‹ Histoire du XVIe arrondissement de Paris (volume 3)Chapitre 148 sur 218 · M. ALPHAND · texte numérisé non relu

M. ALPHAND

« L'Empereur avait fait commencer la transformation du bois de Boulogne, coocédé par l'Etat à la Ville, sous la condition de consacrer 2 millions au moins à l'embellir.

€ Je me hâte de dire qu'elle en dépensa successivement plus de 14, non seulement à l'embellir, mais à l'agrandir par l'annexion de la plaine de Longchamp et du parc de Madrid. Heureusement, je pus faire rentrer ou compenser la différence, surtout au moyen de la vente autorisée par l'Etat de parties extrêmes ou en bordure retranchées du plan général, notamment du c6té de Neuilly et da Parc-des-Pnnces. J'eus toutes les peines du monde, en fin de compte, à justifier d'une dépense terminale de 2 millions, conformément à la condition imposée.

€ 1^ direction des premiers travaux avait été confiée à un ancien jardinier de Saint-Leu, domaine du roi Louis de Hollande, un sieur Varé, qui se qualifiait de jardinier-paysagisie, mais i|ui, sans manquer de talent, pour dessiner sur place des pelouses, n'était pas à la hauteur de sa mission. Il aurait certainement bien dessiné un square, un jardin an|[lais, un petit parc, mais la transformation du bois de Boulogne excédait sa compétence. Dès le début, il avait commis une erreur, sinon un oubli complet de nivellement, que je relevai de suite, dans le tracé de la rivière projetée par l'Empereur entre le Kond-Royal et le Rond-Mortemart.

< La position de celui-ci, tout en haut d'une butte d'où l'on apercevait par une percée en pente le château deSaint-Cloud, eût été on avertissement pour le premier ingénieur venu. Bien loin de là, M. Varé s'empressa de faire abattre les arbres d'un rond à l'autre, et attaqua le creusement du sol sur nombre d'endroits dans l'intervalle, en réservant toutefois le sol des deux Iles voulues par Sa Majesté. J'arrivai sur les lieux au milieu de ce beau dégât... et je chargeai le jour même un ingénieur ordinaire du service municipal... de relever un profil en loue et quelques profils en travers du sol bouleversé. Il ne nous fallut pas longtemps pourreconoaltre une différence de niveau teUement considérable entre les deux points extrêmes de la rivièreen cours d'exécution,que, certainement, elle se fût trouvée tout à fait à sec en amont, sur une assez grande longueur, pendant qu'elle eût débordé non moins simplement en aval.

€ Que faire? Avant tout je m'empressai de rendre compte de ma découverte à l'Empereur, stupéfait et un peu confus. Il ne pouvait croire ce que je lui rapportais...

c Alors, je proposai de faire, à la place, ce qu'on voit aujourd'hui : deux lacs, à niveaux différents.

séparés par QDe large chaussée carrossable, ser- Yant de digae au premier, qui déverserait le tropplein de ses eaax dans le second car une cascade. Pour donner à celui-ci, qui devait embrasser les lies du programme, une profondeur d*eau suffisante à son point iniliaJ, on élèverait le sol autour do son grand bassin terminal, an moyen d'une parte des terres du déblai de son lit, répandues en talus allongés, gazonnés et plantés, dissimulant cette seconde barrière; le trop-plein irait alors alimenter comme au premier projet, des ruisseaux répandant la fraîcheur et la fertilité dans les parties plus basses du bois, dont Taridité n'était pas le moindie défaut.

€ L*Empereur ne put jamais prendre son parti d*avoir deux lacs au lieu de la rivière qu*il désirjit tant! »

— M. Haussmann dit ensuite, non sans quelque raison, que les Parisiens et les étrangers ont approuvé la promenade telle qu'il Ta fait transformer et qu*ainsi Faccès du bois et de la plaine de Longchamp ne se trouve pas intercepté par la rivière, qui eût coupé le bois en deux parties.

11 ne tarda pas à constater que, quel que fût son mérite, son ingénieur ordinaire manquait de qualités paysagistes.

€ J'appelai, sans retard, à Paris, M. Alphand, ingénieur ordinaire des ponts et chaussées, dont je m'étais fort utilement servi, pendant mon séjour comme préfet à Bordeaux, en des circonstances et pour des travaux exigeant le sentiment de l'art, et, déplus, un goût éprouvé...

c Allié, par son mariage, à l'une des familles des plus honorables du grand commerce, il avait, à Bordeaux, une excellente situation, des relations agréables dans le meilleur monde, et il exerçait même une influence marquée sur la jeunesse dorée de cette ville, non moins élésante que riche, depuis l'organisation des fêtes de chanté qu'on lui devait. Mais consentirait-il à ouitter tout cela pour venir me seconder i Paris, aune façon permanente, dans l'accomplissement d'une œuvre qui ne rentrait pas absolument au nombre des attributions habituelles de son corps... Sans doute, avec la vive intelligence et la perspicaté qui le caractérisent, M. Alphand comprit de suite la portée du rôle qu'il s'agissait, pour lui, de remplir auprès de moi ; car il n'hésita pas à l'accepter. »

— On commença par plaisanter beaucoup au sujet de cet ingénieur, qui venait d'accepter de se faire jardinier. Mais quand son service devint le service des plantations et promenades de Paris, comprenant tous les travaux de transformation, d'embellissement que l'on sait, la mission du jardinier grandit et la raillerie fit place à l'envie. Entre temps, M. Haussmann, grand découvreur d'hommes, avait su lui donner comme bras droit et bras gauche l'architecte Davioud et le jardinier Barillet-Deschamps (1), horticulteur de premier

(1) Petit cousin do noire famille, ainsi que M . Lafourcade, qui fut si longtemps son successeur. — E, P.

ordre, qu'il avait également remarqué à Bordeaux.

