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LES BOUFFLERS A AUTEUIL

Grâce précieuse, frivolité aimable, audace des doctrines, culte factice de la Nature et royauté des Philosophes, amour du plaisir et mépris du devoir, règne de la sensibilité et triomphe de la Philanthropie, vices légers mêlés aux qualités persistantes de l'âme française, tout cela ne s'estil pas comme incarné dans une famille illustre et charmante entre toutes, celle des Boufflers ?

Une branche importante vint se fixer parmi nous, tandis que les descendants du maréchal restaient au premier rang à la cour de Nancy, auprès du bon roi Stanislas (1).

C'était l'heure généreuse et riche d'illusions où Louis XVI montait sur le trône, dans ces années où, comme l'a dit le prince de Talleyrand, on sentait si bien la douceur de vivre.

Il y avait alors, à Aoteuil, trois grandes pro-

Priétés : tout près de la rivière et proche de église, MM. de Sain te-Genevièye, nosseigneurs;

'{\) La descendance directe du maréchol s'éteignit bientiH; mais la branctie des Remiencoiirt, celle de Nancy, s'élanl alliée à la dernière descendante dn maréchal, les Remiencourt, par les femmes, se trouvèrent n un moment descendre du maréchal. Ainsi, le chevalier était sou arrièrepelit-lils.

puis, le château du Coq, habitation royale dont Louis XV avait fait une de ses petites maisons ; enfin, les Boufflers venaient d'acheter, en face du Roi, la propriété qui, longtemps, porta leur nom.

L'entrée était à peu près située où se trouve aujourd'hui la porte principale de la villa Montmorency ; mais les bâtiments regardaient du cdté de Paris, et leurs fenêtres donnaient sur la place de la Eonlaine.

Apres être passé devant le pavillon de Louis Chouard, portier (1), le mur se dirigeait obliquement vers la Grande-Rue, en suivant à peu près la ligne du marché actuel. Un peu après avoir tourné, on rencontrait un belvédère que les anciens habitants d'Auteuil ont connu. C'est là que la duchesse de Montmorency venait, sous la Restauration, attendre le passage des équipages de Charles X qui se dirigeaient à fond de train vers Saint-Cloud. Le roi saluait la vieille duchesse qui ne quittait son observatoire que lorsque les voitures avaient disparu à l'horizon.

A partir de ce bâtiment, et jusqu'à la porte du bois, la Grande-Rue du village longeait le mur et le parc du château. Du dehors, on apercevait une longue allée formée par ces beaux arbres que l'abbé Morellet voyait de sa fenêtre, quand il logeait chez Mme Helvétius. Avant d'atteindre la maison de maître Jacques Lefranc, garde de la porte du bois de Boulogne, à Auteuil (2), on rencontrait, adossé au mur, un banc de pierre qu'ombrageait un acacia ; an-dessus, dans une niche toujours fleurie, la statue de la Vierge tenant dans ses bras le Sauveur du monde. C'est sur ce banc qu'un jour Piron s'était assis. Absorbé dans sa lecture, il n'avait pas vu deux paysans qui s'étaient approchés sans bruit de l'ima|;e respectée. A la fin, le murmure des prières l'avait tiré de sa réflexion et, regardant, il avait vu une bonne vieille agenouillée devant lui et un homme découvert et incliné. Piron ne sait pas pourquoi on lui adresse de pareils hommages, mais il ne doute pas qu'ils ne soient pour lui et il salue, d'un air gracieusement étonné, Philémon et Baucis qui continuent à prier dans la posture de la plus profonde vénération.

Delà porte d'Auteuil, le mur du parc remontait en suivant le tracé actuel des fortifications (3) ; il longeait la sablière du bois de Boulogne et arrivait à un pavillon qui servit d'orangerie, puis fut loué dans la suite et qui s'élevait à peu près sur l'emplacement du bastion 61.

(i) Il ne mourut que le la septembre i8io, âgé de 75 ans. —V. les registres paroissiaux, r> go.

(2) Août 1778. Archives nationales.

(3) 29 mars 1766. M. de Barillon écrit au marquis de Marigny, frère de Mme de Pompadour, conseiller du roi, commandeur de ses ordres, directeur et ordonnateur général des bâtiments, jardins, arts, académies et manufactures de Sa Majesté,

f»our lui exposer que les murs du bois de Bouogne jusqu'au Cabinet de son enclos tombent en ruines cl demandent | une réparation avant l'hiver prochain. (Arch. nationales O*. arch. de la Couronne, ancien régime, n" i585-i586.)

De cet endroit, le mar redescendait par le chemin des TÎgnes, c'est-à-dire par les roes actuelles Raffet, de la Source et Bosio, pour Tenir rejoindre le point de départ de notre excursion.

Le parc et les bâtiments avaient une contenance totale d'environ dix hectares (i).

Bien des auteurs ont dit que cette propriété avait été détachée du bois de Boulogne par Louis XIV, au profit du maréchal de Boufflers. C'est là une erreur qu'il convient de rectifier.

D'après l'abbé Lebeuf, la terre qui nous occupe appartenait, en i656, à Etienne d'Aligre, conseiller du roi et directeur de ses finances ; il la laissa à Marie Orceau, femme Bouille, son héritière, et celle-ci à son fils, Léon-Louis Rouillé, chanoine de l'Église de Paris. Celui-ci la légua à sa nièce, Anne-Marie Rouillé, qui avait épousé Louis de Bema^e, conseiller d'Etat. Mme de Bemage la vendit, le 47 mars 4738, à Jean- Hyacinthe Davassede Saint-Amsrand, conseiller, secrétaire du roi, maison, couronne de France et de ses finances, receveur général des finances de la i^néralité d'Orléans et trésorier général des maison et finances de S. M. catholique la Reine seconde douairière d'Espagne. Le 47 mai 4750, M. de Saint-Amarand vendait l'immeuble à Louis- Alexandre du Brocard de Barillon, ancien receveur de rentes.

Le château avait une chapelle particulière ou

(i) D'après le plan manuscrit du terroir d'Au ieuil, dressé par Charles Rozy, arpenteur juré, au mois d août i658, pour le compte de MM. de Sainte-Geneviève du Mont de Paris, seigneurs dudit Auteuil (Arch. nat. Plans N. n* la, Seine, 1" classe), l'enclos de M. d'Aligre, cour, jardins et maisons, contenait 26 arpenU 1 quartier, dont 5arpentsenla censive de Sainl-Germain-l'Auxerrois. Une partie de la propriété d'Aligre était sur le terroir de Boulogne; de grandes bornes où se voyaient les armes d'Auteuil et de Boulogne indiquaient la limite des deux terroirs, ^uelque;»unes de ces bornes ont été retrouvées lors des travaux entrepris pour l'aménagement actuel de la villa Montmorencv. En dehors de l'enclos proprement dit, de l'autre côté du chemin des vignes, d'Aligre Dossédait 3 arpents de vigne ressortissant à Saint-Germain-l Auxerrois pour droits de lods, vente et censive. Entre le plan de Rozy (i658) et celui de Roussel (1765), la propriété, par suite d'une emprise sur le bois de Boulogne et du reculement du mur de clôture de ce bois, fut agrandie d'environ 4 arpents, soit 13.676 mètres carrés.

>^ alpole, dans une lettre citée plus loin, donne une contenance de 52 acres. En comptant l'acre anglais, comme on le fait généralement, pour 4o a. /|6 c, les 5a acres feraient ai h. o4a. 38 c, ce qui est beaucoup plus que la contenance exacte. Walpole aura vu double.

