LES DEMOISELLES DE VERRIERES
Dans les nombreux ouvra|[es signés de son seul nom comme dans ceux où il a eu pour collaborateur un écrivain bien cher aux lettres françaises, M. Gaston Mangras a fait revivre les figures les plus gracieuses et les plus intéressantes du XYin** siècle.
Les demoiselles de Verrières l'ont récemment attiré; il a traité ce sujet avec science et avec amour, et je considère comme un devoir de rc^ porter sur lui tout l'intérêt que pourra présenter la suite de ma communication.
Tandis que Mme d'Epinav habitait tantôt à Chaillot, me des BaUilles (1), Untôt à la Chevrette, son mari offrait à Marie et à Geneviève de Verrières la propriété que nous connaissons et où, hier encore, Mlle Antier recevait la coor et la ville.
On était à peu près en 4752.
<( Les deux sœurs, dit M. Maugras, s'installèrent somptueusement dans leur nouvelle demeure et y continuèrent la série de fêtes qu'elles avaient inaugurées pendant l'hiver, dans leur hôtel de Paris. Elles poussèrent même le raffinement jusqu'à faire établir un théâtre fort bien agencé, afin que leur séjour aux champs n'interrompit pas les représentations dramatiques qu'elles avaieni coutume de donner et qui attiraient tout Paris. »
Ce théâtre existe encore aujourd'hui, en partie du moins, dans la propriété Ronllay. Il pouvait contenir de 350 à 400 personnes. Ia façade, ornée de deux statues de grandeur naturelle, et l'antichambre en rotonde subsistent comme, aussi, les souterrains qui allaient de ce théâtre à la maison, en passant sous le parcdans toute sa longueur.
C'est là que fut jouée la Partie de chasse d* Henri /F, de Collé, qui avait été interdite sur les théâtres publics, mais qui fut donnée à Bagnolet, chez le duc d'Oriéans, et à Auteuil, chez nos demoiselles. Ici, elle eut quatre représentations. Le président de Salaberry, qui tenait le r<yle, ressemblait à Henri IV à s'y méprendre. Son succès fut un triomphe.
Ce fut aussi la représ«intation à Auteuil d'une pièce de Colardeau, Camille et Constance, qui fit de ce poète un habitué d'abord, un commensal
(i) C'est de là qu'elle écrivait à Troocbin le 17 juillet 1782 : • Je suis établie à Chaillot où j*ai dénuté par une rechute de toux à laquelle s est jointe l'épidémie courante que l'on nomme Vinfluenza . »
eosuite, pais, bientôt, rheoreax seigneur de la maison d'Antenil.
Marie de Verrières, arrière*graiid'mère de George Sand (1), n^aorait pas tracé de son ami ce portrait que nous en a laissé Di4erot : € Co« lardeau n*a pas une once de chair sor le corps ; nn jpetit nez aqoilin, une tète allongée, un TÏsage effilé, de petits yeux perçants, de longues jambes, un corps mince et fluet ; couvrez cela de plumes, lyoutez à ses maigres épaules de longues ailes, recourbez les ongles de ses pieds et de ses mains, et TOUS aurez un tiercelet aéperrier. »
Golardeau et Marie allaient à Meodon ou à Saint-Cloud, en descendant les bords de la Seioe; Marie, qui dessinait, donnait des leçons au poète, qui lui aoprenait, en retour. Fart des vers. Dans les bois d*Auteuil, Golardeau disait à son amie : € Ecoute ! Que la Toix du rossignol est pure ! Que ses accents sont mélodieux ! ainsi derraient être mes yers ! »
Il j ayait aussi des réunions champêtres oii Ton inritait les yiUageoises des environs. Au i5 août, |M>ur la fête de Marie, on faisait éclater, dès le matin, des bottes d'artifice. Dans la jour-* née, les jeunes filles du village apportaient des gâteaux, des fruits et des fleurs ; le soir, il y avait banquet, feu d'artifice sur les pelouses et janses jusqu'au matin.
I.es deux châtelaines étaient adorées, car elles faisaient beaucoup de bien dans le pays. Le dimanche, elles allaient à la messe et elles étaient dans les meilleurs termes avec leur curé.
Ghaque soir, arrivaient les amis de Paris qui apportaient la nouvelle du jour ; on faisait ensuite de la musique et Ton jouait au billard, aux échecs, aux dames ou au trictrac.
