EX LIBRIS ET FERS A DORER
DK BIBMOPfllLES DE NOTRE RIÈGION
Pour le commun des mortels, peu initié aux termes de la bibliophilie — ce qui n'est pas un crime — disons d'abord ce oue c*est qu un ex libris. Marque de possession du livre, il est collé généralement à l'intérieur du premier plat, ou quelquefois tiré à part sur grand papier et placé par le relieur avant la page du faux titre ou du titre. Tout le monde n'ayant pas le talent on le temps nécessaire pour dessiner des Pierrots à la potence avec la célèbre inscription : aspice Pierrot pendu, quod librum n*a pas rendu, etc., il était tout naturel au bibliophile qui voulait avoir quelque chance de voir revenir au bercail le livre prêté, de se faire graver une marque spéciale bien personnelle portant son nom, ou, à défaut, ses armes et sa devise ; aussi la plupart des anciens ex libris, depuis le commencement du xvii" siècle, date de leur apparition en France, sont-ils armoriés. Cependant au xvin" siècle, cet ennemi de la raideur et cet ami de la fantaisie, une agréable variété s'introduisit dans la composition de ces marques, que ne dédaignèrent pas de dessiner et de graver des artistes de grand talent , tels que Boucher, Eisen, Gravelot, Cochin, Moreau, les Saint- Aubin, Choffard, etc.
Pendant bien longtemps, on ne fit que peu d'attention à ces petites vignettes; ce n'est guère que depuis une vingtaine d'années qu'on s'en est enfin préoccupé sérieusement, et que quelques amateurs — un peu Vandales, entre nous — ont eu l'idée de les aécoUer du livre auquel ils donnaient un certain intérêt historique, un état civil — dit Henri Bouchot — poor les réunir en collection. Aujourd'hui, les quelques amateurs sont devenus légion, et, & l'instar de l'Allemagne et de
l'Angleterre, il s'est formé une Société française des collectionneurs tTex libris^ qui, sous la direction du docteur Bouland, son aimable et êrudit président, publie mensuellement one livraison d'Archives spéciales, très bien faite et fort luxueusement illustrée. Au résumé, cette innocente passion — disons manie, si vous y tenez — ne vaut-elle pas celle des timbres-poste? n'est-eile pas plus variée, plus artistique r n*invite-t-elle pas aux recherches historiques sur les possesseurs du livre, et ne donne-t-elle pas souvent, dans la composition de leurs marques, le reflet de leurs goûts personnels? De plus, il s'en est suivi que l'habitude de msirquer ses livres s*est ravivée chez nos bibliophiles contemporains, et l'on trouve aujourd'hui bon nombre de pièces modernes qui ne le cèdent nullement à leurs aînées pour l'exécution et surtout pour la libre variété des compositions. C'est qu'elles portent -de» signatures telles que celles de Gavami, VioUet le Duc, des trois freres Varin, de Bida, Rochebmne, Bracquemond, LéopoldFlameng,Giacomelli, Courtry, Jules Chéret, Maxime Lalanne, Détaille, i ne citer que les plus célèbres.
C'est en raison de cette passion du jour — notre seule excuse peut-être — que nous nous sommes demandé s'il n'y avait pas lien de rechercher quels furent, parmi les bibliophiles de notre région, ceux qui eurent des ex libris ou des fers à dorer. La moisson a été abondante, et voici par ordre chronologique ce que nous avons trouve jusqu'à présent :
D'abord, à tout seigneur tout honneur ! débutons par le fastueux et brave maréchal de Bassompierre, seigneur de Ghaillot, dont le bel ex libris héraldique, d'argent à trois chevrons de gueules (1) timbré d'un heaume ailé et entouré de branches de laurier, est à peu près introuvable, sinon dans la riche collection du Cabinet des Estampes.
