VOLNEY
Franklin, comme il venait de rentrer en Amérique après avoir rempli la mission glorieuse qui lui avait été confiée, adressa sa première lettre aux amis qu'il avait quittés et qui ne pouvaient se consoler de son départ.
« Donnez-moi, leur écrivait-il, des nouvelles de l’Académie des belles-lettres d'Auteuil, de la bonne Dame que nous aimons tous et dont Je chérirai le souvenir tant qu'il me restera un souflle de vie ; toutes les fois que, dans mes rêves, je me transporte en France pour y visiter mes amis, c'est d’abord à Auteuil que je vais. »
Volney fat un des plus grands, le plus original peut-être de ces philosophes et de ces écrivains qui se réunissaient autour de Mme Helvétius dans
(1) Le divorce fut prononcé le 18 mai, c'e dire plus de six semaines après la mort ign de Condorcet : « Pour cause de séparation de fait, depuis pl le six mois, la dame « Grouchy « étant domi dans la commune depuis deux « ans et demi et ledit Condorcet étant séparé « d'elle depuis plus de dix mois par son éva- « sion. » Signé : P.-J.-G. Cabanis, médecin, 36 ans, domicilié à Auteuil, témoin, et Benoît, officier public. Le divorce fut une précaution que prirent, à cette époque, beaucoup de femmes d'émigrés.
cette chapelle « où l'on fétait encore les saints de l'encyclopédie », dans ce salon où, comme on l'a dit, « les Etats Généraux de l'esprit humain » tinrent un moment leurs assises immortelles.
Et voilà pourquoi, Messieurs, un habitant d’Auteuil, un petit-fils des idéologues, qui fut un jour Jeur historien, a le grand honneur de prendre aujourd'hui la parole devant vous.
Mme Helvétius, après la mort de son mari et l'établissement de ses deux filles, était venue se fixer dans l'humble village où l’on jouissait alors, malgré la proximité de la capitale, du calme pacifique des champs et de la poésie des larges horizons dans des campagnes boisées.
Dans une maison modeste, entourée d’un grand jardin où les arbres les plus rares dissimulaient, dans leurs verdures, des volières d'oiseaux chanteurs, la maitresse du logis, Notre-Dame d'Auteuil — c'est ainsi qu'on l’appelait — n'avait d'autre luxe que de recevoir ceux dont l'affection avait survéeu à la double épreuve du temps et du malheur.
L'abbé La Roche, Morellet, Chamfort, Malesherbes, Turgot, Sieyès, Garat, Roucher, Cabanis étaient les hôtes habituels de la maison.
Cabanis, grand et délicieux jeune homme, à la parole ardente, à l'esprit toujours en éveil, au cœur si doux qu'on l’a pu comparer pour sa bienfaisance à Fénelon et l'appeler l’angélique Cabanis, Cabanis avait présenté, un jour, à Mme Helvétius, votre illustre compatriote.
Retrouver un intérieur où l'amitié lui faisait une place de choix, avoir constamment sous les yeux le spectacle de cette bonté et de cette joie tranquilles, auréole des vieillesses heureuses, c'était là, certes, une bonne fortune que Volney devait d'autant plus goûter qu'il n’avait connu jusqu'a lors de la vie que les cruautés et les amertumes.
Il jouissait pleinement de son bonheur pendant ces années charmantes qui suivirent l'avènement de Louis XVI, années dont on a dit que ceux qui ne les avait pas connues avaient ignoré ce que c’est que la douceur de vivre.
Toujours prêt pour le combat, lutteur préférant l'offensive, Volney, certes, l'était toujours, et le sage Franklin, s'approchant du groupe où il causait avec animation dans un coin du salon, le lui avait bien dit : « À votre âge, l'âme est en dehors. Au mien, elle est en dedans. »
Mais l’ardeur de la jeunesse et le frémissement de la vocation allaient arracher Volney à la douceur de cette vie trop calme à son gré.
Il partit en 1783 et, quand il revint, tout était changé. Les théories, discutées avec éclat chez Mme Helvétius, entraient dans la pratique du pouvoir. La Révolution commençait à gronder.Auteuil, comme la grande ville, allait en connaitre bientôt les tragiques beautés et les cruelles horreurs.
Membre de la Constituante, Volney avait repris sa place au foyer hospitalier. Dans la journée, chacun allait à ses devoirs ; mais, le soir, on rentrait à Auteuil pour se retrouver tous, groupés comme autrefois, autour de la maitresse de maison qui ne vieillissait pas.
Le 15 juillet 1789, Cabanis était à Versailles. IL parlait, avec son ardeur accoutumée, des événe-
ments de la veille, et les auditeurs séduits faisaient cercle autour de lui, lorsque Mirabeau vint à passer et demanda quel était ce jeune homme. Volney nomma Cabanis, qu'il présenta au tribun. Celui-ci entretint longuement le médecin-philosophe et, quand ils se séparèrent, l'amitié était née, amitié qui allait bientôt se traduire par une collaboration de tous les jours et qui ne devait cesser qu'au lit de mort de l’orateur.
Volney, de son côté, était resté fidèle et comme, à une séance, Mirabeau montait à la tribune au milieu des cris de ses adversaires : « Hier, au Capitole ! Aujourd’hui, à la Roche Tarpéienne ! » s’écria Volney. Mirabeau eut un sourire de remerclement.