En réalité, et pour nous résumer, la contenance était, du temps de M . d'Aligre, de 8 h. 86 a. &o c. ou, en cbinres ronds, 9 hectares, auxquels il convient d'ajouter : 1* un arpent de vigne situé en dehors du plan, cet arpent dépendant de Saint-Germain-l'Auxerrois pour droits de lods, vente et censive; et a* deux arpents pris sur le bois de Boulogne et acquis entre i65N et 1765 ; ces trois arpeuts faisant plus d'un hectare et portant la totalité de la propriété Boufflers à 39 arpents 1 quartier, soit 10 hectares environ.

Voir encore aux Arch. nat. N'. n* i57, Seine, année 1666. Sur ce plan, on voit le bois de M. d'Aliffre, sur les hauteurs oÙRontaujourd'hui la villa Montmorency, la rue RafTet, etc. avec, en haut, un « pavillon de M. d'Aligre >. et, conduisant à ce pavillon, un sentier (rue RaÏTel ou avenue des Tilleuls actuelle).

domestiaue, comme on disait alors, dans laquelle avait été célébrée, en septembre 4719, Tunion du comte de Guitaud, marquis d'Epoisses, avec Mlle de Chamillard et 0(1, en avril 4 752, Chomel, ancien évéque d*Orange, bénit le mariage du comte de Saisseval avec Mlle de Barillon.

Enfin, le 6 mars 4773, M. de Barillon cédait à son tour les maisons, le parc et les dépendances à Marie-Charlotte-Hippolyte de Campet de Saujon, veuve d'Edouard, comte de Bouitlers- Bouverel.

LesBoufflers étaient originaires delà Picardie (1 ). Ils s'étaient, de tous temps, distingués dans la carrière des armes.

Un Louis de Boufflers, sous les règnes de François I*** et d*Henri II, avait été remarquable par sa force prodigieuse. Un autre, François, lieutenant-général de la province d'Isle-de- France a, lui aussi, signalé son nom par une aventure bizarre, qui eut des suites littéraires. Le 43 février 4672, il fut tué en duel à Couches et on le rapportait à Boufflers lorsque la voiture versa en route et tua le prêtre qui raccompagnait. La Fontaine a tiré de cette aventure la fable qu'il a intitulée le Curé et le Mort.

Un partage de terres, fait entre trois frères et daté du 6 juillet 4585, avait divisé la famille en trois branches : Talnée, qui reçut de Louis XIV, en 4695, le titre ducal: la branche des Rouverel et, enfin, celle des Remiencourt (2).

Le maréchal, dont Mme de Maintenon disait: < En lui, le cœur est mort le dernier », est une des gloires les plus pures de Tancienne France. Pour sa belle défense de Lille et pour avoir sauvé Tarmée après Malplaquet, il mérite Tadmiration de> la postérité.

Son fils, Joseph-Marie, duc de Boufflers, ravitailla Gènes assiégée et fut inscrit, ainsi que sa famille, parmi les nobles de TÉtat; il fiérit, le 2 juillet 4747, laissant une femme qui allait devenir la maréchale de Luxembourg, et un fils, Charles- Joseph, qui mourut, à Paris, de la p<^tile vérole, en 4754 , le jour même de la naissance du duc de Bourgogne. Charles-Joseph o*avait qu'une fille de deux ans qui sera, un jour, la duchesse de Biron et qui mourra surféchafaud révolutionnaire, le 3 juillet 4794. « Ost avec Charles- Joseph que s*éteigoit cette branche dont le maréchal avait fait Tillustration, » dit le duc de Croy- Sobre, dans ses Mémoires, dont la découverte toute récente, duc au savant vicomte de Grouchy, a été un véritable événement.

La troisième branche, celle des Boufflers- Remiencourt, s'était fixée en Lorraine. Le maniuis de Boufflers était maréchal de camp et capitaine

1) La commune qui porte aujourd'hui ce nom est située dans le canton de Crécy, arrondissement

d'Àbbeville. Elle ne compte que 3o6 habitants.

(2) Dictionnaire de la noblettse, par La Chesnaye des Bois, 2« éd., Paris. 1771, p. 718. Les armes des Boufflers étaient u'erKcnt h 9 croix recroisetlées de gueule, 3,3 et 3 et 3 molettes de feules et 1.

HISTOIRE DU XVI^ ARRONDlSStlMENt

des gardes du roi de Pologne, Stanislais Leczlnski. Il avait épousé, en 1738, Marie-Françoise-Catherine de Beauvau-Craon, amie du vieux roi et connue sous le nom de Dame de volupté. Voltaire lui envojrait la Henriade en écrivant ces vers sur la première page :

Vos veux sont beaux, votre âme encore plus

[belle.

Et sans prétendre n rien vous triomphez de

[tous ; Si vous eussiez vécu du temps de Gabrielle Je ne sais pas ce qu'on eiU dit de vous, Maison n'aurait point parlé d'elle.

La marquise de Boufflers avait fait, elle-même, son épitaphe :

Ci -^11. dans une paix profonde, Celle Dame de voluulc Qui, pour plus grande sOreté, Fit son paradis de ce monde.

De cette union étaient nés une fille, qui devint la comtesse de Boisgelin de Cucé (1), et un fils, le fameux chevalier de Bouflicrs, meilleur que sa renommée; tour à tour abbé, chevalier de Malte, gouverneur du Sénégal, académicien et député; sur le tard, il épousa Mme de Sabran, après avoir échangé avec elle une correspondance exauise Que MM. Prat, de Magnieu et de uroze ont publiée aans ces dernières années (2).

Nous arrivons enfin, Messieurs, aux Boufilers- Ronverel, ceux-là mêmes qui se fixèrent, en 1773, à Anteuil, et nous allons abandonner un peu l'histoire générale pour nous retrouver sur notre terrain de prédilection, dans notre petite patrie.

Cette branche des Ronverel, rameau détaché en 1585, a eu des destinées bizarres. Son premier chef fut un voyageur aventureux qui mourut le l!2 janvier 4596. Un de ses petits-fils, Oudart, marquis de Boulfiers-Rouverel, avait dû s'exiler pour échapper aux conséquences d'un duel où il avait tué son adversaire, et c'est ainsi qu'Edouard, marquis de Boufîlers-Rouverel, était né en Espagne, en 172^2; l'enfant redevint français à l'âge de sept ans, puis il entra au service comme capitaine de cavalerie au régiment de Bel fort, passa colonel du régiment de Chartres-infanterie et se

(1) Elle périt sur l'échafaud le 3 juillet 1795.

[-2) C'est à celte branche des Bourtlers-Hemiencourt qu'il faut, je crois, rattacher sœur Angélique de Bourflcrs, religieuse converse au couvent de la rue Neuve-Saint-Etienne, qui soigna la jolie

Îtetile Marie Philippon (plus lard Mme Holand), orsque celle-ci entra, le 7 mai 17C5, au couvent où elle allait faire sa première communion (Mémoires de Mme Roland). Sœur Angélique, devenue infirme, vitmourir son ancienne élève ; elle demeurait tout près de Sainte-Pélagie, où Mme Roland était incarcérée, et elle ne mourut que le 25 germinal an V (i4 avril 17^7), A 56 ans. Ce côté Port- Royal, associé au nom de Roufders, est assez piquant et mérite d'être signalé.

maria an château de Saint-Cload, le i5 février 1746, avec Marie-Charlotte Hippolyte de Campât de Saujon (i); chef du nom et des armes en 1750, il mourut en 1764, laissant un fils dont nous n'aurons guère à parler car, désormais, ce sont les femme» seules qui soutiendront l'illustration du nom de Boufders.