Puis vient celui des Verthamon, habitants de la rue du Buis, et celui de Nicolaî, premier président de la Chambre des comptes, inhumé en i73i dans le chœur de l'église d'Auteuil. Très joli de composition et assez commun, ce qui prouverait
Sue la bibliothèque était bien garnie, il porte 'azur au chien courant d'argent, dans un joli cartouche timbré d'une couronne de marquis, avec deux lévriers colletés pour supports.
Le chancelier d'Aligre, qui eut aussi maison à Auteuil, avait un ex libris à écns accolés, ses armes et celles de sa femme, derrière lesquelles étaient deux masses en sautoir se détachant sur un manteau timbré d'une couronne ducale.
Un autre chancelier célèbre, Henri-François d'Aguesseau, qui repose sous la pyramide de la place d'Auteuil, avait un fer à dorer à ses armes pour marquer ses livres.
(i) En lan^a^e héraldique, le gnenlt» veut dire rouge; Viizur bleu ; le sinople vert ; le sable noir; timbré, surmonté ; dexîre^ droite; «en^fre, gauche ; chef, haut de l'écu j pointe, bas de l'écu ; heaume, casque ; lambrequins, ornements retombant du heaume ; dexlrochère, bras droit ; merletle, petit oiseau sans bec ni pattes représentant l'ennemi vaincu ; mac/e, losange ajoure ; sautoir, croix de Sainl-André ; burèle, Tasce diminuée, etc.
Le doc d'Aamont, qai hibjtait E*assy, à remplacement de U me Singer, n° 3, iTiil une marque béraldiqae très ordinaire, d'trfeat la cheTTOn de gnenles, accompagné de sept merleiles du même, qnatre en chel et trois en pointe.
Le comte de Valentiaols, qui soccéda au doc d'Anmont dans cette demeure, signait son nom ■nr les titres de ses volumes, ce qui n'Était pas d'un godt parUit, mais tconomiqne.
En 1730, le généreai Gland»- Antoine Chevalier, ebanoine de l'^liae de' Paris, lègaa ses litres à la congr^ation des prêtres du Hont-Valérien ; on apposa sar chacun on ex librit typographique rappelant celle donation.
Mme \enTe de Fontaine, la lille de Daneotirt, dame de la seigneurie de Pass; de 1730 k 4739, aniC sur ses litres \'ex librit de son mari, ancien commiuaire de la marine et des galères de France. Quoique mal gravé, il est assez intéressant comme ex librit professionnel et ï armes Earlantes. C'est un écn parti, an 1 de gueules au 00 rampant d'ai^ent, et au 3d'azari une double fontaine [deux fontaintt) d'or, dans nu cirtonche du bas duquel s'échappe un autre filet
Ex libris de Barré, curé d'Aulcuil.
d'eau tombant dans la mer, et ayant deux sirènes pour tenants.
G. Bernard de Rieux, fils du célèbre banquier Sjmuel Bernard et père dn marquis de Bonlainvilliers, succéda à Mme de Fontaine, comme leignenr de Passj. Président an parlement de Paris, il s'était fait graver par Huquier un joli ex libris ajant son écnsson d'ainr i une ancre d'argent senestrée d'une étoile de même, supporté par un Amour, et dans le bas une Minerve assise.
Le marquis de Béringben, premier écnyer du roi et gouverneur dn chittao de li Muette de 1134 à 1770, faisait armorier ses livres et se servit d'abord du ravissant ex libris de sou père, gravé par Sébislien Leclerc (1). Ecn ovale k ses armes (Voyet t. I'^ p. 191), entouré du cordon de l'Ordre du Saint-Esprit et surmonté d'une couronne et d'un heaume ï lambrequins : pour supports, deux griDons s'appoyant sur de jolis oruements enguirlandés de perles.
(i) Eo eut un ji tes aimes accolées de ceWta
A Auleuil, voici, vers la même époque, celui de Joseph BaiTé, curé de 1761 i 1785. Un écuîsou ovale dans un cartouche rocaille, orné de lauriers et de palmes et surmonté d'une couronne de fleurs, porte ses initiales J. B. ; au dessous, on lit: ExlibrùM"^ Josepbi Barré, Prab. Paris, Sacrœ FaeuU. Paru, DocL Tbéologi. 1747 et 17ST. On voit par r«s deux dates on il se l'était fait graver avant d'être i la cure d Aoteoil.
