‹ Histoire du XVIe arrondissement de Paris (volume 2)Chapitre 284 sur 329 · BOILEAU HOMME DE SCIENCES · texte numérisé non relu

BOILEAU HOMME DE SCIENCES

M. Raoul Lucet (XIX® Siècle, 17 novembre 1893) faisait tout récemment savoir au public qu'il avait gardé contre Boileau « une sorte de haine rétrospective où il y avait de l'horreur, du mépris et... de l’indigestion. « Les doigts me cuisent encore, disait-il, au lamentable souvenir des monceaux de papier noircis, dans les loisirs du « séquestre » ou de la «retenue », à copier des centaines de fois :

Au pied du mont Adule, entre mille roseaux, Le Rhin tranquille et fier du progrès de ses [eaux, etc,

« Mais j'étais injuste pour ce pauvre Boileau. La vérité est qu'il valait mieux que la réputation piteuse dont l'avaient affublé mes rancunes. Ma seule excuse est que je n’en savais rien. »

L'exeuse est excellente, et nous n’hésitons pas, nous aussi, à nous en approprier le motif.

Boileau fut, en effet, un précurseur, un vulgarisateur de science, ainsi que le montrait récemment M. H. Folet, dans la Revue Rose.

Harvey venait de découvrir la circulation du sang. C’est ce que la Faculté de Paris ne pouvait

lui pardonner. Elle inaugurait alors contre lui une série de polémiques écrites en latin, ardentes jusqu'à la grossièreté, dans lesquelles le mot circulator (charlatan) était exploité avec la mauvaise foi la plus éhontée et la haine la plus jalouse. Harvey manqua-t-il donc de défenseurs ? Non. Mais « chose curieuse, dit encore M. Raoul Lucet, dont nous aimons l'originale et piquante manière, ce furent les littérateurs qui épousèrent alors la cause de la vérité scientifique, contre les gens du bâtiment ».

On n’a pas oublié que Molière, vulgarisant par le théâtre les opinions d'un petit cercle de dilettanti intelligents et perspicaces, livrait aux rires du narterre Guy Patin et consorts, dans la personne de Diafoirus, dont le fils avait justement soutenu « une belle thèse à images contre les circulateurs ».

Mais le plus valeureux champion de Harvey, ce fut encore Boileau. On lui doit, en effet, deux parodies bouffonnes des actes juridiques du temps, que ne contiennent pas les éditions scolaires. S'il faut en croire Ménage, ces deux pièces eurent le mérite de prévenir par le ridicule un arrêt très sérieux que l’Université se préparait à obtenir du Parlement contre ceux qui se permettaient d’enseigner une autre philosophie que celle d'Aristote.

L'Arrét burlesque concerne exclusivement les choses médicales :

« Attendu que, depuis quelques années, une inconnue, dénommée la Raison, a entrepris d’entrer par force dans les écoles de l’Université, et, par une procédure nulle de toute nullité, a attribué au cœur la charge de recevoir le chyle appartenant ci-devant au foie, comme aussi de faire voiturer le sang par tout le corps, avec plein pouvoir au sang d'y vaguer, errer et circuler impunément par les artères et veines, n'ayant d'autre droit ni titre pour faire lesdites vexations que la seule expérience — dont le témoignage n’a jamais été reçu dans lesdites écoles.

« Plus, par un attentat et voie de fait énorme contre la laculté de médecine, se sersit ingérée de guérir quantité de fièvres intermittentes, tierces, doubles, quartes et même continues, avec poudres et écorces de quinquina et autres drogues inconnues à Aristote et à Hippocrate; — et ce, sans saignées ni purgations, ce qui est non seulement irrégulier, mais tortionnaire et abusif.

« La Cour ordonne au chyle d'aller droit au foie, sans plus passer par le cœur, et au foie de le recevoir ; fait défense au sang d’être plus vagabond, errer ni circuler dans le corps ; défend à la Raison et à ses adhérents de guérir les fièvres par quinquina el autres drogues non approuvées ni connues des anciens. Et, en cas de guérison irrégulière par icelles drogues, permet aux médecins de ladite Faculté de rendre, suivant leur méthode ordinaire, la fièvre aux malades, avec casse, séné, juleps, sirops et autres remèdes propres à ce, pour être ensuite traités selon les règles, et, s'ils n’en réchappent, conduits, du moins, en l'autre monde sufisamment purgés et évacués. »

Boileau avait déjà appliqué sa verve satirique à défendre, dans la Requële en faveur d’Aristote,

d'autres vérités déjà anciennes sur un terrain scientifique différent.

« Plaise à la cour d’ordonner que l'on délivrera au plus tôt Saturne du cerceau dans lequel M. Huyghens le tient emprisonné; que Jupiter congédiera ses quatre gardes ; que le Soleil se débarbouillera le visage et ne paraîtra plus en public avec ses vilaines taches ; que la lune laissera la Terre en possession des montagnes et des vallées et renoncera pour jamais au titre d’ « autre monde »; que M. Cassini sera obligé de faire réparer à ses frais toutes les brèches et crevasses qu'il a pratiquées dans la voûte des cieux pour y donner passage aux dernières comètes, attentat préjudiciable à l'état du firmament solide d’Aristote ; que l’air sera reconnu désormais plus léger qu’une plume, et qu’on rompra tous les tuyaux de verre de M. Pascal, qui le rendent pesant et qui attentent aux intérêts du plein, partie adverse du vide; qu'ancuns pilotes ou navigateurs nd tourneront plus autour de la Terre sous peine de devenir antipodes et d’être précipités au ciel ; que la Terre se reposera ; que le Soleil tournera pour elle sous peine d’excommunication ; que MM. Gussendi, Descartes et leurs adhérents seront condamnés à faire amende honorable pour avoir composé des livres diffamatoires et injurieux à la mémoire du défunt seigneur Aristote, en son vivant précepteur d'Alexandre le Grand, roi de Macédoine, et qu’à l'avenir on ne prétendra plus sotlement et impertinemment à de nouvelles découvertes qui ne soient pas dans Aristote. »

Cette ironie, au xvu® siècle, n'allait pas sans un certain courage. Ce sera pour Boileau un nou: veau titre aux yeux de la postérité.

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