Fille de Charles- François, comte de Campet de Sauion et de Marie- Louise- Angélique de Barberin de Keiffuac, Marie-Charlotte-Mippolyte était née à Paris le 4 septembre 17i5 (:2). Son père était lieutenant des gardes du corps du roi ; sa mère épousa en secondes UKes M. de Montmorency. Mariée à vingt ans et demi, la comtesse de BoufQers donna le jour, le 3 décembre 1746, à Louis- Edouard de Boufders. Dame de la duchesse d'Orléans, elle demeurait au Palais-Royal et ne tarda pas à devenir l'amie du prince de Conti, frère de fa duchesse. C'est alors qu'elle passa à la cour du Temple, € oh elle prit, comme l'a dit Sainte- Beuve, ta position équivoque et brillante qui fit sa i^loire, si ce n'est son honneur, et qui fit aussi son tourment. »

Nous passftrons rapidement sur ces années très connues de son existence, sur sa rupture avec son mari, sur sa royauté qui lui valut, de la part de Mme du Deffand, Ce surnom d'Idole qui est resté inséparable de son souvenir.

A la mort de son beau-pàre, ea 1750, elle refusa de prendre le titre de marquise, « soit, dit Sainte-Beuve, pour éviter une confusion avec l'autre marquise du même nom, soit pour ne rien devoir de plus à son mari. »

Enthousiaste de Rousseau qu'elle voyait, on jour, irrité des sottises qu'on débitait autour de lui et à qui elle disait : < Tais-toi, Jean-Jacques, ils ne t'entendront pas » ; mêlé.}, sans vouloir y prendre parti, à la querelle qui s'éleva entre le philosophe de Genôve et Hume, un autre de ses amis, comme à la brouillerie qui sépara Mme du Deffand et Mlle de Lespinasse ; correspondante de Gustave III, comme l'était aussi la comtesse de la Marck, née de Noailles (3), sacrée par son cou-

(1) Voir sur celle famille la Bevae de Saintongeel d'Auniit, imprimée à Saintes, numéros de juillet et septembre 189^. Il y est surtout question d'un Denys de Campet de Saujon qui vivait au xvi* siècle. '

(2) Sainte-Aulaire dit en 1724 ; Sainte-Beuve, le 5 ou 6 septembre 1735. La date vraie est le £ septembre ; c'est du moins celle qui est indiquée dans l'acte de décès de Mme de Bouftlers, acte que Sainte-Beuve, comme tous les historiens, avait vainement cherché et que nous avons eu la bonne Torlune de retrouver. Elle fut baptisée ù Saint-Siilpice, le 6 septembre 1725.

(3) M. de F'euardent, dans son //rVr/o/re (Mu/eu//, a donné quelques lettres échangées, en 1771 et 1772, entre la comtesse de Bonfflers et Gustave III. Il possédait, dit-il, toute une correspondance inédite de ces deux personnages. Il est très regrettable qu'il ne l'ait pas publiée. Si je ne craignais de paraître bien sévère, je dirais que les lettres de Gustave III, données par M. de Feuardent dans son ouvrage, constituent la seule contribution intéressante fournie par cet auteur à l'histoire de notre quartier. L,e chapitre qu'il consacre à la propriété des BoufOers n'est qu'un ti'isu d'erreurs qui viennent surtout de ce qu'il a confondu constamment la marquise et la comtesse de Boufflers.

AMNEXES

sin le chevalier du titre de Uinerve savante (1 ) ; aussi célèbre par les agréments de sa figure que par son esprit et ses connaissances ; belle et choyée par tout ce que le \sm^ siècle comptait de charmant et d*illustre ; amie d'un prince du sang, il semblerait que Mme de Boufflers, peu gênée par ses scrupules, aurait dû aroir l'existence la plus heureuse et la plus enyiée. Il n'en fut rien. Son air triomphant cachait plus d'un mécompte et d'une tristesse. Elle n'avait ni un nom, ni un état régulier, et, devenue veuve, son seul rêve, son unique ambition aurait été d être unie religieusement au prince de Conti. Elle ne put y parvenir, et sa considération s'en ressentit (!2). Faut«i ajouter aussi que, quelquefois, malgré tout son esprit, elle se mettaitd'ellemême dans une fausse situation, et c'est ainsi qu^un jour, ayant reproché à son amie, la maréchale de Mirépoix, de voir Mme de Pampadour, en lui disant qu'au bout du compte ce n'était que la première tille du royaume, elle s'attira cette réplique : « Ne me forcez pas d'aller jusqu'à trois. » La seconde aurait été Mlle Marquise, amie du duc d'Orléans, et, par ordre de préséance, Mme de Boufflers venait la troisième.

Une autre fois, dans une circonstance presque semblable, comme on lui faisait sentir son inconséquence, elle répondit : € Je veux rendre à la vertu par mes paroles, ce que je lui ôte par mes actions. »

Désespérant d'être princesse, elle n'attendit pas la mort de Conti pour se créer un intérieur et pour s'éloigner, peu à peu et sans éclat, de la cour du Temple. C'est alors qu'elle acheta Auteuil.

Walpole, qui l'avait connue en Angleterre (3),

(i) Mme de Boufflers avait demandé au chevalier les Fabien de La Fontaine. Son cousin les lui envoya avec ces vers, dont on ne cile ordinairement que les quatre derniers:

Voilà le bonhomme qui fit

Cent Prodiges qui nous enchantent.

Des fables» qui jamais ne mentent

Et des bêtes pleines d'esprit.

La morale a besoin, pour ôlre bien reçue, Du masaue de la fable et du charme des vers ; Et c'est la seule vierge, en ce vaste univers.

Ou 'on aime à voir un peu velue.

ai Minerve même, ici-bas.

Venait enseigner la sagesse,

Il faudrait bien que la déesse A son profond savoir joignit quelques appas : Legenre humain estsouroquand on ne lui platt pas. Pour nous éclairer tous, sans déplaire à personne; La charmante Minerve a pris vos traits charmants ;

En vous voyant, je le soupçonne.

J'en suis sûr quand je vous entends.

{Correspondance littéraire de Grimm, l.V,pp. 432 et 433.)