Si l*on voulait être le bienvenu et sous peine d'impolitesse, il fallait s'extasier devant la beauté de deux abominables carlins à qui deux domestiques en livrée venaient apporter sur des plats d'argent leur part des meilleurs mets de la table.
Un jour, le diplomate baron van Swieten fut rappelé par Mane-Thérèse. G'était un des intimes de la maison et son départ fit un grand vide. Puis, vint l'hiver et il fallut partir.
G>lardeaa adressa ces adieux aux ombrages d'Autenil :
Oui, je vous reverrai, délicieux berceaui; £n vain les aquilons dépouillent vos rameoui, Vous avez moins d'altraits, mais celle que j'adore Peut, au sein des hivers, vous embellir encore^ ; Vous m'intéresserez même par vos débris. Vous allez rappeler et peindre è mes esprits, A mon âme, a mes sens, enfin à tout mon être, Des jours trop tôt passés que vous ferez renaître. Vous fûtes confidents de mes premiers plaisin^. Je m'en fiais h vous encore plus qu'aux zéphirs, Et de mille baisers donnés aans vos retraites Aucun ne fut trahi par vos ombres muettes.
Au printemps suivant, on revint, et la même
(i) Sous le nom de Marie Rainteau. elle fit partie de la troupe théâtrale du maréchal de Saxe ; elle eut de celui-ci une fille, Aurore, qui ressemblait à son père d'une façon frappanle. Aurore épousa le comte de Horn en premières noces et, en secondes, elle se maria avec Diipinde Franrueil ; de ce mariage naquit un fils, Maurice- François-Elisabeth Dupin, qui fut le père «b* George Sand.
vie recommença. Pendant qu'on jouait, à Paris, la Jeune Indienne de Ghamfort, on vit, un jour, se présenter à Auteuil, dans un accoutrement bizarre, une jeune sauvage qui demandait à offrir nn bouquet à Geneviève Claudine :
Chemin faisant, soit justice ou méprise,
Soit préjugé pour ma patrie, Je n'ai point. encore vu de blanche assez jolie
Sui, sur nos teints de jais, put remporter le prix; ais on m'avait bien dit que certaine Claudine Dont la vue embellit les bocages d'Autcuil Nous surpassait par l'esprit et la mine. Aimable sans étude et belle sans orgueil. Elle charme, dit-on, d'un mot et d'un coup d'œil.
Cette beauté, c'est vous, je le devine, Je le sens au plaisir que je ^oûte à vous voir : C'est donc à vos attraits que je viens rendre hom-
[mage.
La neige de vos lis triomphe du beau noir ; Et l'Europe, par vous, sur l'Inde a l'avantage.
Un jour, Golardeau, oui était à Paris, allait rentrer à Auteuil, quand un fâcheux survient. Il envoie alors aux deux demoiselles ce billet qui a, pour nous, double intérêt.
O mes chères moitiés, je revolais vers vous, J'allaispartir, j'allais, dans les bras de mes femmes, Jouir de ces plaisirs et si purs et si doux.
Les délices des belles âmes, Quant un Frère à mes yeux tout à coup présenté A fait changer l'ordre de -mon voyage.
11 est dans le simple équipage D'un bon Génovéfin hors ne son hermilage,
De noir et de blanc marqueté.
Qui demande la table et l'hospitalité ;
Vu donc noire fraternité Au Révérend, j'ai promis le potage, Qu'il va manger en toute humilité
Et puis, le dévot personnage
Va, dans sa communauté.
Passer la nuit afin d'être plus sage.
Partant, ce soir, je vole vers Auteuil Et, défilant le long des rives de la Seine,
Modestement et sans org[ueil Une voiture à l'heure h vos pieds me ramène. Je reverrai mon frère h ce fameux château Que les Génovéfins, voaseigneurs et vos maîtres. Comme vous le savez, ont du côté de Tenu,
D'où ces messieurs par leurs fenêtres
Peuvent voir voguer maint bateau.
A ce soir, mes aimables veuves,
A neuf heures et pas plus tard.
Un mari ne doit point encourir le hasard De mettre ses moitiés à de longues épreuves. Lorsque la nuit viendra, dites : Le Coco part.
Mab les plaisirs dbparaissent : la société diminue ; le charme de 1 amour est près de s'éteindre, on parie de vendre Auteuil.
