EMPLACEMENT DU TROCADÉRO
Monographie lue au Congrès des Sociétés Savantes le 8 avril i896.
Sur le penchant du coteau qui forme aujourd'hui le irocadéro, Catherine de Médicis s'était fait élever une riche maison de plaisance, qu'après elle on nomma la maison de Grammont. En janvier 1630, le maréchal de Bassompierre, seieneur de Chaillot, l'acquit de la fille du président Jeaunin et l'embellit considérablement. Cinq ans après sa mort, le 12 mai 1651, les héritiers du maréchal la revendirent à Henriette de France, troisième fille de Henri IV, veuve de Charles I'' d'Angleterre, qui désirait y établir des religieuses
de 1* VisiUtioD de Sainte-Marie {i). L'auloriaatioD nécessaire pour rétablissement de ce conTent de fondation royale, donnée le ÎS jnla 1651, ne Tut enregistrée 'an Parlement qne le 49 janTJer 16S2. Henriette de France lit alors approprier cette maison k st nooTelle destination, et telle elle resta jnsque ten 1700, ipoqnt ou la plopart des bltiments, ainsi que l'c^lise, forent reconstniits, celle dernière aar les dessins de Gabriel, am frais da maréchal de larges et de son beaapère. Nicolas de Frémonl, gante du trésor royal. L'inlCrieur de la noDTelle é);lise, de forme oelogo- Dale, ne fnt terminé qn'en 1760 : elle était très ricbeioent décorée, et l'on admirait fort sa grande porte. cber-d'(FDTre de serrurerie ; mais Germain
l'ordre de la Visitation ne seront pas inutiles arant d'arriver i la partie eiclunTement historique de
notre cooTent.
Koodè eu 1610 i Annecy, par saint François de Sales et M"" de Chantai, cet ordre ne fut k l'origine qo'un refoçe pour des veuves et des femmes maladives qui ne faisaient qne des vitui simples et se dévouaient au soulagement des pauvres malades. Plus tard, saint trançois de Sales érigea cette congrégation en ordre monastique et affranchit les aouielles religieuses des austérités ordinaires du cloître, les dispensant des Jeûnes rigoureux et des oIRces nocturnes. L'ordrose composait de 1 mis sortes de religieuses: lescAt>n'ï/«,lesaM(id«M et les «(rur* convemei
Armes du Marérlial de Lorges el de Geneviève de Frémont, sa femme (i|.
Brire, dans sa Description de la Ville de Paris, n'ext pas tendre pour son architecture e'itérieure. < 1^ dessin en est agréable, dit-il, sans être d'un goût délicat ni étumè; on s'aperçoit trop que les principales parties ont été copiées sur quelques édifices de Paris. Le comble qui le courre est pitoyable et choque la vue, n'ayant aucun rapport avec le reste. Quelques critiques ont justement comparé la forme de celte conatructiou k nn panier à mouches. > L'enclos do monastère descendait jusqu'au chemin de Versailles et élait, an sud-ouest, séparé du couvent des Bonshommes par on «louble mur de clAtore {i).
Quelques notes snr l'origine et les règles de
t«ret!i'**'r.*"front ' îilï' ment:ÏM/Jf« Jei (î) Lanci.Tine ru.
