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LE PRÉTENDANT ET SES MINISTRES FEMELLES

En 171:2, la princesse d* Angleterre mourut de la petite vérole. « Tous ceux qui connurent cette jeune dame, dit un ennemi de la famille Stuart, l'évéque Burnet (Hist, de mon temps, p. S94, vol. 6, éd. La Haye, 173^, la regardaient comme une personne accomplie. Son frère, le prétendant, tomba malade de la même maladie, dont il échappa. Ceux-là mêmes qui ne parlaient du frère qu'avec peu d*estime faisait de la sœur un cas singulier. Il perdit en elle un grand appui qu'elle lui procurait de toutes les personnes qui rapprochaient. » — L'histoire du frère est, elle aussi, lice à celle de Chaillot et du bois.

En 1716, Bolingbroke, chancelier du prétendant réfugié en Lorraine, était à Paris, chargé de soUiciier la cour de France en faveur de son maître. 11 était en relations avec une foule de Jacobites qui complotaient, se murmuraient à Foreille des secrets d'Etat, se montraient des lettres encourageantes de leurs amis.

La grande roue de la machine, dit Bolingbroke dans ses Mémoires secrets (Londres, 1754, p. .HO, 2* partie) était une nommée Olive Trant. Klle habitait dans une petite maison du bois de Boulogne, près de Madrid. Elle avait rendu des services au régent. Elle avait ramené d'Angleterre une jeune personne que Bolingbroke n'avait pas connue, qui sans doute était fort belle. Elle fit par ce moyen la cour au régent. Le duc d'Ormond, le Vainqueur de Vigo, ancien vice-roi d'Irlande,

sortait souvent de Paris arec un grand air de mystère. Bolingbroke, afec qui il demeurait, se demandait si ces excursions avaient pour objet les affaires ou les plaisirs, et soupçonnait qu'il y avait des unes et des autres. Ormond allait au bois chez Mme Trant. Il y avait chez elle une demoiselle de Chausser^ qui Tassistait dans ses démarches. Celle-ci avait été tille d'honneur de Madame. Ces deux dames, avec Fabbé de Tésu, secrétaire du régent, avec une espèce de fou, ancien intendant de Normandie, et plusieurs autres politioues de bas ordre formaient ce que Bolingbroke appelle la Junte du bois de Boulogne, qui n^ociait avec le régent, avec Tambassadeui* d'Angleterre, avec les Hignlanders d'Ecosse, envahissait en imagination la Grande- Bretagne, et couronnait dans Westminster Théritier légitime du trône. Mme Trant reçut aussi Bolingbroke. A ce grand personnage ^ui s'était mis sous sa direction, au comte de Bolingbroke, pair d'Angleterre, ancien secrétaire d'Etat, ancien ministre des affaires étrangères, signataire du traité d'Utrecht, écrivain distingué et philosophe de valeur, cette aventurière remit un billet signé du régent, écrit en apparence à une dame, mais réellement adressé an comte de Mar, qui plus tard leva en faveur du prétendant l'étendard de la révolte. Do Mme Trant dépendit l'expédition du chevalier de Saint-Georges, la vie de milliers de braves gens. De sa maison du bois elle tenait les fils d'une conspiration en Angleterre et de toutes les intrigues jacobines en France, jusqu'à ce que le régent finit par trouver qu'elle l'excédait, lui rompait la tète et l'ennuyait à la mort. 11 reprocha à Bolingbroke d'avoir traité avec elle. Il désavoua toutes les cabales et les coteries. Il n'avait jamais eu l'intention de soutenir le prétendant, mais ces intrigantes l'avait forcé par leurs importunités à paraître s'intéresser à la fortune du chevalier, pour leur donner l'air d'avoir du crédit. Peut-être aussi était-il indécis, voulait-il ménager le prétendant et tenir toujours l'Angleterre embarrassée. 11 aurait pu empêcher la seconde expédition du chevalier qui, avant son départ, était resté quelque temps à Chaillot dans une maison de M. de LauzuD. Lord Stairs, l'ambassadeur anglais en France, apprit où il était et somma le gouverneur français Je l'arrêter. Mais le régent était décidé à ne pas savoir où se cachait le prince, et la police avait la mission, que, dit-on, elle reçoit parfois, de ne pas le chercher et de ne pas le trouver. (V. Jobez, La France sous Louis XV , vol. I, p. 5^212, éd. 1864.)

Le chevalier se plaisait sans doute à Chaillot. Thackeray fait dire de lui par un de ses personnages, dans Henri Esmond, qu'il y avait une demeure où il s'enterrait des semaines entières et avec toutes sortes de personnes de mauvaise compagnie.

Ceux qui parlaient mal du prince avaient raison. Il ne valait pas qu'on se sacrifiât pour lui. Il avoua lui-même à Bolingbroke qu'à la mort de la reine Anne il avait fait quelques mouvements comme si son dessein eût été de s'embarquer pour l'Angleterre ; mais il n'avait pas envie d'y aller alors. La cour de France se fit un mérite de l'avoir empêché ; c'était une farce jouée de concert pour soutenir la réputation de son caractère.

Il laissa ses partisans Tattendre et s'exposer poor lui. Le mensonge lui coûtait peu. Qaana il revint d'Ecosse à Saint-Germain, après sa malheureuse expédition, on le pressa de retourner en Lorraine. La France ne pouvait pas lui donner d'asile. Il n'était pas pressé ; il voulait voir le régent. Il sollicita une entrevue. Elle fut refusée. Alors il déclara à Bolingbroke ou'il partait, ses malles étaient faites. Il envoya dire aux ministres du régent qu'il était parti. Mais, an lieu de prendre la poste, il alla à la petite maison du bois de Boulogne Où demeuraient ses ministres femelles, comme les appelle Bolingbroke. Il y resta quelque temps à se cacher. Il y vit des ambassadeurs, ceux d Eapagne et de Suède.

Bolingbroke recevait pendant ce temps des lettres censées écrites par le prétendant en route et, sachant très bien à quoi s'en tenir, faisait semblant d'être dupe. Il renvoya par Ormond les papiers et les lettres qui lui turent redemandés, et déclara qu'il ne voulait plus rien avoir à démêler avec le prince. Il eût aussi bien fait de commencer nar là. On l'accusa de négligence, de trahison et d incapacité.

Thackeray fait sur le chevalier de Saint-Georges cette réflexion : C'est pour des mortels comme ceux-ci que les nations souffrent, que les partis luttent, que les soldats combattent et versent leur sang. Des têtes courageuses tombèrent, et Nithsdale en fuite, et Derwentwater sur l'échafaud, tandis que riosoucieux ingrat, pour qui ils risquaient et perdaient tout, s'enivrait en mauvaise compagnie dans sa petite maison de Chaillot.

Mme Trant, qui avait annoncé souvent qu'elle entrerait aux Carmélites, se reprit au monde par la politique et épousa un cadet de grande mai-

son.

Edmond Wahl.

LE MONASTKRE ROYAL

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