Auteuil, où l'amitié sacrée,
Sceur et compagne des amours,
Filait sur le fuseau d'Astrée
Le brillant tissu de nos jours ;
Auteuil, asile frais et pur,
Où Boileau choisit son Parnasse
Etcrut retrouver leTibur
Qu'a chanté la lyre d'Horace ;
Auteuil, enfin, séjour heureux.
Où la beauté devient plus belle,
Le plaisir plus voluptueux,
I^ lélicité plus réelle.
Quel destin nous est préparé ?
Les deux sœurs s'en vont an village,
Ktce couple dégénéré.
Dans un châtel tout délobré,
Bientôt va devenir sauvage,
Ne s'occuper que de laitage.
Traîner le râteau sur le pré,
Et dans un obscur hermitage
Languir tristement enterré.
Bientôt, Golardeau était définitivement aban-
doDDé. La passion avait daré trois ans, réternite pour Marie de Verrières ! Le poète en fat inconsolable jusqu'au jour oii il se vengea de l'abandon par des vers et des satires qui touchaient au pamphlet.
Le 27 avril i767, par devant M" Perron, notaire à Paris, Geneviève-Claude Rainteau de Verrières de Lamarre, fille majeure, vendait la maison et le parc à M. de Kouhault.
Avec ce propriétaire, c'en fut fini des chants et des vers, du rossignol et des feui d'artifices.
A quelques années de là, les terres et les bâtiments des Génovéfains étaient confisqués, le château du Coq était vendu à un usurier, les Boufflers partaient pour l'émigration, chez Mme Helvétius on discutait les Droits de l'homme. La Révolution commençait à ponder.
Auteoil, comme la grande viUe, allait en connaître bientôt les tragiques beautés et les cruelles horreurs.
Antoine Gcillois.
FRANÇOISGÉRARD & SA MAISON D*AUTEU1L
François Gérard, le célèbre peintre d'histoire et de portraits dont une rue d'Auteuil porte le nom, naquit à Rome en 4770, à l'hôtel de l'ambassade française, au palais Colonna, où son père était attaché à la maison du cardinal de Bernis. Sa mère était Italienne. A l'Age de douze ans, il fut amené à Paris, entra dans une école élémentaire de dessin, puis apprit à modeler chez le sculpteur Pajou; de là, il passa dans l'atelier du peintre Brenet, et enfin, en 4786, devint élève de David. Ayant perdu son père en 4790 et sa mère en 4793, il se trouva chargé de deux frères et d'une jeune tante, sœur de sa mère, dont il était le seul appui ; remplissant courageusement son devoir, malgré la situation précaire où il se trouvait alors, il pourvut à l'éducation de ses frères, puis épousa sa parente en 4795. .
La même année, il exposait son Bélisaire^ exécuté en dixrhuit jours, et en 4796 terminait V Amour et Psyché^ tableau exposé seulement en 4808 et qui est actuellement au Musée du Louvre. Ces deux compositions, d'un genre si différent, commencèrent à établir sa réputation ; mais les temps étaient difficiles, on ne songeait guère alors à des achats de tableaux, et, pendant trois ans, malgré son talent, Gérard n'eut pour toole ressource que le prix des dessins qu'il fit pour les belles éditions classiques des frères Didot.
Enfin, l'horizon s'éclaircit, et notre peintre s'affirma définitivement en 4802 et 4803 par l'exposition des portraits du premier consul (4) et de Joséphine. Depuis cette époque, il alla de succès en succès. En 4808 il exposait (^x Trois Ages^ actuellement dans la collection du duc d'Aumale, et en 4810 son grand tableau de la Bataille
(i) Ce portrait est n Chantilly dans la collection du duc d'Aumale.
<r Austerlitz. En 4847 V Entrée de Henri IV à Paris lui valut d'être nommé premier peintre du roi, et, le 5 septembre 4849, il reçut le titre de baron. Il avait été nommé membre de la L^ion d'honneur dès la fondation de l'Ordre, pois élu membre de l'Institut à l'unanimité en 4842.
En 4 832, il exposait Corinne au cap Misènes^ dont la figure principale semblait rappeler Mme de Staël légèrement embellie ; en 4824, Dapknis et Ckloé, actuellement au Louvre ; en i82f. Sainte Thérèse, et en 4829 le Sacre de Charles X (1).