Berlin, ce trésorier général des revenus casuels de Sa Majesté, trop connu par ses prodigalités envera Mlle Vadé ou antres, et ayant son hAIel à l'entrée, à ganebe, de la rue Raynonard, avait un ex librit i ses armes : écu d'argent an sautoir dentelé de sinople, cantonné de quatre mouchetorts d'hermine.
Le célèbre ministre Turgot, qui eut pied-à-terre & Aolenil, avait un fera dorer t ses armes, d'hermine frelté de gueules, do huit pièces.
La protectrice de Jean-Jacques Rousseau . ton ours, Mme d'Epinay, qui mourut en 17tj3 et habita la rue des Batailles (avenue d'Iéna) i la fin de sa vie, avait ses livres doublement marqués, et par uA ex librit et par on fer t dorer à éeus accolés, aux armes de son mari (L^live d'Epinay, fermier général) et aux siennes.
Beandard de Sainle-James . ce fastueux Irétorier général de la marine, qui s'était fait élever, en 1780, près du chAteau de Madrid, an bois de Boulogne, la Folie Sainte-Jamet, et qui Louis XVI appela depuis l'homme au rocher,
Rarce qu'il avait d^wûé 1 .500.000 livres pour s'y iii« faire un rocher artificiel (1), avait un assez bel «:c /l'Arij i armes parlantes: d'azur ii un dard d*argent {Beau dard). On sait que ses folies l'acculirent à une faillite de 25.000.000 qui le conduisit à la Baitille, et qu'il mourut dans la misère.
Ne quittons pas le bois de Boult^ne sans rappeler que Le Pelletier de Bosambo, président i la Grand'Chambre du Parlement de Paris, et sa femme, née Marguerite de Lamoicnon de Maleaherbes, furent les derniers hdtes d une partie du château de Madrid ; ils avaient l'on et l'antre un ex librit à leurs armes, entouré du manteau et du mortier présidentiels, avec couronne de mar-
Suis pour le mari et couronne ducale pour la ;mme. Mme Le E^lletier de Rosambo monta sur l'écharaud le même jour que son père, le vertueux Malesherbes, le 23 avril 1794; son mari avait été guillotiné deux joura auparavant.
Le marquis de Boolainvilliers, préjiH de Paris et seigneur de Passy, avait un fer à dorer i ses armes. (V. t. I,p.l08.)
' Le duc de Penthièvre, auquel M. de Boulainvilliers avait cédé son ehïteaa t vie, avait on fer à dorer ft ses armes : trois Oenrs de lis avec bâton péri posé en bande en abîme, et derrière l'écu, une ancre en pal, en sa qualité de grand amiral de hYance.
L'amiral comte d'EsIaing, qui avait hûtel dans le haut de la rue do Passj', avait un fer i dorer
libris très aristocratique composé d'an écud*azur à une bande. d*or accompagnée à senestre d*une demi-fleur de lis fleurissante, et au bas de la dextre, de trois quintefeuilles ; timbré d'une couronne ducale à un ange issantdu cimier. Tenants: deux anges à dalmatiques fleurdelisées, sur des nuages. Devise : Juvat pietas, (Cet ex libris appartient certainement à un Mirabeau.) . Le célèbre marquis de Pastoret, qui, poursui>î sous la Terreur, était venu demeurer chez Mme Piscator}', sa belle-mère, vis-à-vis du château de la Muette, eut au moins trois types è^ex libris héraldiques avec, variations progressives quant aux couronnes. Écu d*or à la barre de gueules chargée d'un pastoureau (armes parlantes). Devise: Bonus semper et fidelis^ et deux lévriers colletés pour supports.
. Cabanis marquait ses livres d'une simple étiquette à son nom.