!■ lemjiH oppelèps popiilniie
Tvê! ruelle cl bsrrièrn Saintiaient IpTrocQjf^ro, timientloiir ■t des Fille» de Snlnle-Marle m
OU domestiqoes. Les choristes avaient seules le droit de chanter l'office au chœur; les associées et les sceurs converses n'étaient pas tennes d'assister aux ofRces, mais, en compensation, devaient dire un certain nombre de Pater et d'Ace. Le strurs converses s'occupaient, comme dans tontes les maisons religieuses, de la cuisine el des travaux du ménage. Le silence devait être rigonreusement observé depuis le premier coup de Matines jusqu'à Primes du jour suivant, depuis la récréation du malin iusqu'ï Vêpres, ainsi qu'aa dln» et au souper. La supérieure était nommée ponr trois ans, et son mandat pouvait être renouvelé. Le costume était noir, et se composait d'une robe en forme de sac, avec cordelière k la ceinture, d'un voile d'étamine noire non doublée, d'un bandeau noir snr le front et d'une barbette de toile blanche sans plis, avec une croix d'argent
0) SculptfP^
ledum
kistoihe nu xvi" arrondissement
sDspCDdne aa cou et retombsnt snr la poitrine. Les sœurs c^DTerses porlaient an Toîle blaoe. Les armoiries de la congrégation se composaiect d'nn dcnr percé de deai Qècbes, sur lequel étaient les monogrammes de Jèsns et de Marie ; il était snrmonté d'une croix, et le loal était enfermé dans nae couronne d'épioes. Depuis 1665, les Visilaadines fêlaient solennellement, au 39 janrier, saint François de Sales leur fondalenr.el, depuis 1167,
jcstice en leur nom tenait ses audiences tons les samedis à 3 heures, dans on Tieui bâtiment. qu'on appelait les prisons de ChaUlot,tt qai èlail situé sur le bord de la Seine, près dn mor de clbture dn courent. Il prenait le titre assez conpliqné de prèuûl royal, juge civil, criminel et (U police, commitsiire enquêteur et eiaminalear aux inventaires de la préTûté de Cbaillot, faubourg de la Conféreoee.
Henrictle Je France-, li'nprès Van \>\cV.
an 2t août, sainte Jeanne Chaclal, leur fonds-
Voyons maintenant (|ueU furent les droits de oropriélé et les droits seisneuriaui des reli^euses Je la Visilalion de Cbaillot. Kn septembre ISSti, elles obtinrent du roi l'amortissement complet de leur propriélé, dite château de Chaillol, de la maison du jardinier, dn jardin et bois clos de murs, arec la confinnatlon da droit de haute justice (1), sans être tenues, pour ce. de payer finances, mais seulement le prévAt, qu'elles désigneraient pour exercer en leur nom, en mai 1686. Elles obtinrent la moyenne justice en 11)93. Le 32 aoflt de cette dernière année, on enregistra au Parlement des lettres patentes du roi en leur faveur, porrant union da fief, dit de Longchamp. sis i Chtillot, et de ses dépendances. & celui de Cbaillot. Une des petites Iles, dont, plus tard, fut formée ej) partie la grande Ile des Cygnes, leur appartint paiement (3). Le prévAt exen;aot la
(0 Ce droit leur avait étti aeconlê
di-s idSa.
(al Ce«l celle Ile, située vi»-à-vi» .1 la ViBitallon.4.ion appelait, jicroi!.,
l" le llè'unK-
champ.
HKNRIETTE DE FRANCE
M'" DE U FAYETTE UllISE M BAVlIvRE
(l63)-)fi6!))