{2) Mlle de Lespinasse disait d'elle : « Elle s'est fait victime de la considération et, à force de courir après elle, elle en perd. »

(3) Mme de Boufflers y alla plusieurs fois. A son premier voyaji^e, en 1763, elle fut reçue par l'aristocratie anglaise avec enthousiasme, un aimait cette noble française qui allait inaugurer en personne ce goût de l'Angleterre qui allait bientôt devenir une mode et une manie. Walpole, le 17 mai 1703, écrit à son ami Montasu : « Elle est déjà éreintée à force de courir aune curiosité à une autre. Elle se lève chaque matin si excédée des fatigues de la veille qu'elle n'aurait pas la force, si elle en avait le goût, d'observer le fort et le faible de tout ce qu'elle voit. Elle est venue ici, aujourd'hui, à un grand déjeuner que j 'avals organisé pour elle, avec les yeux renfoncés d'un pied daus

vint lui rendre visite, et il dépeint à son ami le Révérend William Maso», à la date du 10 septembre 1775 (1), le château et les jardins de Mme de Boufflers : ^c Hier je suis allé à Auteuil voir le jardin anglais de la comtesse de BouflQers. C'est elle qui l'a créé d'après un jardinier anglais, il contient 52 acres de terre qui vont en montant depuis la maison jusqu'à une hauteur qui s'avance dans les champs, avec des lices, des arbres et des arbustes détachés. Le gazon est supportable bien que grossier et d'un vert rarement en usage dans le jardin d'un gentleman en Angleterre. Sur toute l'étendue du sommet règne une terrasse imposante, entourée par le bois de Boulogne, oii conduit une grille ouvrant sur une avenue qui se termine par une colline en pain de sucre. De la terrasse, la vue s'étend à travers la plaine, sur une magiliâque perspective qui commence à gauche par un des châteaux du roi, se continue par un bois hors duquel se détache Passy (il appartenait au duc de Penthièvre), qui forme décoration et laisse par échappées une vue admirable sur des coteaux et des villas, à une grande distance. Le milieu du paysage fait encore une pointe en avant ; sur le premier plan sont des villages et des maisons de campagne, au-dessus desquels s'étend tout Paris, avec son horizon découpé par les tours et les dômes de Notre-Dame, de Saint- Sulpice, des Invalides et du Val-de-Gràce. L'extrémité de l'hémicycle, formé de coteaux couverts de clochers et d'habitations de toutes sortes, est close par Meudon et par des forêts sur des collines plus élevées. Dans ce magnifique point de vue, il ne manque que de la verdure et de l'eau dont on ne voit pas une goutte. En somme, on n'aura jamais ici d'aussi beaux paysages que chez nous, tant que le cliihat ne sera pas aussi mauvais que le nôtre. »

Walpole ne voulait pas avouer le mélange du genre anglais au genre français ; cependant, les grandes allées régulières, qui faisaient presque tout le tour de la propriété, appartenaient à l'art de Le Nôtre. Le chevalier de Boufflers, pendant l'émigration, dans une lettre à Mme de Sabran, semblait se rappeler les jardins d' Auteuil (2) :

la tête et les mains pendantes, à peine en état de porter son sac... » 11 y eut, après ce déjeuner, promenade dans le parc, visite à l'imprimerie, et la presse livra un madrigal à Mme de Boufflers» qui fut traduit de suite par le duc de Nivernais ;

Boufflers (qu'embellissent les Grâces Et qui plairait sans le vouloir, etc;..

(1) Lettrées d* Horace Walpole, publiées par là comte de Bâillon. Librairie académique, 1873.

(î) Lellres du chevalier de Boufflers à la comtesse lie Sabran, publiées par Paul "rat ; Pion, 1891,

~ Delille, dans son poème des Jardins^ a dit :

Les Grâces, en riant, dessinèrent Montreuil, Maupcrtuis, le Désert^ Bincy, Limours, Auteuil...

Il adressa aussi, en 177^, à la comtesse uneépltr^ qui commençait ainsi:

Boileau eut son Auteuil**.

Et ailleurs, dans ses œuvres, je lis 1

J'ai parcouru ce jardin enchanté* Une autre fois ;

Jadis, j'ai chanté le jardin, elct

< C*6st un mélange assez bien enteoda de]*aneien genre et do noaveaa qui fait qu'après s*élre promené sous de belles allées françaises, on peut ensuite s^égarer dans des sinuosités anglaises. Cela prouve une chose déjà bien prourée, que les Yoies des Français sont droites et celles des Anglais tortueuses. »

Thiéry, dans son Guide des voyageurs à Paris (i), 9. décrit le parc de BoufOers avec un luxe de détails qui ne laisse rien à désirer et qui est aussi précis qu'un inventaire d'officier de judicature. Je vous en fais grâce, Messieurs, me bornant à lui emprunter ce que nous n'avons pas trouvé dans la description de Walpole : allées de tilleuls ayant à leurs pieds des touffes de chèvrefeuille, pins, charmilles de lilas, essences rares et odoriiérantes. € Un joli petit pavillon, élevé sur la terrasse et adossé à une itlacière, jouit des plus charmants points de vue. Il peut contenir deux tables de jeu et est tapissé d*un papier en arabesques de bon goût. Sur la droite, une machine hvdraulique, mue par deux chevaux, fournit Teau d un réservoir placé près du potager... Enfin, l'allée est terminée par un pavillon assez grand, formant un petit salon tendu en papier bleu de ciel; de ce salon, on domine sur le château de la Muette.sar Paris, la plaine de Grenelle, Vaugirard, Issy et Meudon ; deux petits pièces, sur les cotés, ont des croisées sur le bois de Boulogne. En face de ce pavillon est un escalier qui descend au potager, au bout duquel vous entrerez dans une allée très agréable, bordée d'arbres, d'arbustes et de fleurs. En suivant les sinuosités de cette route, vous arriverez sur la gauche à une charmante allée couverte. En la traversant, vous trouverez un bosquet de forme triangulaire, garni d'orangers, grenadiers, lauriers-roses, aloès, etc. A près avoir respiré l'air embaumé de ce bosquet, vous reviendrez dans l'allée sinueuse qui vous conduira à la serre des orangers, pnis à un petit bâtiment couronné d'un fronton triangulaire avec médaillons, dont la porte, ornée de vases et de coquilles en bas-reliefs, peints de bronze, vous annoncera que c'est une laiterie. L'intérieur n'a d*autre décoratioTi que d'être peint en pierre avec des traits d'appareil ; immédiatement après cette laiterie, vous vous trouverez à la fin de votre promenade et vous quitterez à regret ce jardin champêtre. »

Voilà, Messieurs, ce qu'était le parc d'une grande dame, il y a un peu plus de cent ans. La maison n'était pas aussi luxueuse que sembleraient l'indiquer les jardins ; mais elle était hospitalière, ouverte aux grands seigneurs, aux nobles étrangers, aux poètes et aux philosophes.

C'est là que Roucher était venu lire, devant un auditoire choisi, son poème des Mois, trop vanté alors, trop critiqué depuis, — depuis surtout qu'on ne le lit plus (2); là, que Rivarol bataillait avec Champcenetz; là, que le duc de Niver-

(i) Voici le litre exact: Guide des amateurs el des étrangers voyageurs à Paris, ou description raisonnée de cette ville, de sa banlieue et de tout ce quelles contiennent de remarquable, par M. Ttiiéry. Paris, a vol. in-12, 1787- Description du Jardin Boaf tiers, l. I, p. 30.

(2) Voir le Bulletin de notre Société, 1'* année, P- 69.

nais rivalisait d'esprit, de gaieté ou de hardiesse avec l'abbé Galiani, les deux Ségiir, Lauzun, Tressan, Narbonne, le prince de Ligne, le chevalier de BoufQers. Les dames étaient la maréchale de Luxembourg, cousine de la maltresse de céans, et qui s établissait souvent pendant plusieurs mois chez la délicieuse comtesse (4); il y avait encore ces deux femmes exquises que Franklin avait appelé les Etoiles^ Mmes de Mun et d'Andlau, qui n'avaient qu'à traverser la rue pour venir de chez leur mère, la respectable veuve d'Helvétins (2).