Etienne Delessert, banquier et amateur d'œuvres d'art, père de Benjamin, Gabriel et François Delessert, eut au moins deux ex libris, le premier
Ex libris d'Etienne Delessert.
à ses armes, d'azur à une fleur de lis d'or en chef, à un croissant d'argent en pointe, et sur les flancs, deux étoiles du même. Fond de jardin derrière l'écu. Le second contient simplement son nom, £. De Lessert {sic), gravé au milieu d'une couronne de lauriers. Sa petite-fllle, Cécile Delessert, mariée en 1850 au comte de Nadaillac, avait un très petit ex libris, représentant la Vérité dans son puits issant d'une couronne de comte. Au-dessus, la devise des Nadaillac: Virlus in heredes. Vex-libris de son mari avait en plus un écusson à ses armes ; d'or au chevron d'azur, ayant en pointe un rocher de six coupeaux.
MarsoUier, littérateur et auteur dramatique, mort en 4847, eut pied-à-terre à Passy vers la fin du xviii« siècle; il s'était fait faire avant la Révolution un fort bel ex libris à ses armes. Ecu ovale d'azur à la fasce d'or chargée d'une branche de laurier de sinople; accompagnée en chef d'une tète d'Apollon rayonnante, et en pointe d'un dextrochère armé, d'argent. Dans un cartouche timbré d'une couronne de comte et entouré de palmes et lauriers. Au-dessous on lit: Benoit MarsoUier des Yiveiières, Ecuier Secrélaire du Roy.
L'abbé Morellet, littérateur, membre de l'Institut, mort en 1849, eut pied-à-terre à Auteuil; son petit ex libris, très simple et gravé sur bois, se composait de ses initiales A. M. , avec la devise : Veritas omnia vincit, dans un cercle enrubanné entouré de branches de laurier.
Avant de quitter définitivement le xviii* siècle, mentionnons encore Vex libris très simple de la bibliothèque des abbés de Sainte-Geneviève, qui servait probablement à marquer les livres de leur maison seigneuriale d' Auteuil, et se composait de trois fleurs de lis dans un double filet circulaire contenant en latin la mention d* Abbaye de Sainte-Geneviève de Paris. Le tout sans indication d'émaux.
Passons maintenant au xix* siècle.
Le comte Treilhard, célèbre ministre et jorisconsulte, qui avait eu maison de campagne rue des Batailles (avenue d'iéna) et mourut en 4810, eut, à la fin de sa rie, un ex libris héraldique anonyme surmonté d'une tooue empanachée et entouré de riches lambrequins. Ecu d'azur à trois palmes d'argent, chargé d'un canton échiqueté d'argent et d'azur. Devise : Multa magis quant multorum lectione formanda mens.
La duchesse de Berry, très amie des livres et propriétaire, sous la Restauration, du château de Bagatelle, eut plusieurs ex libris à double écusson entouré de lis et, depuis 4820, de la cordelière des veuves, pour son importante bibliothèque du château de Kosny ; elle s'en serait probablement fait faire un spécial pour Bagatelle, si la maison n'eût été par va, et non opta.
Le général baron Jomini, célèbre écrivain militaire, qui habita de 4855 à 4869, date de sa mort, une villa située au n^ 4âO de la rue de la Tour, s'était fait faire , au commencement du siècle, et probablement en Suisse, quand il n'était que chef de l'administration de la guerre , un ex libris très artistique où l'on voyait son nom et son titre dans un encadrement ovale entouré de branches de chêne et de laurier et d'attributs militaires.
Le comte de Las Cases, l'auteur du Mémorial de Sainte-Hélène, qui avait son hôtel sur l'emplacement actuel de la rue de Siam, avait un ex libris à ses armes : écu d'or à la bande d'azor accompa(;née d'une bordure de gueules, avec la jolie devise : Semper para tus.
