affaire aucun mauvais souvenir, puisqu'il donna, à quelque temps de là, une notice très bienveillante sur Condorcet. Pendant les huit mois de la captivité du philosophe, Sarret n'avait cessé, disail-il, d'admirer sa douceur, patience, le calme de son âme, sa résignatior un sort immérité, « j s dire son indi
: ité, « je pour rence pour lui-même. car les objets de ses plus République, sa
mn
vives sollicitudes ent femme, ses enfants et ses amis. »
Sa fille se souviendrait-elle de lui? C'était là sa grande préoccupation :
Crois-tu que notre enfant puisse encore retenir De son père proscri tun faible souvenir,
Que son cœur de mes traits ait gardé quelque image? Dis-lui que je l’aimais..… Ë
Ailleurs il défendait sa mémoire :
Ils m'ont dit: Choisis d'être oppresseu
l r ou victime.
J'embra
ai le malheur et leur laissai le crime...
Et, revenant à sa délicieuse Sophie :
J'ai servi mon pays, j'ai possédé ton cœur :
Je n'aurai point vécu sans goûter le bonheur.
Tenant déjà dans sa main la coupe fatale, il écrivait (1) :
« Je ne puis regretter la vie que pour ma’ « femme et mon Elisa; elles en auraient embelli « les derniers instants. Ma vie pouvait leur être «utile; elle était chère à Sophie. Je périrai « comme Socrate et Sidney, pour avoir servi la « liberté de mon pays. »
Le lendemain du jour où il traçait ces lignes, il inscrivait ces pensées sur la feuille de garde d'une histoire d’Espagne (2) :
« Les conseils que j’ai écrits pour Elisa, des « Lettres de sa mère sur la Sympathie, serviront « à son éducation morale. D’autres fragments de « sa mère donneront sur le même objet des vues « très utiles (3). »
IL était persuadé que, non seulement il n’échapperait pas à la mort, mais que Sophie elle-même ne tarderait pas à le suivre sur l'échafaud. Aussi le testament écrit, adressé à Mme Vernct, débutaitil ainsi :
« Si ma fille est destinée à tout perdre, je prie « sa seconde mère (Mme Vernet) d'écouter ces « derniers désirs d’un père innocent et malheu- « reux. Je recommande de lui parler souvent de « nous; d'entretenir le souvenir qu’elle en con- « serve ; de lui faire lire quand il sera temps nos « instructions dans les originaux mêmes.
« Si elle conserve Sophie, je prie celle-ci d’ap- « prendre à Elisa à connaître, à aimer sa seconde « mère. Je prie celle-ci de lui parler de la ten- « dresse de sa mère pour moi et de son courage « pendant tout le temps de cette longue persécu- « tion. Je ne dis rien de mes sentiments pour la « généreuse amie à qui cet écrit est destiné; en « interrogeant son cœur, en se mettant à ma place « elle les connaitra tous. »
Le philosophe terminait en recommandant qu'on éloignât de sa fille tout sentiment de vengeance ; « c’est au nom de son père que ce Sacri- « fice sera réclamé ». Puis il conseillait à Elisa
(1) Fragment (mars 1794) qui était resté entre les mains de Mme Vernet.
(2) Testament (mars 1794)-
(3) Cet ouvrage est m Jheureusement non seulement inédit, mais très probablement perdu
pour toujours. Malgré toutes mes, recherches dans les papiers de famille, je nai rien pu
trouver à ce sujet. Quant aux Mémoires de Condorcet, en 2 vol. in-8°, parus en 1824, ai-je besoin de dire qu'ils sont absolument apocryphes et, par conséquent, indignes de toute confiance.
d'apprendre l'anglais, parce que, si Mme Vernet venait à lui manquer, elle devrait passer en Angleterre, chez Milord Stanhope ou, en Amérique, chez Bache, petit-fils de Franklin, ou chez Jefferson.
Ces trois hommes excellents avaient été, aux jours heureux, les hôtes assidus et choyés du salon de l'hôtel des Monnaics.
L'heure fatale, dont le philosophe avait depuis plusieurs mois le terrible pressentiment approchait, Le 5 germinal an IT (25 mars 1794), Condorcet apprit qu'une visite domiciliaire serait faite le lendemain chez Mme Vernet, et il résolut aussitôt de quitter sa retraite pour aller se cacher dans les environs de Paris.
