‹ Histoire du XVIe arrondissement de Paris (volume 3)Chapitre 136 sur 218 · JULES JANIN · texte numérisé non relu

JULES JANIN

Il y aura, le 49 juin prochain, vingt- cinq ans que mourait, tout près d'ici, celui qu'on a nommé le prince des critiques.

Le souvenir des hommes s'efface vite aujourd'hui et, dans notre Paris fiévreux, les demeures qu'ils ont aimées ne leur survivent pas longtemps.

C est ainsi qu'en ce moment même la hache des bûcherons et la pioche des démolisseurs s'attaquent avec rage aux arbres et an chalet de Jules Janin.

(i) Sophie À rnouîd, daprè» m correxoondance et ses mémoires inédits, pnr Edmond et Jules de Gonrouil.

(2) Jules Lemaîire, Impressions de thèûlre, t. VII, p. 21.

(3i La plupart des biuj^raphies la font mourir en iRci3.

{\) Conférence faite le A mars à In séance solennelle de la Société, par M. Antoine Guillois.

Ce serait là un sujet de tristesse profonde, s*il n^ avait, pour lutter contre les nécessités utilitaires de la Tie moderne, des historiens, fidèles au clocher et au village, qui se sont donné la mission de rappeler et de ressusciter avec amour, parmi les souvenirs d'autrefois, les douleurs et les joies de ceux qui nous ont précédés sur le petit coin de terre où nous vivons à notre tour.

Aussi bien Jules Janin ne serait-il pas célébré comme il convient si nous nous attardions dans ces pensées mélancoliques ; « il était, suivant la

Ïiarole de Platon, un rayon dans larosièeob jouent es cigales babillardes» et son joyeux ref^ard, ennemi des larmes, nous blâmerait de continuer sur un pareil ton.

Jules Janin naquit à Condrieu, dans le Rhône, le 46 février 1804. Sa famille appartenait à la bourgeoisie ; son père était avoué à Saint-Etienne. Après des études commencées dans cette ville, achevées à Louis-le-Grand dans la camaraderie de Guvillier-Fleury, de I^erminier et de Sainte-Beuve, le jeune homme dut donner, pour vivre, des leçons à â francs le cachet. (Tétait la misère, mais la misère embellie par la jeunesse et dont il a dit(i): « C'est Fespérance en sa fleur, ce sont toutes les émotions du cœur de Fhomme, j'entends toutes les nobles et douces émotions réunies, entassées, florissantes et chantantes passions d'un jeune cœur... La jeunesse, c'est la misère folâtre, c'est le frais sommeil, c'est la santé qui vit de peu... La jeunesse, c'est la poésie éparse çà et là qui vous accompagne comme on parfum invisible; elle se joue à votre chevet, elle s'assied à votre table, elle rit dans votre verre à demi plein ; c'est elle qui ouvre la porte aux créanciers avec son air madré et boudeur et qui le paie avec un sourire. »

Après des débuts au Figaro, qui lui avaient apporté la fortune, — il gajmait alors 50 francs par mois ! — il entra, en 1829, au Jouimal des DébaUfOii il allait, pendant quarante ans, tous les lundis, prodiguer au public les dons les plus divers et les plus charmants.

Il faisait partie de la phalange romantique ; n'était-ce pas pour en voir de plus près les travers et les défauts? Son histoire de l'An^ mort et de la Femme guillotinée pourrait le faire croire, et nombreux sont, aujourd'hui, ceux qui ne voient, dans ce premier grand succès, qu'une plaisanterie et une douce critique.

Mais bientôt, son livre de Barnave et celui de la Fin d'un monde allaient montrer que Janin était capable d'aborder des sujets plus élevés et plus littéraires. Le xviii* siècle trouve, alors, en lui, un interprète qui le comprend, un artiste qui l'admire, un philosophe qui le juge. € Folies, spirituelles gattés, éclairs de génie et terrible coup de tonnerre final, tout y passe. L'enchanteur agite sa baguette et tout s'anime à rinstant(2).»

C'est à cette date, c'est-à-dire en 1839, que Jules Janin arrive pour la première fois à Auteuil. En hiver, il avait fréquente à Paris, chez Mme Pradier, la femme du grand sculpteur et. Tété venu.

(i) Le Chemin de traverse.