Le comte J.-M. Porlalis, homme d'État et ancien ministre, mort en 4858, en sa belle oropriété du n^ 62 ancien de la rue de la Tour (78 actuel), avait un bel ex libris héraldique surmonté d'une toque empanachée entourée de riches lambrequins, avec croix de la Légion d'honneur suspendue sous l'écu.
Lamartine avait un ex libris assez ordinaire, imprimé avec son fer à dorer. Écu ovale à deux burettes d'or entre lesauelles est un trèfle (?) et timbré d'une couronne de comte. Supports : deux lions.
Guizot, qui habita une partie de l'ancienne maison de François Gérard, à Auteuil, avait un ex libris à ses armes. Ecu d'azur à une règle d*argent posée en fasce, timbré d'un heaume adextré, et entouré du cordon de la Légion d'honneur et de la chaîne de la Toison d'Or. Devise : Omnium recta brevissima.
Rossini, dont la bibliothèque devait être surtout musicale, s'était fait faire, dit-on, un ex libris approprié, très humoristique. Un lion tient deux palmes au-dessus d'un écusson rond, sur lequel on lit : Ex libris Rossini ; au-dessous, un fou
cbanUDt à tue-tète est accompagné par un mosicieo moyenâgeux, jouant comme an Tioion snr un eril, avec des pincettes (1).
Henri de Riancey, cet honnête publiciste, si fidèle à sa foi religieuse et à sa foi monarchique, mourut en 1870 en son hôtel du n^ 6 de la rue Louis-David. Son ex libris héraldique se composait d'un écn d*azur au chevron d*or accompagné de trois têtes de bélier. Au-dessus un bras armé sortant de trois monticules et d'un bourrelet. Devise : Virtuti et honori. Avant cet ex libris, il en avait eu un autre d'une très grande simplicité, en communauté avec son frère Charles.
Théophile Gautier, qui est bien un peu des nôtres, puisqu'il passa quelques années de son enfance à Auteuil, près du pont de Grenelle, s'était fait faire à la fin de sa vie, par l'aquafortiste Aglaûs Bon venue, un ex libris inspiré d'on ancien camée, et composé de son monogramme placé au fronton d'un temple égyptien, au-dessus d'un grand scarabée.
Jules Janin se contentait d'une petite étiquette ovale à la Nodier, tirée en or sur fond rouge ; deux branches de laurier entourent l'incription : Ex libris Jules Janin ; cette marque n'est pas commune, la bibliothèque du prince des critiques ayant été en partie donnée par sa veuve à l'Institut.
Notre collègue, M. Quentin Bauchart se contente d'une marque du même genre.
Le gendre de Yillemessant, B. Jouvin, célèbre critique théâtral du Figaro, qui demeura dans l'avenue du Bois-de-Boulogne, avait un petit ex libris à son nom, accompagné de la devise : Vna vox librorum, sed non omnes œque loquentur.
Thiers, qui habita pendant un certain temps le château de la Tuilerie, n'eut pas de son vivant (dit le D' Bouland dans ses Archives) de marque spéciale pour ses livres ; mais après sa mort, sa bibliothèque ayant été placée par MlleDosne dans la Fondation que sa saur, Mme Thiers, l'avait chargée de consacrer à la mémoire de son mari (2), tous ses livres furent frappés, en tète, d'un petit timbre portant son nom entouré d'une couronne de lauriers, et de plus, â l'intérieur, d'un autre portant les mots: Fondation Thiers. Tout timbre qu'on trouverait en dehors de la Fondation, portant les indications ci-dessus, proviendrait donc d'un détournement de livres. Avis aux collectionneurs d'ex libris trop passionnés !
Curmer, le célèbre éditeur qui demeura longtemps rue de l'Annonciation, n^ 4, avait son fer â dorer.
J.-G.-D. Armengaud, autre éditeur de livres de luxe, rue Singer, n^ 2, avait des ex libris variés portant son nom en toutes lettres au-dessus d'un éeusson à monogramme.