Au mois d'août de cette année 1791, votre compatriote faisait paraitre son grand ouvrage Les
tuines. « Il livrait, comme il l’écrivait à Garat, son vaisseau aux vents et à la fortune, sous les auspices d’une bonne conscience et l'amour de la vérité. »
Deux ans plus tard, c'étaient Jà des titres à la captivité et souvent à la mort. Volney resta dix mois dans les cachots de la Terreur. Il en sortit plus doux, plus accueillant, pourquoi ne dirais-je pas le mot, plus humble. Il avait des paroles d’indulgence et de haute humanité ; prudent et sage, il réservait sa colère pour le régime décemviral et pour Jean-Jacques Rousseau qu'il en rendait responsable. « Il était, dit Sainte-Beuve, redevenu pacifique, modéré, disciple de Frauklin, un philosophe d'Auteuil. »
Après la tourmente et en vertu même d’une loi historique fatale, le pouvoir devait appartenir aux vaincus et aux opprimés de la veille. Les idéologues, — c’est eux-mêmes qui se donnèrent ce nom, — arrivaient au gouvernement dans les conditions les plus difliciles. Tout était à reconstruire.
La Constitution de l'an IT fut leur ouvrage et devint la charte de leur politique. Ces aimables rêveurs pouvaient croire de bonne foi à sa durée ; mais auraient-ils, dans la pratique du pouvoir, les qualités indispensables de science, de force et d'énergie ?
Le 48 brumaire répondit à cette question, et l'enthousiasme qu'il provoqua à Auteuil, comme dans toute la France, est la preuve même de l’impuissance des théories humaines quand elles sont aux prises avec les événements. :
Pendant que ses amis et lui étaient au pouvoir, Volney, au printemps de 1795, avait reçu la visite de Bonaparte. Le général était en disgrâce. Découragé, il voulait prendre du service soit en Turquie, soit en Russie. :
Volney le consola, le détourna de ses projets et l'invita à venir le lendemain, déjeuner chez lui avec La Réveillère-Lepeaux. La conversation de Bonaparte frappa le représentant, déjà prévenu en sa faveur. La Réveillère, à son tour, présenta quelques jours après le général à son collègue Barras. On sait le reste; mais on peut dire que le nom des idéologues se trouve à l’origine de la carrière et de la fortune de Napoléon. ,
Volney partit peu de temps après pour l'Amérique. é ; Rat TT:
C'est là qu’il apprit sa nomination à l'Institut
et l'élévation de Bonaparte au commandement de l’armée d'Italie. Volney le connaissait déjà depuis son voyage en Corse, au temps dela Constituante, et il dit aussitôt :« Pour peu que les circonstances le secondent, ce sera la tête de César sur les épaules d'Alexandre ! »
Quelques jours avant le 18 brumaire, Volney, déjà gagné à la cause du général, se trouvait à Auteuil quand Napoléon vint y rendre visite à la veuve d’Helvétius. Le futur consul s’y montra dans tout le charme de sa séduction incomparable ; il s’entretint longuement avec Cabanis et Volney. Ce fut ce jour-là que, s’étonnant devant Mme Helvétius de la petitesse du parc d'Auteuil, il reçut d’elle cette réponse spirituelle : « Vous ne savez pas, général, tout le bonheur qu'on peut trouver dans trois arpents de terre. »
On à reproché à Volney, comme à tous les idéologues, sa participation au 48 brumaire ; Cabanis a répondu pour tous : «Quelques personnes assez malheureuses pour ne chercher dans les actions humaines que des vues coupables ou viles s'efforcent de rapporter à certaines ambitions personnelles la cause de ce dernier mouvement. Elles sont à plaindre de ne pouvoir pas même supposer qu’il existe des âmes assez généreuses pour attacher tout leur bonheur au souvenir d’un grand service rendu au pays. »
L’adhésion de Volney était, du reste, absolument désintéressée; il refusa la place de troisième consul et le ministère de l’intérieur. En revanche, il fut un des trente et un premiers membres du Sénat conservateur : il s’y retrouvait avec Cabanis, Choiseul-Praslin, Destutt de Tracy, tous ses vieux amis d'Auteuil.
Les honneurs le laissaient froid ; il les recevait sans entnousiasme et il ne s’en parait point. On a souvent cité, et aujourd’hui encore, la lettre charmante qu’il écrivait à un de ses amis, pour lui annoncer qu'il avait été fait comte et que l'Empereur l’avait nommé commandeur de la Légion d'honneur.
Les dernières années de Volney furent consacrées à la science, aux bonnes œuvres, et au culte d’un foyer quilui donnait, dans sa vieillesse, la chaleur qui avait manqué à son adolescence.
Mme Helvétius était morte au début da siècle; Cabanis l'avait suivie bientôt dans la tombe ; Tracy, seul, survivait des amis d'autrefois. Mais Auteuil n'avait plus qu’un attrait mélancolique pour Volney, qui, dans les derniers jours de sa vie, n’y vint plus que très rarement.
Le village de jadis est devenu l’un des quartiers de la grande ville ; placé comme aux avantpostes, pendant l’année terrible, il a beaucoup souffert du premier siège et l'insurrection a complété la tâche barbare des ennemis. La maison de Mme Helvétius a été brülée au mois de mai 4871.
Vous non plus, Messieurs, dans cette province pourtant moins accessible aux révolutions, vous ne possédez plus la maison natale de celui que nous honorons ensemble aujourd’hui.
Volney, si son ombre assiste à cette cérémonie, ne saurait s'étonner de ces ruines qui jalonnent le chemin de l'humanité.
Il verrait, du moins, que nous avons gardé son souvenir et glorifié son image.
Sur les débris des demeures qu'il a le plus aimées, son âme, pensive comme autrefois, mais souriante enfin, vous remercierait d’avoir aussi noblement consacré son immortalité.
ANTOINE GuiLLois (1).