{'2) Julea Janin, par Alexandre Picdagnel. — Paris, Jouauiil, i8i4-

il avait suivi ses amis dans la jolie maison qu'ils possédaient, à l'entrée de la rue La Fontaine, presque en face du chalet de Béranger et tout à côté de Musard, le fameux oi^ganisateur des bals de l'Opéra.

On s'amusait beaucoup chez ces grands artistes, car leur salon n'était ouvert qu'aux gens célèbres OQ à ceux qui avaient plus d'esprit que les hommes célèbres. Janin, un jour, ou plutôt une nuit, déguisé en pierrot, y avait dit : € Id tout le monde est prince du sang. » Quant à la maltresse du lojris, qui, dans ses fêtes, Toyait défiler tout l'Olympe du paganisme, elle se croyait en règle avec sa conscience quand elle avait mis sur ses cartes d'invitation : « La beauté est de rigueur. >

Marié le 16 octobre 1841, avec la fille du président Huet, J. Janin ne tarda pas à venir habiter Grande-Rue de Passy, dans une maison où, en 1761, Louis XV avait installé cette charmante et touchante apparition qui s'est appelée Mlle de Romans.

Cet ancien hôtel de la folie, qui n'a été démoli qu'en 1890, Janin l'avait acheté 90.000 francs ; mais c'était son beau-père qui les avait payés.

Janin était alors dans tout l'éclat d'une beauté qui est restée célèbre ; il était encore srelte et agile (1); ses cheveux bouclés, ses yeux noirs, profonds et malicieux, encadraient ou illuminaient son radieux visage ; comme Fantasio, il arait le mois de mai sur les joues et cette fleur de santé qui ajoute à la jeunesse et au talent comme un attrait nouveau par la séduction qu'elle inspire.

Là, sous les arbres, «yienx bonshommes encore raides et qui ont conservé toute leur chevelure » (S) , Janin se promenait en robe de chambre de molleton blanc, coiffé d'un bonnet de coton et toujours suivi d'un gros mouton, blanc lui aussi, qui ne le quittait jamais.

Au mois d'avril 1842, Arsène Houssaye et sa jeune femme arrivèrent à Passy, le soir de leurs noces ; après le dîner, Mme Janin Tint présenter aux jeunes époux, sur un plat d'argent, la clé de la chambre nuptiale ; puis Jules Janin et sa femme donnèrent leur bénédiction aux mariés et retournèrent à Paris. « L'hôtel de Mlle de Romans, écrivait Arsène Houssaye à notre cher confrère, M. Mar, fut pour nous une des plus belles stations de notre vie. Le souvenir m'en est donc sacré. > Il y eut un épilogue <{u' Arsène Houssave n'ajoutait pas ; lors de la naissance de son nls Henry, — l'académicien d'aujourd'hui, — Houssaye demanda à Janin d'être parrain de l'enfant, et le critioue y consentit.

En 1845, M. Huet loua son hôtel de Passy et Jules Janin quitta notre charmant village, mais non pas sans esprit de retour, puisqu'en 1854 il faisait l'acquisition, cette fois-ci définitive, du terrain de la rue de la Pompe, oU l'on allait construire le chalet.

C'était une toute petite partie, — environ 1.100 mètres, — que le chemin de fer de ceinture avait détaché de l'ancienne Muette, celle de

(i) Plus Inrd, Jules Janin, était devenu si gros lit', lorsqu'il allait en Normandie, la Compagnie c l'Ouest lui amênn^eait un ^lagon spécial. (u) J. Janin ù Arsène Houssaye, i844-

la régence et ita derniers beinx joure de la mo- Darchie. < Arbres sacrés ! Ils ont td se promener sons leura ombragea la reine Je France Harie- Antoinelte, et cebean pelit dau|ihiD, le martyr, et Mme Elisabeth, nne reine de France parla grlre. par la beanlt, par la piéti, par le malbear i (i). Bande de sable d'une apparence ingrate, terrain Tague ebne ponssaient que des orties, tout cela, tii moîi après était planté de tilleuls, de platanes et de panlonias. < Griceï nneconche épaisse de terreao. dit Philibert Audebrind, les fleurs poussaient aree nne docilité saus pareille. Il y aTsit de tout : des arbustes Terts, des aialées, des rosiers, de nombreuses Tariétés de tulipes. Le tanricr-roae de l'Enrôlas était ce qui dominait. >

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