Gambetta, notre hôte de la rue Saint-Didier, eut un grand ex libris que lui dessina et grava très largement vers 4874, l'aquafortiste Alphonse Legros ; mais il n'en existe guère que des épreuves d'essai, avec celles qui ont été données oans les
(i) Cet ex libris, quoiqu'il soit dans la collection du Cabinet des Estampes, n'est-il pas tant soit peu apocryphe?
(a) C'est coez nous que cette Fondation a été établie.
Archives de la Société française des collectionneurs à*ex libris. Gambetta, trop absorbé par ses occupations de toutes sortes, n'avait pas eu le loisir de les employer. Kn voici la description officielle : « Le soleil se lève au mot France, sur la terre qui tourne et illumine dans les airs le bonnet de la Liberté, au-dessus duquel se lit la devise du titulaire: Vouloir, c'est pouvoir; deux mains sortent des nuées i droite, brisant un bâton ; en face d'elles, à gauche, le coq gaulois chante. » — La planche arrivée au troisième état, le bonnet phiygien fut enlevé par ordre de Gambetta. — Il existe de cette planche une adroite contrefaçon..., s'en mé6er!
Le peintre réaliste Edouard Manet, qui n'est notre hôte ^ue depuis sa mort* c'est-à-dire qui repose depuis 1883 an cimetière de Passy, avait un ex libris gravé par Bracquemond, portant la devise, peut-être un peu risquée : Manet et manebit.
Le prince Jérôme Napoléon, qui s'était fait élever au n^ 18 de l'avenue Montaigne un palais pompéien , après avoir eu un buen-retiro au n® 10 de la rue Raffet actuelle, à Auteuil, avait un ex libris typographique au milieu duquel se voyait un N majuscule à tête d'aigle. Autour, encadré par deux filets à pans coupés, on Usait : Bibliothèque de S. A. I. Mgr le prince Napoléon. Il est curieux de rappeler ici que, vers 1849, voulant démocratiquement embêter (c'est son root) le prince Louis Napoléon, futur empereur, son cousin, il avait fait apposer sur tous les livres du roi Jérôme son père , un timbre humide rouge de forme ronde portant ces mots : Bibliothèque du Citoyen Napoléon Bonaparte.
En 1870, AglaUsBouvenne composa et grava, à titre gracieux pour Victor Hugo, alors à Hauteville-House, dans l'Ile deGuemesey, un ex libris représentant Notre-Dame de Paris dans la nuit, ayant, en avant, le monogramme Hugo^ et sur le sillon d'un éclair, l'inscription Ex libris Hugo. Le grand poète, très satisfait, écrivit à l'artiste: « Vex libris fait par vous pour moi me charme, j'accepte avec reconnaissance cette jolie planche. Votre ex libris marquera tous les livres de la bibliothèque de Hauteville-House. » Mais, par suite des grands événements qui suivirent et permirent enfin à Victor Hugo de rentrer en France, la promesse ne fut tenue qu'incomplètement; la planche, qui avait peu tiré, resta entre les mains d'Aglaus Bouvenne, qui Ta prêtée à la Société des collectionneurs d'ex libris mrar en faire un tirage spécial pour ses membres. Depuis, la Bibliothèque Nationale a décidé de se servir de cet ex libris pour marquer tous les manuscrits de Victor Hugo qu'elle possède.
La vicomtesse de Bonnemains, la célèbre Marguerite du général Boulanger, qui fut tant soit peu notre hôte à Chaillot (1), avait un ex libris très héraldique assez compliqué, de forme roqde, dont le fond, à l'instar du cbinre de Henri H et de Diane de Poitiers, était semé de croissants et de D entrelacés.
Le célèbre imprimeur éditeur Jouaust, qui a
(i) Il habita la rue Dumont d'Urville, au n* ii ou 11 biSf et rue \ illarceau, n* 3.