Nous ne mentionnons ici que ses oeuvres principales ; mais la carrière de François Gérard a été sans conteste l'une des plus fécondes qu'il y ait à enregistrer dans l'histoire des peintres. EÎn quarante-deux années de travail, ce veintre des rois (2) et ce roi des peintres a proauit plus de 30 tableaux d'histoire, an grand nombre ae com* positions diverses, 83 portraits en pied et près de 200 portraits en buste ou à mi-corps. On peut dire que tout ce jjui fut célèbre à n'importe quel titre, sous l'Empire et sous la Restauration, a posé devant lui ; aussi sa maison a-t-elle été pendant trente-cinq ans l'un des points de réunion les plus fréquentés des personnages les plus hauts plaôés et les plus distingués soit par leur rang, soit dans les sciences, dans les lettres et dans les arts.
On se pressait tous les mercredis dans son salon et dans son bel atelier de la me Saint- Germain-des-Prés, n<^ 6 (3), « et bientôt — dit Mme Sophie Gay dans ses Sabns célèbres — on était distrait, par sa conversation, du plaisir de contempler ses ouvrages; il semblait que son esprit fût envieux de son talent et lui disputât les suflrages. Après être venu visiter le grand peintre, on voulait connaître le causeur spirituel et se lier avec l'homme aimable. » Nul, en effet, ne parlait avec plus de grâce, nul ne montrait plus de délicatesse de goût dans ses jugements. Louis Xyill, qui s> connaissait, disait que Gé-* rard était l'homme le plus spirituel de France, et Talleyrand lui trouvait toutes les qualités propret à faire un bon diplomate.
Pour se délasser de ses travaux et trouver un repos relatif sans trop s'éloigner de Paris, François Gérard s'était décidé, vers 4842, à acheter à Auteuil, des héritiers du ministre de l'intérieur Cretét, une maison élevée sur l'emplacement de l'ancien hôtel seigneurial des abbés de Sainte- Geneviève, située près du côté méridional de l'ancienne église, sur l'emplacement actuel de la rue Wilbem et des établissements Chardon-Lagache et Sainte-Périne. Elle avait été en partie construite sur les grands caveaux des Génovéfains, et.
(i) Quand ce tableau fut exposé, le roi fit offrir à Gérard le titre de comte et le j^rand cordon rouge de la Lésion d'honneur ; mais le peintre ne crut pas devoir accepter.
(2) On vit Gérard, dans une même journée, donner séance dans son atelier à trois souverains.
(3) L'emplacement actuel est rue Bonaparte, vis* à-vis de Saint-Germain-des-Prcs. Gérard s'était fait construire sa maison, vers i8i3, par ses amis Pei> cicr et Fontaine ; l'atelier communiquait avec elle et donnait rue Saint-Benoit. Il avait demeuré antérieurement au Louvre, dans les bâtiments de rinsUtut.
dn lemps même de Francait Géiird, on y Tojait encore d'aDciennes pierres lombgles. L'u grand
SiK. qae H. de Humboldt, Ismi le plna inlime e U maison, appelait plaiaammeut les foréU vierges d'Auleuil, enloarait TbabitaiioD.
des amisiniimes. H. de Homboldl et H. Thiers, entre autres, y vinrent souvent.
Dans ses dernières années, la santé de François Gérard s'était sCTïibtJe, sins eependant insnrer d'inquiélnde, qnand, altaqnè presque stuii-
Cérard seplaisailbeaDcoupdansceltedemeare, jrpasuit une partie de l'année, mais revenait le joari Paris, préférant peindre dans l'atelier auqad il était habitni.
Dans sa villa d'Aaleait, il y avait souvent fête le dimanche, pendant la belle saison, et les lundis étaient ipécialement consacrés aui visites
tement d'une lièvre de paralysie, il y saccombt dans sa maison de Paris, où il peignait encore quatre jours avant sa mort. Sa réunion du mercredi 4 janvier 1837 avait été nombreuse et animée comme d'habitude ; les personnes qui m présentèrent pour celle du H apprirent avee stupeur qu'il était mort. Accablée sous le coup «[ui
la frappait, la hmtat a'aTiit pas pensé il en pré- Tenir ses amis. U société, les arts et U France Tenaient de faire une ^nde perte.
Après U mort de Gérard, la propriété fut cod- KTTée par sa \euTe, qui i mourot le l"' décembre 1848. Ne pouvant plos l'habiter entièrement, et Toulanl la garder malgrA les frais d'un entretien considérable, elle ta loaait une notable partie, et c'est ainsi que H. Gnizot et sa famille
d'Aabns
i de la Fenillade, qui l'avait louée.