€ M. Alphand avait cette vertu, bien rare chez les fonctionnaires, et, en général, chez tous les hommes hiérarchiquement subordonnés à d'autres, qu'ils les aient acceptés pour chefs, volontairement ou non, de savoir mettre de côté ses propres conceptions, complètement, loyalement, sans aucune réserve, lorsqu'elles ne cadraient pas avec les vues de l'Administration qu'il servait. Dans ce cas, il s'assimilait avec une facilité merveilleuse les idées qu'il devait adopter, si différentes qu'elles pussent être des siennes, pour s'en inspirer désormais, et, toujours, il en poursuivit l'application pratique avec une fidélité consciencieuse, avec un zèle absolument irréprochable. Cette grande

Sualité, chez un fonctionnaire de sa valeur, était 'autant plus méritoire que l'esprit d'initiative ne lui faisait pas défaut: il l'a prouvé nombre de fois ; et, depuis, ses actes l'ont bien suffisamment démontré.

€ Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier. Cet axiome ne saurait trouver ici d'emploi. Mais il est certain pour moi qu'on ne se prépare bien à tenir d'une manière brillante le premier rang, comme le fait M. Alphand aujourd hui, qu'après avoir observé longtemps, du second rang, les diverses façons d'occuper et d'exercer l'autorité suprême.

«... C'était ici le lieu de dire... le parfait et constant accord entre nous, son entier dévouement au succès de mon œuvre, et, une fois pour toutes, quel auxiliaire sûr cet ingénieur éminent fut pour moi, comme caractère et comme talent.

€ Je ne fus pas ingrat envers lui. Après l'acte ni loi mit le pied à l'étrier, je crois pouvoir le re, je n'ai jamais failli au devoir de le tenir solidement en selle, envers et contre tous, et de lui faire franchir, en temps opportun, tous les degrés du corps d'élite dont il était assurément un des meÀabres lei plus distingués. »

— M. Haussman, fait ensuite le rappel des promotions de M. Alphand, de tous les services qu'il eut dans sa main. € Je le savais capable de les conduire à bien, ensemble, sans embarras. » Et il termine le portrait ainsi :

« L'ingénieur ordinaire, l'ingénieur jardinier de 1855 occupait, à la fin de 18t)9, dans le corps impérial des ponts et chaussées, un grade comparable à celui du eénéral de brigade, et, dans le service de la Ville oe Paris, un poste sans équivalent dans le reste de la France. Il était commandeur de la l^ion d'honneur. Depuis lors, sa position s'est encore et justement accrue, et j'en ai ressenti, chaque fois, une double satisfaction ; pour lui, pour moi-même...

€ Aujourd'hui, mon ancien collaborateur, devenu depuis bien des années inspecteur général de première classe, puis grand officier de la Légion d'honneur, dirisre presque tous les services d*) la Ville de Paris. C'est le véritable préfet de la Seine. Celui qui porte ce titre auprès d'un conseil municipal élu souverain de Paris, est, en fait, une sorte de président de la République parlementaire pari-

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HISTOIRE DU XVl^ ARRONDISSEMENT

sienne. Il a M. Alphand pour premier, qoedis-je? pour uni(jue Ministre dirigeant, soutenu par la confiance immaable dn conseil et par Testime universelle de la population.

« A la suite du succès inouï de rExposition universelle de i889, la belle carrière de M. Alphand vient d*étre couronnée par son élévation à u dignité de grand-croix de la Légion d'honneur.

€ Lui réserve -t -elle, en se prolongeant, de nouvelles satisfactions ? Je Tignore. Dans aucun cas, elle ne saurait le trop grandir, à mon gré. Mais, dès à présent, je considère comme sans égale, dans Tordre administratif, la grande renommée qu*il a conquise et que personne au monde ne conteste. Rare bonheur, ou plutôt rare mérite. >

— Nous dirons : Tun et Taotre.

Gomme toutes les carrières humaines, si grandes qu'elles soient, celle de M. Alphand a eu la fin commune. Il est allé rejoindre son ancien préfet et, dans les Champs-Elysées de Tau delà, ils ont, sans doute, repris ensemble leurs travaux. Ils bouleversent, en les améliorant, les ombrages et les eaux qui, dans les mythes gracieux que nous devons aux anciens, voient circuler dans la paix étemelle les grands génies de l'humanité. M. Alphand y serre les mains immortelles de Virgile, de Delille, de Lambert, de Rouchpr, et autres poètes jardiniers, et celles de Xénophon, de César, de Napoléon, qui ont fait à travers les mondes, eux aussi, de grandes percées; Archimède, Aristote, Pascal, Newton, Vauban, Carnot, grands remueurs d'hommes, d'idées et de terres, tiennent les jalons pour rétablissement des vallonnements nouveaux. La bar(]ue de Caron a une hélice fonctionnant à l'électricité ; elle est éclairée à l'acétylène, et, dans l'intervalle des fatales traversées, firomène Victor Hugo et Pasteur, qui président à 'inauguration des nouveaux jardins, dénommés, lâchas, jardins français, et non jardins anglais.

Pendant ce temps nous, qui demeurons encore ici, nous avons cru que notre Bulletin devait reproduire l'hommage rendu par le baron Haussmann h M. Alphand, parce que M. Alphand, dont M. Haussmann n'a pas vu s'achever la magnifique carrière, est mort dans notre arrondissement après y avoir véca et que sa mémoire, impérissable, survit parmi nos membres en la personne de son petit-nls, qui a inscrit sur notre liste le nom illustre dont il a l'héritage.

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