Tout ce beau monde ne se réunit guère à Autenil qu'après la mort du prince de Conti, arrivée le i août 4776. Dans les premiers moments, Mme de BoufOers, tout entière à sa donleur, n'aurait voulu voir personne, ni prendre Kart à aucune distraction. Le 4 aotkt, Mme du ^effand, qui pourtant ne l'aimait pas beaucoup, écrivait : € V Idole est dans lapins grande douleur. Elle s'est retirée à Autenil. La maréchale de Luxembourg l'y a suivie ; elle vient de me mander tout àTheureque j'y serai reçue; c'est une très grande faveur. J'y irai cette après-dln^e. » Et le lendemain de cette visite : € J'ai vu ï Idole. Elle observe très bien le costume. Il n'y a rien à dire. » Le 9 : « L'afDiction de la divine comtesse est toujours extrême. Je loi ai rendu deux visites àAuteuil oii elle est établie avec sa belle-fille et Mmes de Luxembourg, de Lauzun, de Virville et de Barbentane. J'irai y souper lundi. »

L'hiver se passa à Arles et, au printemps, on revint à Auteuil : € Je ne connais rien de mieux, disait le prince de Ligne, que le jardin de la comtesse de BoufQers. On y voit le goût, la raison et la simplicité. »

Le 4 avril \ 780, Mme du Deffand écrivait à Walpole :

€ Elle a, dit-on, quatre- vingt ou cent mille livres de rentes ; elle en fait bon usa^e. L'année dernière, elle passa trois mois à Autenil dans une très jolie maison qui lui appartient; Mme de Luxembourg s'y était établie avec elle et parta-

Î;eait la dépense d'un fort bon état qu'elle y tenait, e ne sais si cette année elle fera de même ; je le voudrais. J'y allais passer la soirée pour le moins une fois la semaine. Elle est fort aimable chez elle et beaucoup plus que partout ailleurs. Ses ridicules ne sont point contraires à la société ; sa vanité, quoique extrême, et tolérante, elle ne choque pas celle des autres. Enfin, à tout prendre, elle est aimable. Sa petite belle -fille a de l'esprit, mais elle est bizarre, folle, et je la trouve insup-

(1) Mme du DefTand écrivait, en 1775, à l'abbé Barthélémy : « La maréchale est mieux, mais pas assez bien pour s'établir à Auteuil. *

(a) Mme de Boufflers était fort liée avec ses voisines. Le 4 septembre 1778, Mme de Sabran écrit au chevalier: « Votre cousine (c'était l'Idole) part le ao pour Voré (propriété de Mme d'Andlau) ; j'ai bien envie de suivre votre conseil et d'y aller avec elle. » — Voir aussi dans les Lettres du chevalier de Bou^ers à la comtesse de Sabran, publiées par Paul Prat, Pion, 1891, p. 74, une lettre du 30 octobre 1779 où il est question de Mme de Boufflers et des chagrins de cœur de Mme d'Andlau, quittée par M. de Salm el consolée par Chamiort.

HISTOIRE m; XVI* arrondissement

fiortable. Sa belle-mère est son esclave et paraft *aimer avec passion. >

Quelle était donc cette belle-fille ? C'était la comtesse Amélie de Boufflers, une des plus belles femmes de son temps, très fêtée pour son talent quand elle jouait de la harpe.

Mme de BoufiQers avait en, en 1746, un (ils, I^uis-Edouard, qu'elle avait fait élever à l'université protestante de Leyde. Colonel du régiment de Conti, il avait époasé, en 1768, Amélie Constance Puchot des Alleurs, fille de notre ambassadeur à Constantinople ; c'était là qu'elle était née, en 4751, dans ce palais qui avait vu, sous ses galeries de marbre, la belle Mme de Chénier, mère d'André et de Marie- Jospeh (1).

Pour la distinguer des autres on n'appelait la jeune Mme de Boufflers que < la comtesse Amélie» ; c'était une enfant gâtée, adorée de sa belle-mère. Un jour qu'elle parlait mal de son mari à Mme de Boufflers, celle-ci lui dit: < Mais vous oubliez qu'il est mon fils. — Ah ! s'écria Amélie avec une vivacité charmante et en se jetant à son cou, excusez-moi. Je crois toujours qu'il n'est que votre gendre. »

On avait inventé, à cette époque, un amusement de société qui s'appelait le jeu des bateaux. Il consistait à répondre à cette question : « Si vous étiez dans un bateau avec deux personnes, ^ et l'on désignait ces personnes parmi les intimes de l'interrogé, — que le bateau vint à couler et que vous ne puissiez en sauver qu'une, laquelle sauveriez-vous ?» Il s'agissait de répondre avec esprit ; c'est ce que fit Talleyrand à Mme de Staël qui lui disait : « Vous m'assurez que vous me trouvez très aimable, que vous m'aimez; mais vous donnez sur moi la préférence à Mme de Flabault. Avouez que si vous, elle et moi, nous étions seuls dans un bateau et que le bateau chavirât, je ne serais pas la première que vous songeriez à sauver. » L'évéque, un peu embarrassé d'abord, reste muet, puis, tout d'un coup, d'un ton qui se devine : < Mais, Madame, vous avezl'air desavoir mieux nager (2). » La comtesse Amélie n'y mit pas moins d'esprit. Elle était dans le bateau avec sa mère qui ne l'avait pas élevée et sa belle-mère qu'elle adorait : « Je sauverais ma mère, répondit-elle, et je me noyerais avec ma belle-mère. » (3)

(i) Roland Puchot. comte des Alleurs, ambassadeur de France à Conslantinopic, était le protecteur de Louis de Chénier. — Au comte des Alleurs succéda M. de Tergennes, qui fut bien loin dentourer de la mC-me faveur le père d'André. Il y a une explication curieuse et bien peu connue de ce fait dans un article consacré aux Chénier par le journal VArlisle (n" de novembre 1890, p. 3^0).

(2) Cette anecdote est racontée par Roucherdans lea Consolatinnft de ma raplivilé et se trouve reproduite dans Pendant la Terreur : Le poêle liourher. Paris, Calmann-Lévy, 1890.

(3) Mémoires de Mme de Genlis, ÏX, p. 128. — \Valpole, lors de son voyage de 177.'), écrivait à la comtesse d'Ossary : « Mon Dieu, comme je pourrais être fat, si je voulais î Mme de Boufnersm'a dit, hier au soir, que j'*»vais fait la conquête de sa belle-fille, la comtesse Amélie. Je vais, ce soir, prendre le thé avec elle soux un hosquel dejtlumes^ dans le jardin anglais de sa mère, à Auteuil. >

Mme dé Genlis aimait beaucoup Mme de Boufflers, < qui avait l'esprit d'à-propos, détestait les lieux communs, aimait à faire valoir les antres avec un naturel et une grâce bien rares » ; mais elle ne trouvait rien de remarquable dans la comtesse Amélie et elle ajoutait méchamment : « Sa belle-mère contait d'elle des mots charmants u'elle seule avait entendus. Mais, depuis la mort e la comtesse deBoufQers, on n'en apln; cité. » Les dames d* Auteuil étaient an mieux avec la nouvelle cour, celle de Marie-Antoinette (i). Un jour que la reine était à la Muette, la duchesse de Polignac à qui Mme de BouflBers avait dit souvent de vouloir bien disposer, le cas échéant de sa maison d'Auteuil, crut pouvoir profiter de l'offre. La comtesse Amélie eut un caprice et il fallut se dédire. La lettre d'excuses se terminait par les vers suivants :

Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs, Vos jours toujours sereins coulentdans les plaisirs. La cour en est pour vous l'inépuisable source. Ou si quelque cnagrin en interrompt la course, Tout le monde, soigneux de les entretenir. S'empresse à 1 effacer de votre souvenir. Mon Amélie est seule. A l'ennui qui la presse Elle ne voit jamais que moi qui s'intéresse ; Etna pour tout plaisir qu'Auteuil et quelques fleurs Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.