On connait la cruelle odyssée de Bourg-la-Reine et la morttragique du philosophe. Cette mort fut ignorée pendant plusieurs mois; sa famille le croyait passé en Suisse, tandis que ses biens étaient vendus comme propriétés d’émigré.
Sophie, ruinée, avait d’abord songé à se rendre à Villette, auprès de son père. Un passe-port délivré par la municipalité d'Auteuil en fait foi; mais elle s'était bien vite ravisée, en songeant que son devoir était de rester aussi près que possible du proscrit. Après avoir rendu: la liberté à chacun de ses domestiques, renvoyé sa femme de chambre et la gouvernante anglaise de sa fille, elle restait seule pour subvenir au service et aux besoins de trois personnes: Elisa, âgée de trois ans; Charlotte de Grouchy, sa sœur, toujours malade; et Mme Beauvais, une vieille gouvernante, qui était incapable du moindre travail.
Du peu d'argent qui lui restait, Mme de Condorcet acheta, au n° 352 de la rue Saint-Honoré, tout près de la maison de Robespierre, une petite boutique de lingerie, où elle établit Auguste Cardot, le jeune frère du secrétaire de son mari. A l’entresol, au-dessus de la porte cochère, elle avait un petit atelier où elle peignait des tableaux, des miniatures et des camées. Quelquefois aussi elle pénétrait dans les retraites où se cachaient les proscrits et dans les cachots pour reproduire les traits des malheureux condamnés qui n'avaient plus que ce souvenir à léguer à leur famille. Souvent, pour gagner la bienveillance des geoliers, des soldats ou des municipaux, elle dut peindre, dans la fumée des corps de garde, ces brutes avinées qui n’avaient aucun respect pour ses délicatesses de femme, ni pour ses malheurs d'épouse. Des paroles cruelles qui retentirent alors à son oreille, Sophie conserva toute sa vieun douloureux etterriblesouvenir ! Jusqu'au 9 thermidor, elle erut, chaque jour, qu'elle serait arrêtée à son tour. Elle eut de fréquentes visites du Comité révolutionnaire d’Auteuil. Un jour, il y eut une perquisition chez elle ; on lui dit même de préparer son paquet pour aller en prison. Mais elle s’en tira encore une fois en faisant le portrait de chacun des membres du Comité.
Enfin, le soin de sa sûreté etle désir de sauve garder, s’il était possible, la fortune de sa fille, l'obligèrent à faire une démarche qui lui fut très pénible. Le 14 janvier 1794, elle se présenta devant la municipalité d'Auteuil pour lui faire connaître son intention de divorcer et de continuer à vivre dans la commune « comme une artiste qui
cherche à subsister paisiblement par ses travaux » (1).
Mme de Condorcet, réintégrée dans ses biens, continua à habiter parmi nous jusqu'en 1800. Le mariage de sa sœur avec Cabanis et l'établissement du jeune ménage dans la propriété de Mme Helvétius, l'avaient retenue à Auteuil. La mort de celle que Franklin appelait N.-D. d'Auteuil, arrivée au mois d'août 1800, dispersales habitués de la maison. Mme de Condorcet s'établit alors à la Maisonnette, au-dessus de Meulan. Elle y recevait, comme elle faisait à Paris avant 1789, toutes les illustrations de la France et de l'étranger : Benj. Constant, Baggesen, Manzoni, Guizot et tant d’autres.
Au mois de septembre 4822, la névralgie dont elle souffrait depuis longtemps prit subitement un caractère des plus alarmants. Au milieu de ses cruelles souffrances, elle ne retrouvait quelque force que pour s’entretenir des besoins et du sort futur des pauvres qu’elle avaitcoutume de secourir, et, lorsque sa langue devint embarrassée, ce furent encore les noms de ces personnes qu’elle prononça le mieux et qu'elle répéta le plus souvent.
La douleur de ses parents, de ses amis et de ses protégés fut navrante.
Son souvenir aimé, gardé comme un culte par tous ceux qui l'ont approchée, vivra toujours.
C’est que, à l’éternelle beauté dont elle fut l’un des types les plus parfaits, elle sut joindre la douceur qui charme, l'esprit qui pénètre et la charité qui purifie.
ANTOINE GUILLOIS