Maintenant que nous connaissons les origines de l'ordre, son bal, ses principales règles, tes droits (le propriété et de seigneurie du couvent deChaillot, arrivons i sa partie historique, dont le plus
Ïrand intérêt se trouve peut-être an début, mais ont la suite cependant nous laissera encore beaucoup à glaner. Nous l'asons dit, ce fut Henriette de France qni en fut la fondatrice en 16M. Itefogiée en France en ifilîi, la reine malheureuse, ainsi qu'elle s'appelait elle-mjme, avait eu i subir toutes tes vicissitudes des troubles de la Fronde, et souvent même s'était vue réduite à manquer des choses les plus nécessaires. H"" de Hotleville rapporte dans ses Mémoires que, le 14 juillet iSM, Henriette de France la recevant dans une mauvaise chambre du couvrit des Ctrmèlites. oii elle s'était retirée pour qQelqoet jours,
lui moDtri oDe p«lite«iupe d'ordmi laquelle elle liuTiit, et loi jur« qu'elle n'iviit d'or, de qoel(|iie manière que ce pût être, que celol-ll. Elln njonU qu'aossiiAt ipr^ le départ da princp de Galles (Clitrlei II). elle s'était lae abindonnée de tous ses gens, qu'elle ne poniait payer. Et le cardinal de Itetz, conRrmaDt cette misère, dît : < Gnq ou siiiours deTiut qneleroi sortit dePari9(6jeniier 1&«9), j'allai chn la reine d'Angleterre (au Lou- Tre) que je trouvai dans la chambre de madame sa fille, qni a élé, depuis. Madame d'Orléans. Elle me dit d'abord : Vous voyes, te vient tenir
ji\ai encore par l'amitié qu'elle arait ponr la mère l.tiDillier et pour la mère Angélique, qui l'avaient nidée dans I établissement de cette maison et en furent les premières supérieures. Celte mère Aocèlique n'éiait autre que H"* Louise- Angélique Motier de La Fayette, belle-sceor i* H"* de La Fayette (si connue par ses écrits), nièce de l'étéqiie de Limoges, premier aumAoier d'Anne d'Antriche, et parente du célèbre père Joseph, ï'émineiue griie. Née Tors 1630, elle avait été fille d'honneur d'Anne d'Autriche, avait inspiré tu ffoid Loais XQl une véritable passion qni, néto-
Lc couvent Ues llonshoinnies, ' tCollecllon de M. Ém. Polii
compagnie à Henrielle, la pauvre enfant n'a pu te lever aujourOmi faute de feu. Le vrai était qa'il y aiait sii mois que Msiarin n'avait fait payer la reine de sa pension, que les marchands ne voulaient plus fournir et qu'il n'y avait pas un morceau de bois dans la maison. > Henlensement, cette détresse ne fut que passagère ; le cardinal de Relz. ému, exagéra la bunte de cet abandon devant le Parlement, qui envoya 4O.OU0 livres. L« ly du mois taivant, la malheureose reine recevait l'horrible noutelle de l'exécution de SOD mari, dont elle porta le deuil toute sa vie. Après tant d'épreuves subies avec le plus grand courage, la religion seule pouvait lui offrir quelque coiuolalioa ; aussi pnt-elle, peu de temps après, la résolution d'aller ensevelir sa douleur dans son monastère de la Visitation de Oiaillot. Ell« y avait été attirée par la beauté du lien et
moins, fut toujours innocente, et s'était retirée en 1t>37 (1) an couvent des flllfa de la Visitation de la lue Saint- Antoine, avant de venir k celui de Chaillot, oii elle mourut supérieure réélue an mois de janvier ICtiS. ■ C'était, — dit H"* de HoUeville, ^- ane belle brune, aimable et fière tout ensemble, ayant beaucoup île douceur et en même temps beaucoup de Berté dans l'esprit (S). >
Henriette de France 1 Chaillot sut faire un saint usage de ses maux, donnant i la communauté
II) Lr cardinal de Richelieu, jaloux de !■ bipn-
B'-ns Csu<><>in, ro Ile de La Kavel
11) Il Pii«te lin i
bnnpnrtmltde Mlle d
de Mlle de U