Grimm (2) nous raconte que ces vers, lus dans la société de Mme de Polignac, furent généralement trouvés détestables. Des jours toujours, des qui, des que, quelque chagrin. Quelques pleurs, quelquefois, etc. Ce ne fut qu'à la réflexion qu'on s'avisa qu'ils avaient été pris, mot pour mot pour ainsi dire, dans la troisième scène du deuxième acte de Britannicus:

Britannicus est seul. Quelque ennui C|ui le presse Il ne voit dans son sort que moi qui s'intéresse, Et n'a pour tout plaisir, Seigneur, que quelques

[pleurs Qui lui font oublier ses malheurs.

C'était le moment où André Chénier écrivait :

Le critique imprudent, qui se croit bien habile. Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile...

C'était décidément à la mode, comme le jeu des bateaux. Mme de Ek)uiflers pouvait se vanter d'avoir bien mystifié son monde.

Mais les jours douloureux approchaient, et Mmes de Boufflers allaient, comme leurs hôtes et leurs amis, en subir la cruelle étreinte. Au moment delà prise de la Bastille, elles étaient à Spa; elles passèrent de là en Angleterre pour y rester jusqu'après la fuite de Varennes et encore ne revinrent-elles que sous la menace pressante des confiscations.

Les archives municipales de la commune d' Auteuil enregistrent leur retour aux dates des i 6 et 2 7 mai 1792; après cela, c'est le don d'un cheval à la

(1) On raconte l'histoire d'un peuplier planté dans le parc de Boufflers par la comtesse le jour du mariage de Marie-AnXoinetle, et l'on ajoute que, sous la Restauration, quand la propriété fut passée aux Montmorency, la fille de Louis XVI venait souvent en pèlerinage revoir cet arbre, qui lui rappelait les heureuses années de la vie de SCS inTorlunés parents.

(2) V. p. /|05, Paris, mars 1871.

nation par la citoyenne Boufilers ; puis, en mai ] 793, an sccoors de trois cents livres pour l'expédition de Vendée. Ces pauvres femmes en étaient arrivées à ne pins ouvrir les lettres Qu'elles recevaient de l'étranger ; elles les remettaient au comité de surveillance d*Auteuil qui, à son tour, les déposait aux bureaux de laCx>nvention.

Malgré ces preuves de civisme, malgré des dons fréquents et importants (i), Mmes de BoufDers furent arrêtées par ordre du Comité de sûreté générale; on examina, puis on saisit leurs papiers et, le 23 janvier 1794, à l'aube, elles furent conduites à la Conciergerie.

Caillot, un de leurs anciens fermiers ou régisseurs, qui commandait la garde nationale d'AuteuiJ, agit en leur faveur et, dés le lendemain, apporta, au nom du O^mité d*Auteuil, un certificat qui affirmait leur civisme et leur parfaite soumission aux lois (2).

Toutes deux échappèrent à la guillotine et elles durent ce rare bonheur au dévouement de Tabbé Le Chevalier, instituteur du jeune Boofflers(3). Ce brave homme vendit sa bibliothèque et sa petite terre de Normandie pour faire vivre ces dames dans leur prison. Bien mieux, il s'ingénia à détourner d'elles le coup fatal et il y réussit. Il avait connu Fouquier-Tinville chez un procureur au Parlement; il rentra en relations avec le sinistre magistrat et obtint que les papiers des dames de BoufDers resteraient toujours au fond du carton. C'est ainsi qu'elles atteignirent la fio du

(1) 3 octobre 1793. Dépôt des lettres arrivées de l'étranger. — a novembre 1703. Don de 100 livres

Ïiour repas du détachement de l'armée révoliiionnaire. — 1^ novembre 1793. Don d'argenterie dépassant 90 I.

(2) Le 5 germinal an II (a5 mars 1794). le Comité de surveillance d'Auteuil envoyait au Directoire du district de Franciade (Saint-Denis) des ol)scrvalions « en conriance » («ir) :

• 1* Marie-Cliarlolle-Ilippolyte Campet-Saujon, veuve depuis trente ans a Edouard Boufflers-Kouverel, domiciliée à Auteuil avant sa délention. soixante-neuf ans. Elle a un fils de quarante-sept ans, émigré.

« 2* Détenue à la Conciergerie depuis le 4 pluviôse dernier par ordre du Comité de srtreté générale portant qu'elle était émigréc 1 entrée.

• 3* Vivant de son revenu.

• V Avant et en 1789, son revenu était, charges déduites, de 4iaoo livres ; aujourd'hui, net. 28.0t>4 livres.

• 5* Dans les premiers jours de son rctouren Angleterre (.27 avril 1792), on a vu venir chez elle ses anciennes connaissances, ce qui a duré peu de temps, puis elle a vécu très retirée avec sa bru, son petit-fils Tigé de huit ans et demi, un instituteur réputé bon citoyen et une Anglaise qui lui est attachée depuis trente trois' ans, veuve d'un Florentin (il s'appelait Lorenxi) qui est en état (l'Auj^laise) d'arrestation chez elle, avec un garde, depuis la loi sur les étrangers. Celle Anglaise ne reçoit aucune compagnie.

6* • Bien de suspect. A la fuite du tyran, elle était en AngleteriHi. A Auteuil, le lô aort. Klle a toujours paru désirer la victoire des patriotes.

• Soumission d'elle et des gens ne sa maison. • La comtesse Amélie, dil Sainte-Beuve, avait

aussi son dossier favorable.

(3) Mémoires de Morellel, t. II, p. lag. — Elles restèrent soixante-quinze jours dans un cachot humide, où elles ne pouvaient entrevoir la lumière que par un Irou carré dans la porte ; elles étaient tore ces de se coucher avec leurs v«'lcmenls pour ne pas se réveiller paralysées parlhumidilé des murs.

règne de Robespierre. Elles ne furent remises en liberté que le 5 octobre i794.

Ici, tous les historiens perdent la trace de la comtesse de Boufllers. Je ne parle pas de Feuar* dent, qui la fait mourir pendant la Terreur; mais Sainte-Beuve lui-même ne pouvait qu'invoquer une vague tradition, diaprés laquelle elle serait morte en 1800.

Déjà la Soriétéhistoriqve&JÙieuUhonnefoT' tune de signaler (1) un acte du 2i pluviôse an VIH qui prouvait qu'à cette date, € la divine comtesse » vivait encore. C'était une donation de la propriété d'Auteuil, déguisée sous forme de vente, au profit de la comtesse Amélie, devenue veuve et demeurant alors à Ëlettes, canton de Saint-Jean-du-Cardonnaj, département de la Seine-Inférieure.

De temps à autre, Mme de BoufQers était revenue à Auteuil, car, au recensement de juillet 4798, nous la retrouvons habitant encore le n*^ 2i de la Grande-Rue ; de même, dans les Petites Affiches des iS brumaire et 2 frimaire an VIII, oii elle apparaissait comme vendeuse d'une maison faisant partie de Tenclos du Temple (23.000 livres), et aune autre maison à Paris, rue deChoiseul, n® i (19.200 livres), on la dit toujours domiciliée à Auteuil. Cependant, son habitation réelle paraissait être à Rouen, rue du Faucon, 6. C'est là qu'elle passa l'acte important du 22 pluviôse an VIII et là qu'elle mourut, le 7 frimaire an IX (4 décembre 1800), à 10 heures du matin, âgée d'environ soixante-seize ans, d'après son acte de décès que j'ai eu la bonne fortune de retrouver (2).