HISTOIRE DU XVl*^ ARRONDISSEMEiNT
publié de si rarissantes éditions, et ayait son domicile familial dans la rue Scheffer, s'était fait faire un petit ex libris par notre regretté collègue Chauvet. Sur une ancre, est un livre portant la devise : Non loquetur nisi rogatus^ etaa-dessus retombe une banderoUe avec Tinscription : Ex libris /). Jauauxt. Ijb tout dans un ovale entouré d'un cartoudie de style Louis XlII.
Ferdinand de Lesseps. qui eut, pendant les six dernières années de sa vie, son bôtel dans l'avenue Montaigne, avait un grand ex libris à ses armes : Ecu d'argent avec ceps de vigne (Les ceps) surmontés d'une étoile d'azur, et timbré d'une couronne de comte tenue par un sauvage. Lion pour autre support. Devise bien appropriée: Aperire terram gentibus,
ïje général lune, notre recette collègue, mort le 3 octobre 1896, demeurait au n** 23 bis de la rue de la Faisanderie. Directeur de Vlntermédiaire des chercheurs et des curieux^ c'était un véritable érudit. Son minuscule ex libris, reproduit un peu partout; était vraiment charmant. Une Renommée, tenant une plume de la main droite et sonnant de la trompette, est assise sur la majuscule G du mot Gallia, — Près d'elle, voltige une banderolle sur laquelle on lit : Vive la France ! — 1^ plume. — L'épée.
livres relatifs à l'art culinaire ; aussi s'est-il fait faire en 1888, par son ami le peintre Fnnds Tattegrain un grand ex libris k l'eau^forte, destiné spécialement à sa collection d'ouvrages gastronomiques, et le représentant en costune de cuisinier, le tablier ^mi de couteaux, la broche au côté, livre en main, plume en l'autre, debout devant une haute cheminée, et ayant derrière kû un assortiment de plats, casseroles et chaudrons, et à ses pieds, des livres épars. — Malgré l'inscription UHima mise par lattegrain au bas de sa planche, nous espérons bien que ce ne sera pas la dernière, et qu'il donnera des frères à cette pièce si originale.
M. le comte de Mou y, ancien ambassadeur de France, 26, rue Nicolo, a un ex libris typographiaue aussi simple que possible.
M. Maurice Cooramt, ex-interprète en Chine, en Corée et au Japon, gendre de feu M. Ch. Schefer de l'Institut, demeurant rue Desbordes-Valmore, marque ses livres d'un timbre gras presque circulaire,et à l'encre rou^;il est composé de caractères chinois assez originaux.
Feu notre collègue, M. de Godrio de Refuge, avait un ex /t^rts néraldique en deux formats, et pour ses manuscrits, un troisième, très original, représentant un ours debout, lisant près de sa
Ex libris de M. Eni. Potin.
Qui ne connaît Vex libris des deux frères de Concourt, dessiné par Gavarni, et composé d'une main écartant deux doigt sur les initiales Ë.-J. tracées sur un papier (Edmond-Jules, les deux doigts de la main). Jules de Concourt grava luimême à l'eau-forte en fac-similé, cette pièce intéressante, et depuis la vente après décès des livres d'Edmond de Concourt, on la rencontre assez souvent chez les libraires.
Il ne nous reste plus guère à parler que des vivants, qui nous l'espérons, le seront longtemps encore.
Le prince Roland Bonaparte, un des premiers membres donateurs de notre Société, a pour les livres de sa splendide bibliothèque un ex libris à l'aigle impérial, avec l'inscription : Bibliothèque du prince Roland Bonaparte.