Tier4836,c
basson de la Fenillade la cédèrentlla Ville de Paris, qoi désirait transférer sur son emplacement l'élablissemeol de Sainie-Périae-de-Chaillot, qui allait être démoli.
La plupart des biographies de François Gérard étant muettes, on à peu près, sur m maison d'An-
l.c liaron François Gérard.
(Collcclion de M. Éin. Palin.)
furent ses locataires pendant plnsieurs années. Après elle, M. Henri Gérard, attaché A la Direction des Musées royaux, devint le propriétaire de la maiion de son oncle, comme seul héritier de la fortune et du nom (François Gérard n'avait pas en d'enfants), et, Tera 4850, la propriété, qui représentait la plus grande partie de la fortune, ne poavBDt plus être conservée, Mme la comtesse
teuil, nous avons fait appel i la bienTeillance do baron Henri Gérard, député du Calndot, qni a an véritable culte pour la mémoire de son oncle, et s'est empressé, arec sa courtoisie babitaelle, ie nous adresser les notes qui nous ont permis d'améliorer et de compléter cet article. Nons loi aii adi-eisons nos bien siocères renerriemmU. Lëopold Mar.
LE SALON DE MADAiE HELVÉTIUS
EXTRAIT D*Ult RAPPORT DE M. EMILE POTIN
Le liTre de M. Gaillois sur Mme Helvétim et les Idéologues rèsumt une époçiae, an coin, nne société de l'ancien village d'Ânteail. 11 montre ce que des recherches habilement dirigées par un esprit sagace, patiemment investigateur, amoureux du sol natal, capable en même temps de vues d'ensemble, et dont la plume met facilement en relief les hommes et les faits, peuvent exhumer d*un espace restreint, de ce qu'en langue de cadastre on nomme nne parcelle. De cette parcelle, qu'il frappe de sa plume, sort une femme généreuse et aimable ; sa vie reconstituée ressuscite celles de Condorcet, de Cabanis, de Ginguené, de Chamfort. de Pranklin, de Volney, de Dannou, de M. J. Chénier, de Tracy; par endroits apparaissent Roucher, Andrieux, de Gérando, Garât, Mmes Roland, Cabanis, de Gronchy, et tant d'antres intéressantes figures, que l'on croit voir et toucher, tant elles sont nettement dessinées. Puis, dominant bientôt toute la seconde partie du livre, présente dés la première page, la {grande figura de Napoléon. Ce n'est pas cale qui a le moins de vie. Il est là, consul ou empereur, avec tontes ses grandeurs, toutes ses faiblesses, avec son caractère heurté, souvent généreux, mesquin ailleurs, toujours volontaire, opiniâtre, autoritaire. L'autocrate, le desiwte ne s'accommode point des idées spéculatives ; il lui faut les vastes conceptions qui mènent à l'action. Quand le grand homme a passé, lorsque les fumées de l'épopée se sont dissipées, on retrouve, avec une heureuse impression de paix tranquille et calme, les débris, déjà éparpillés par les ans, de la Société d'Auteuil, et 1 on finit le livre sur les touchantes et douces impressions de l'amitié de Cabanis, qui meurt, pour Gtngoené, qui survit ; avec la mort de Mme Cabanis on tourne la dernière page. Deux femmes ont répandu sur le volume leur grâce aimable, et sous une impression pleine de charme font faire aux lecteurs une trop courte promenade de cent vingt-cinq années. On n'a pas lu le livre, on l'a yécu. Voilà, pour finir, la marque du talent de notre collègue Guillois : vos votes de tout à l'heure, messieurs, ont justement fait de lui un des viceprésidents de notre Société. (Applaudissements.)
L'Académie française, le i^ novembre, a attribué à M. Guillois une partie du prix Bordin. Et voici en quels termes. L'éloge officiel sera le digne couronnement du nôtre :
€ M. Antoine Guillois, chercheur tenace, habile et heureux, a su recueillir, sur la célèbre Société d'Auteuil, une grande quantité de faits inédits et curieux ; en les publiant, il a rectifié et détruit certaines erreurs accréditées jusqu'alors. Petit'fils du poète Roucher, à qui il a consacré déjà une pieuse et touchante étude, ce jeune écrivain est, à tous égards, digne d'encouragé^ ment, d'estime et de sympathie. »
12 octobre 1894.