Texemple de toutes les vertos. Elle s'occupa d^élever pieasement ses enfants et, surtoot, de dompter par Thumilité chrétienne l'orgueil de sa jeune fille, Henriette d'Angleterre (i), qu'elle obligf'a plusieurs fois à servir les religieuses Pt les pauvres. Bossuet dit aussi : « Henriette de France étant à Sainte-Marie de Chaillot, où elle a pratiqué beaucoup de vertus, nous Ta vous vue prendre sans répugnance et sans chagrin le soin de sa dépense, qui a été en certains temps fort petite ; elle en faisait les comptes et s'occupait à cela dans un esprit de pénitence et d'humilité. » Kt Tallemant des Réaux, dans ses Hùt ariettes, raconte que faute d'une chaise honnête la veuve de Charles I®'' ne jjut assister d'une façon décente aux processions du Jubillé de iGiîh,
Kn 4658, elle eut le bonheur de recevoir au couvent de Chaillot sa nièce nouvellement convertie, la princesse l^uise-Marie, palatine de Bavière (2), fille du roi de Bohème et petite-fille de Jacques F' d'Angleterre ; elle l'y traita comme sa propre fille. Louise y demeura une année entière, et y édifia par ses vertus toute la communauté. Oubliant le prestige de son rang, elle ne dédaignait pas d'aller avec les simples reli-
§ieuses soigntfr les bestiaux et faner les foins u couvent (3). En 4659, Henriette de France eut une autre joie : elle reçut à Chaillot le bref de la béatification de saint François de Sales, le fondateur de l'ordre, ^ui devait être canonisé le 19 avril 1665. On a raison de dire qu'un bonheur ne vient jamais seul, car après la mort de Cromwell, Charles II Stuart ayant pu remonter sur le trône de son père, Henriette rentra triomphante dans cette même Angleterre, dont elle s'était éclinppée avec tant de peine seize ans auparavant. Elle ne revint en France qu^en i665, et, après quatre nouvelles années passées diins l'asile de paix qu'elle avait fondé, dans cette humb'e maison qu'elle aima, dit Bossuet, plus que ses palais, elle mourut presque subitement le 10 septembre 4669, dans une propriété qu'elle avait à Colombes et où elle allait passer les plus beaux jours de l'été. Déjà malade, une dose trop forte d'opium qu'elle prit la plongea dans un sommeil dont elle ne se réveilla pins. Quarante jours après, le 16 novembre, le duc d'Orléans, son gendre (Monsieur), et la princesse Henriette, sa fille (Madame), lui firent faire un service solennel dans l'église du couvent de Sainte-Marie de Chaillot, où son cœur et ses entrailles venaient d'être déposés. Bossuet, pour lors évèque nommé de Condoni, prononça son oraison funèbre en présence dos principaux personnages de la cour, retraçant en termes magnifiques la triste destinée de cette malheureuse princesse.
(i) Epousa p1ii8 Inrd Philippe d'Orléans, frère unique do Louis XIV, qui fut assez froid pour elle. Elle expira en quelques heures au château «le Sainl-Cloud, le iSjuin 1670; elle ne survécut donc que neuf mois k sa mère.
(2) Sa sœur cadctlc devint la seconde femme du duc d'Orléans et fut mère du régcnl.
(3) A sa sortie de Chaillot, elle alla prendre l'habit à l'abbaye de Maubuisson, en devint abbcsst; en 1664 et y mourut le 11 février 1709. âjiféc de quatre-vingt-six ans. Depuis son arrivée on France, Louis XIV lui faisait servir une pension de 12.000 écus.
Voici le portrait que M"* de Motteville a tracé d'Henriette de France dans ses Mémoires :
€ Quand elle arriva en France, en 1644, elle était défigurée par la grandeur de ses maladies et de ses malheurs, et n avait guère de marques de sti beauté passée. Elle avait de beaux yeux, un teint admirable et le nez bien fait. Il y avait dans son visage quelque chose de si agréable, qu'elle se faisait aimer de tout le monde ; mats elle était maigre et petite, elle avait même la taille gât^e, et sa bouche, qui naturellement n'était pas belle, par la maigreur de son visage, était devenue grande, tomme sa beauté n'avait duré que Tesptce d'un matin et l'avait quittée avant son midi, elle avait accoutumé de maintenir que les femmes ne [Meuvent plus être l)ollos, passé vingt-deux ans. kUe avait infiniment d'esprit, mais de cet esprit brillant et enjoué qui plaît aux spectateurs. Elle était agi*éable dans la société, honnête, douce et facile, vivant sans nulle façon avec c«ux qui avaient rhonneur de l'approcher, et était naturellement libérale. »