M. Georges Vicaire, un des nouveaux bienvenus parmi nous, 51, rue Schefier, est un bibliographe bien connu qui s'est beaucoup occupé des
bibliothèque. Mme la comtesse de Nok, belle-sœur du caricaturiste Cham, possède sur les livres de sa bibliothèaue, rue de la Pompe, deux ex libris de formats différents, un petit, ovale, représentant l'arche de Noé sur des eaux antéesavec arc-en-ciel et colombes ; autour de Tovale écosson couronné au monogramme N.O. E. et listel avec la devise : Posldiluviurriyprimus sum. — Le grand, eauforted'Âglaûs Bouvenne,nous montre également une arche de Noé, avec le monogramme NÔE en avant. M. Emile Potin, notre dévoué secrétaire général, s'est composé un ex libris bien professionnel, représentant la Chambre des députés, vers laquelle se dirige, venant d'Âuteuil, la plume ailée du sténographe ; l'inscription nominative est en caractères sténographiques (i)
(i) M. Mar oublie seulement de dire que. si je lui ai donné l'idée, c'est lui qui m'a dessiné mon ex libris. (Note de M. E. P.).
l/artiste Aglaùs-BouTenne, déjà cité, a fait récemment pour Tarcbiviste Fernaod Bournon, d'Aateoil, on petit ex lihris à Tean-forte, représentant la Bastille, en sonvenir de la belle mononographie de cette forteresse qu'a publiée notre ^dit collèjpie.
Enfin, bien qu'il n'habitât pas notre région, nous devons citer Adolphe Yarin, qui fut un des premiers membres de notre Société et s'était composé sept ou huit jolis petits ex libris variés. Il faut être graveur pour pouvoir se payer un tel luxe de marques.
Nous ne pouvons mieux terminer cette nomenclature, peut-être un peu aride et forcément incomplète, malgré toutes nos recherches, que par la description sommaire de deux ex libris de moyen format, aussi bien composés qu'exécutés à l'ean-forte par E. Valton. Ils sont étrangers, croyons-nous, à notr^arrondissement, mais cependant nous intéressent particulièrement, parce qu'ils contiennent un juste horomage rendu au talent poétique de notre cher président défunt. Le premier, celui de M. A. H. (A. Héna), représente une fenêtre ouverte, près de laqudle est une table garnie de deux livres et d'un feuillet de papier sur Kquel on lit : fai lu Manuel. — Les Ouvriers, — Le second, celui de A. M. (Alfred Morin), nous montre sur une tablette, deux livres posés à plat, servant de piédestal à une lampe allumée ; un troisième est appuyé contre, il est entr'ouvert, et ses feuilles portent an-dessous des majuscules A. M. : Aux livres je dois tout, — Manuel, — Les Ouvriers,
Résumons. — On voit, par les citations que nous venons de faire, oue l'habitude de marquer ses livres au moyen à ex UMs était jadis assez répandue parmi les bibliophiles, surtout au xvin* siècle, où leur nombre s'était accru considérablement. De nos jours cette habitude, un moment ralentie, s'est fort ravivée depuis quelque temps. Nous dirons même que, depuis la création de sociétés de collectionneurs, il y a abus ; ne connaissons-nous pas des gens qui, pour suivre la mode, se sont fait faire de pompeux ex /t^rts, sans avoir, hélas! de livres pour les coller ? Cela ne fait-il pas songer à certains grands seigneurs des siècles passés, sachant à peine lire, qui, pour éblouir la galerie, avaient des rayons ou des meubles de bibliothèques richement garnis de simples dos de livres à titres ronflants?... Le reste était creux ! — Ne les imitons pas, ayons de vrais et bons livres, prêtons-les même au besoin aux véritables amis, en dépit du dicton de Charles Nodier :
Tel est le triste sort de tout livre prêté, Souvent il est perdu, toujours il estgàlé.
Et s'ils portent nos ex libris, , .ils reviendront. . . intacts, nous l'espérons.
Peut-être dira-t-on avec quelque raison que le sujet que nous venons de traiter n'est pas d'un intérêt palpitant ; au moins doit-on lui reconnaître le mérite de n'être pas banal, et puis... qui sait ? parmi la liste d'élite des membres de notre Société, il y a peut-être un plus grand nombre de bibliophiles et d'héraldlstes que nous le supposons, pour lesquels cet article ne sera pas tout à fait indifférent et qui sauront bien — nous en
avons l'espohr — réclamer pour nous l'indulgence de nos autres collègues.
Léopold Mar.