Ces dernières ventes, les pelouses ensemencées de blé pendant le Directoire paries soins des Economistes, la location de la maison principale à Talleyrand et d'un des pavillons du parc à Vannelet (3), tout cela montre bien que la comtesse de Boufilers vivait, depuis 179i, dans un état voisin de la gène. Ainsi finissait, dans la tristesse et dans le besoin, cette femme charmante qui avait été choyée comme une reine au Palais-Royal, au Temple" et à Auteuil même, pendant près de soixante-dix années.

La comtesse Amélie revint, après la mort de sa belle-mère, se fixer à Auteuil. Elle est signalée, par deux rapports de police (4), comme l'àme d'une coterie où Ton annonçait publiquement le retour des Bourbons, coterie qui se réunissait aux Eaux de Passy et à Auteuil. « qui n'est peuplé que d'étrangers de haut parage ». Elle ne devait donc

(i) T. I du Dnllelin, p. 09.

(2) Acte du i3 frimaire an IX. Témoins : Pierre Marc, notaire, et Pierre-Nicolas Roch-Delahaye, rentier à llénouville, amis de la défunte . Sigiié : Demadii»res, adjoint. — Son portrait a été gravé

Far Colinet, au Lycée, houlevard de la Cuiiiédietalienne ; il porte ces mots : • Dédié à la comtesse Amélie, par son très humble et très obéis" sant serviteur, Julien Fatou. • — ^uant à la comtesse Amélie, son portrait fut grave en Angleterre par C. Hcalh. d'après R.-R. Faulkner, dans Henth» Gallery of hritinh entfraringx, i8'M, t. IIÏ. (.3) Vannelet, dont l'existence si bizarre a été racontée, avec tant de talent, par M. Léonce .Pingaud, dans le livre qu'il a consacré à Un agent secret sous le Directoire : le comte d'Antraiaues, — recevait, dans sa maisonnette d'.Vuteuil, les Polonais réfugiés Dombrowski et Koziusko.

{\) Des 19 fructidor an IX et :j8 germinal an

guère avoir de relations arec ses voisins d*en face, les Cabanis, qui, cependant, recevaient fréquemment, à cette époque, son cousin le chevalier de Boufïlers, qui rentrait d'émigration.

Mais la ruine la guettait à son tour et, en 1814, la maison d*Auteuii étant saisie (1); elle dut aller s'établir, presque en face, an n° 44 de la Grande- Rue, chez Fauriez, son ancien cuisinier. De sa fenêtre, elle voyait le parc et le château ou elle avait vécu et qui devinrent, lei4 juilleti8i9, la propriété de M . de Ravneval, ancien ministre d'Etat, et bientôt après celle de la duchesse de Montmorency (2).

Réduite à une pension de i .500 francs, absorbée d'avance par ses créanciers, elle vit accourir auprès d'elle deux femmes de chambre du temps de sa prospérité, Mmes Morta et Martin, c Je puis bien mourir toute seule, leur dit-elle, et je n'ai pas de gages à vous donner. > Mais ces excellentes femmes ne voulurent pas la quitter ; elles mirent peu à peu tout leur petit avoir au Mont-de-Piété et elles arrivèrent ainsi à assurer ses derniers jours, attristés encore par une douloureuse cécité.

M. Ludovic Halévy, dans une solennité acadé-

(i) L'hdtel de Boufflers, enclos du Temple, n ao, esl vendu par jugement du tribunal civil de la Seine du a3 mal i8ia, moyennant lao.oSo francs [Petite* affiches du 7 novembre). — Maison d'Auteuil, mise en vente le ai juillet iSi^iPetites affiches du 19 mai). — Le 3 mars 18I8, elle écrivait à Chiappe, ancien député de la Corse, qu'elle vou<> drait vendre par son intermédiaire à la reine de Suède, Eugénie Clary, femme de Bernadotte, de petits tableaux qui lui avaient été oflTerts par le roi Gustave-Adolphe IV.

(u)i4 juillet 181Q, M. de Raynevalpourda.AgSfr. 3o et la duchesse de Montmorency pour le surplus de iii.aoo francs se rendent adjudicataires sur poursuites de saisie immobilière dirigée à la re-

3uéte des syndics et mandataires des créanciers e la Société ayant existé à Paris sous la raison sociale Constantin et Cie et du sieur Caron, liauidateur de cette Société contre Mme Amélie- Constance Puchot des Alleurs, veuve de Louis- Edouard de Boufflers. — Le 8 janvier 1839, la duchesse de Montmorency acquiert de M. de Ravneval. — 37 avril 1839, inventaire après décès d'Anne-Françoise-Charlotle de Montmorency- Luxembourg, veuve d'Anne-Léon, duc de Montmorency. Les héritiers sont le duc Charles, le prince Chrislian, la marquise de Mortemart, née Anne-Eléonore-Pulchérie, les Rohan-Chabot, la marquise de Gerbevillers, les comtesses d'Estournel et de Gontaut, pelils-enfants. —17 juillet i83o, le duc Anne -C/iar/tf«- François de Montmorency devient adjudicatre du tout, le mobilier étant compté pour 40.000 francs. La propriété, plus 4 pièces de terre avoisinant le parc au lieu dit le Niblet, d'une contenance de 5 ares 97, le tout pour 340.100 francs. — a5 mai 1846, mort du duc Anne-C/tar/c*-Francois. La propriété reste indivise entre ses héritiers : le duc ae Montmorency, son fils, la princesse de BaufTremont et la duchesse de Valença]^, ses filles, chacun pour un tiers. — La Compagnie du chemin de fer de Saint- Germain fMM. Emile Péreire et Rodrigues llenriquez) acnète les io-i5 novembre et 10 décembre i8ôa moyennant 400.000 francs, des héritiers de Montmorency. Les 1-11 aoAt i854, la Compagnie de Saint-Germain devient Compagnie de l'Ouest. Celle-ci morcela déflnilivement la propriété : une partie fut occupée par les emprises de la voie, une autre devint la villa Montmorency actuelle, d'autres parcelles furent vendues et partagées depuis. (Renseignements dus à des titres de propriété communiqués par nos excellents confrères,.MM. Barthélémy et Ludovic Raynaud). — Vers 1860, on voyait encore, sur l'emplacement actuel du marché, les ruines de quelques-uns des bâtiments occupés autrefois par les Boufflers.

mique récente (1) disait de ce genre de domestiques : € L'aisance était entrée dans une maison et la misère y est entrée. Le maître dit à la servante : « Je n'ai pins rieil, ma pauvre fille, il faut nous séparer. — Nous séparer. Pourquoi ? — Puisque je n'ai plus rien. — Je veux rester. — Sans gages ? — Sans sages. » Et ce sams^gages comme le sans-dot de Molière, ce sans-^foges est l'invariable refrain de ces touchants récits. « J'ai mes petites économies, dit la servante. — Mais elles sont à toi. —Non, elles sont à vous. » £t quand il ne reste plus rien de ces petites écono* mies, la servante très souvent s'en va travailler au dehors pour faire vivre son maître. Car elle dit toujours mon maître et veut toujours rester la servante. C'est à se demander en vérité si, pour avoir de parfaits serviteurs, il ne suffirait pas de n'être plus en état de leur donner des gages. Ce serait là cependant. Messieurs, une expérience qu'il ne faudrait pas, peut-être, pousser trop loin.