LE MONUMENT DE MADAME HELVÉTIUS Discours de M. Gcillois
Le dimanche, 4 septembre 1892, en se rendant le matin au cimetière d'Auteuil, M. Antoine Guillois apprenait avec étonnementqu'un monument érigé à la mémoire de Mme Helvétins devait être inauguré, le jour même, à 3 heures 1/2 du soir.
Rien n'indiquait dans l'inscription mise sur la pierre les noms des promoteurs de cette solennité ; néanmoins, ^ùa9.n[q;aelaSociétéhistoriqued*AU' teuil et de Passy devait être représentée à cette inauguration, M. Guillois s'entendit immédiatement avec le secrétaire général, M. Emile Saint- Lanne, malheureusement retenu chez lui par une indisposition et dans Timpossibilité, dès lors, d'as; sister à la cérémonie.
Il fut convenu que M. Guillois déposerait une couronne sur la tombe de Mme Helvétins et ({u'il prendrait la porole an nom de la Société historique.
A l'heure indiquée, la Société occidentale^ sous la présidence de M. Pierre Laftitte, se trouvait au cimetière. M. Emile Antoine a rappelé les titres de Mme Helvétius à Thommage qui lui était rendu.
Puis M. Guillois a pris la parole en ces termes :
« Mesdames, Messieurs,
« La Sociétéhistoriqued'Auteuil et de Passy, dont la fondation ne remonte qu'à quelques mois, avait inscrit dès sa première séance, parmi ses travaux à accomplir, l'érection même du monument qui se dresse aujourd'hui devant vous. Le temps lui a fait défaut et elle s'est laissé devancer. Mais, sur le terrain du respect .et de la. reconnaissance, il ne saurait y avoir de discussion ; aussi les généreux prouioteurs de cette solennité, consacrée à la mémoire de Mme Helvétius, ont-ils bien voulu m'auloriser à prendre la parole et à déposer sur cette tombe, érigée par leurs soins, une couronne qui montrera, du moins, que les habitants d'Auteuil n'ont pas oublié leur charmante bienfaitrice.
€ Vous avez rendu. Messieurs, à la dépouille mortelle d'Anne-Catherine Helvétius, née de Ligniville d'Autricourt, un hommage qu'à défaut de sa famille nous lui devions depuis longtemps.
€ Mme Helvétius avait apporté ici les traditions de générosité, de grâce et de douceur qui rendaient si charmantes les réceptions de Voré et de Lù-^ mi|ny. Quand, au commencement de septembre 1800, elle fut inhumée dans sa propriété, oui avait vu Franklin et Turgot, Chamfort et Roucher, Cabanis et Destutt de Tracy, la population tout entière voulut témoigner par sa présence du souvenir ému qu'elle gardait à celle qui avait si ffénéreusement donné ses revenus pour le soulagement des calamités publiques. Puissé-je apporter, ici, aujourd'hui, comme un écho de ce souvenir d'autrefois ! Et si j'osais évoquer aussi des motifs per-f sonnels, pourquoi ne bénirais-je pas ce jour qui
permet aa petit-fiUde Roacherde saluer, aa nom de la nouvelle Société (TAui^uil, celle qui fut rétoile et la protectrice de la première phalange qui a porté ce nom dans Thistoire de la littérature et de la philosophie.
r Femme généreuse et charmante dont l'image est restée populaire parmi nous, vous reposez enfin sous un monument di^ne de tous, dans le pays même que vous affectionniez entre tous. A quelques pas a*ici, Hubert Robert et Rumford, (jue TOUS aimiez à recevoir, dorment leur dernier sommeil; et, plus près encore, Toici le cœur de Cabanis, Totre tils adoptif, que tous chérissiez tant, parce qu'il ressemblait à Tenfant que tous aTiez perdu !
€ Mme Helvétius, désormais rappelée, grâce à ce monument, à la mémoire des générations futures, aura la bonne fortune de ne pas être séparée, dans la mort, de ceux qu'elle avait aimés pendant sa vie. »
On s*est alors rendu aux tombes de Cabanis, de Legeodre etd*Hubert Robert, oh quelques paroles ont été prononcées.
La Société historique (TAuteuil et de Passy, a reçu la garde du monument qui venait d'être érij^é. « Il ne saurait être en meilleures mains », a dit M. E. Antoine.
Le bureau de la Société historique, d'accord aTec les promoteurs de la solennité du 4 septembre 4892, indiquera, dans une des plus prochaines séances, les mesures à prendre pour que le nom de la Société historique soit rappelé, sur le monument de Mme Helvétius, à côté de celui des membres de la Société occidentale.