Messieurs, à la Société kUtorique d^AuteuU, nous nous vantons parfois et seulement ouand nous sommes entre nous, d'être, en quelque façon, une petite académie locale; aujourd'hui, imitons publiquement ce qui se fait ch«z notre grande sœur et que notre souvenir ému salue, en les rappelant, les noms de Mmes Morta et Martin, qui ont voulu, sans gages, servir leur ancienne maltresse jusqu'à sa mort.

La comtesse Améliemourut, en effet, dans leurs bras, le 4 mai 4825, vers 5 heures du soir. Fauriez fit la déclaration du décès (2| et, de cette femme qui avait été l'une des plus belles de la cour de Marie-Antoinette, qui avait eu, à un moment, iOO.OOO livres de rente, il reste le nom d'une avenue ; dans U villa Montmorency, un tilleul, un orme, quelques acacias et quelques peupliers et, au cimetière d'Auteuil (3), une pierre fendue par les obus et que la mousse envahit si jalousement qu'avant quelques années le nom même de Boufflers ne s'y lira plus !

De son mariage, la comtesse Amélie avait eu un fils, Amélie-Joseph-Emmanuel-Hippolyte de Boufflers, qui était né, le 46 novembre 4785, sur la paroisse Sainte-Marie- Madeleine de la Villel'Evêque. Il avait été tenu sur les fonds baotismaux par La Fayette et par Amélie de Boufuers, duchesse de Lauzun, sa cousine paternelle.

C'était, à six ans et demi, un enfant d'une taille ordinaire pour son âge, aux cheveux et aux sourcils ardents, avec des yeux bleus, un nez, une bouche et un menton petits, un front grand, couvert de cheveux ; le visage délicat et plein, ajoutait le signalement (4).

Nous savons déjà (]u'il eut pour précepteur l'abbé Le Chevalier ; mais, oublieux des excellentes leçons d'un tel maître, il devint bientôt, par ses mœurs et par sa paresse, indigne du nom qu'il porta it.

(1) Rapport sur les prix de vertu, 2a novembre

(a) Actes de l'état civil de la commune d'Auteuil. — Déclarant Louis- Félix Fauriez, propriétaire de la maison où le décès a eu lieu.

(3) Et non pas au Père-Lachaise, comme Mme de Genlis le dit par erreur.

(4) Signalement du 10 juillet 179a. Actes de unicipalité. L'enfant ne sait pas siffi

municipa

pas signer.

Il eut à eomparaltre devant les tribnnaax dans des conditions tja'il ne contient |Misderappeler(i), et, cependant, pour donner nne idée de son caractère, je parlerai d'un de wi procès, qui serait amasant, s*il n*était lamentable (2).

Le i7 novembre 4845, BonfOers était tradait devant la 6* chambre correctionnelle ponr outrages au garde champêtre d'Anteoil. Voici, dans toute sa »ntaisie, le procès-verbal de cet agent : « Passant à Autenil, le 23 septembre, sur la place de la Fontaine, le sieur Genty, garde champêtre, était revêtu de ses insignes, quand il a entendu des cris et des blasphèmes devant la maison de santé de M. le doctrnr Lemoine. Ces blasphèmes étaient adressés à remployé des voitures pour Paris et, en les entendant, les personnes qui étaient aux croisées les ont fermées. Ayant invité l'individu qoi proférait ces blasphèmes à cesser ce vacarme, à ne pas faire un pareil esclandre etd'étre plus conséquent avec les personnes qui étaient présentes (sic) à cette scène, nous avons reconnu que cet individu était le comte de BoufDcrs, demeurant à Auteuil. M. le comte de BoufHers m'a dit que je n*étais qu'on valet et m'a accablé indûtinguement^ moi et toutes les personnes présentes, des propos les plus outrageants. » BoufQers fat condamné, par défaut, à six semaines de prison. Le 48 décembre, sur opposition, la peine était réduite à 50 francs d'amende, sans emprisonnement. Jules Favre défendait BoufQers. L'avocat du roi, Mongis, dit : « A votre dernière audience, ce n'e&t pas seulement l'absence du prévenu qui vous a rendus divisés, c'est aussi le nom qu'il a l'honneur de porter. Un tel nom oblige, non pas à être un poète élégant et gracieux, mais adonner des gages de courtoisie et d'urbanité; un tel nom oblige à accorder aux hiérarchies sociales un respect d'autant plus facile que, soi-même, on adroit d'y aspirer! » Ce pauvre BoufQers, n'en déplaise à M. Tavocat du roi, n'avait guère le droit d'aspirer au respect ! M. Mongis terminait en disant qu'il admettait néanmoins un adoucissement de la première sentence et il laissait deviner qu'il croyait à la folie du prévenu, c M. le comte de Boufders nous a entendu, disait-il, et s'il ne nous a pas compris, — et peut-être le langage du prévenu nous autorise à le craindre, — il y aurait donc dans cetie circonstance quelque chose qui ne se dit pas, qui se sent, qui s'apprécie et qui, de la commisération, conduit à l'indulgence. » Si BoufQers n'était j^as fou, c'était, du moins, le plus bizarre des orif^naux. Il est resté, dans la mémoire de tous ceux qui l'ont rencontré (3), comme « un petit vieillard de tournure assez falotte et qui avait plutôt l'air d'un mettre de danse retiré des affaires que d'un gentilhomme de bon lieu ». < Je le vois encore, dit Louis Judicis, avec son castor à longs poils, son habit bleu barbeau, son grand gilet blanc, son pantalon de nankin et ses escarpins à boucles d'argent, trottinant par les rues du village, le nez au vent, les pieds en équerre.

(1) Gazelle des Tribunaux des 28 novembre i83i et !•' février i83a.

(a) Gazelle des Tribunaux des a8 novembre et i9 décembre 1S45.

(3) Nota de Louis Judicis. Intermédiaire des chercheurs, 18S3, p. 411.

et les mains toujours agitées par une gesticulation extravagante. Tout en marchant, il se livrait à des monologues interminables qui paraissaient l'amuser prodigieusement, car il les accompagnait d'ordinaire d'un petit rire strident qu'un accès de toux ne manquait pas d'interrompre. » Il était suivi d'enfants qui l'appelaient Coco-Boufflers ou Caco^lŒ'Tour et qui le torturaient de mille manières.

Il vivait seul, sans amis ni relations, avec un vieux domestique, dans une maison qui existe encore et qui est contiguë à l'ancienne propriété de Mme llelvétius, un peu avant d'arriver i la rue Erlanger.

Unand il mourut, le 5 avril 1858, à li heures du matin (i), son valet prévint MM. Charles de Uémusat, Georges de La Fayette et Francis de Gorcel. Seuls, ils assistèrent, avec le domestique, aux obsèques d'un parent qu'ils n'avaient jamais voulu voir pendant sa vie. La cérémonie fut faite à Tcylise et l'inhumation au cimetière d' Auteuil.

Ainsi disparaissait de la scène du monde, le petit-fils d'une femme que le duc de Lévis {^) trouvait € une des personnes les plus distinguées de son temps par la justesse et l'étendue de son esprit >.

Oublions, Messieurs, cette triste fin d'une famille gracieuse et illustre pour ne nous rappeler aue les heures enivrantes où les dames de BoufQers nrent, il y a plus d'un siècle, la gloire de cet Auteuil qu'elles aimaient tant et qui leur devait bien, en retour, un modeste souvenir et une sympathique pensée.

Antoine Guillois.

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