D'AUTEUIL ET DE PASSY
A la distribution des prix du petit lycée Jansonde-Saill}r, le !28 juillet 1892, M. Perrens, membre de l'Institut, inspecteur général honoraire de Tinstraction publique, a prononcé, comme président de cette solennité, quelques paroles qu'il nous appartient de signaler. Pressentant la voie dans laquelle la Société historique s*en^age de plus en plus chaque jour, il a invité ses jeunes auditeurs à lire avec intelligence les plaques bleues des rues de notre quartier pour y suivre tout un cours d'histoire, de littérature et de beaux-arts. Après avoir parlé de Passy, il a célébré Auteuil « peuplé de grands noms et de grands souvenirs ». Tout au plus me permettrai-je de formuler une seule réserve. M. Perrens approuve trop, à mon sens, — et je ne serai pas le seul, je crois, de cet avis, parmi les membres de la Société, — il excuse trop l'habitude que l'on a prise de remplacer de nos jours tous les anciens noms par des appellations nouvelles. Il a fait avec esprit le procès du Paris antédiluvien de sa jeunesse, — c'est lui qui parle — mais j'avoue qu'il ne m'a pas convaincu quand il a plaisanté ces vieilles dénominations si pittoresques et si colorées, qui avaient leur charme, et dont le
moindre mérite était de rappeler à tous un passé dispara.
Prenant Paris dans sa constitution topographique, M. de Ménorval, dans son ouvrage Paris depuis ses origines jusqu'à nos jours, est appelé à parler du raisseau qui prend sa source au bas des hauteurs de Ménilmontant, passe au nord des grands boulevards, irrigue les cultures maraîchères des faubourgs Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre, Saint-Honoré et vient se jeter dans la Seine au bas de Chaillot. Au xvii^' siècle, ce cours d'eau s'appelle le raisseau des Porcherons ; en 1737 et 1750, revêtu de murs et voûté, il devient le grand égout. C'est sur ses bords, aux Porcherons, que Ramponeau tenait, vers 1760, le cabaret de la Grande- Pinte,
Pour les temps préhistoriques, à l'époque de l'âge de pierre, notre savant confrère signale la découverte, à l'Ile des Cygnes, d'une barque monoxile, c'est-à-dire creusée dans un seul tronc d'arbre.
Puis, lorsqu'il parle de l'étymologie du nom d'un quartier voisin, le Gros-Caillou, qui, d'après Jaillot, viendrait d'une borae servant de limite entre les seigneuries de Saint-Germain-des-Prés et de Sainte-Geneviève, dont nous dépendions, M. de Ménorval dit que cette pierre levée peut parfaitement avoir été une borae, après avoir été, dans le principe, un monument mé^lithique.
Nous en sommes bientôt à l'histoire de la Gaule et, ainsi, à une question qui a déjà été soulevée
Earmi nous : je veux dire la lutte sous Paris de abiénus et de Camulogène. Au mois de mai de l'année 5i2 avant Jésus-Christ, tandis que César était occupé sous Gergovie par Vercingétorix, Labiénus, son premier lieutenant, fut charaé de s'em-
{)arer de Lutèce et de battre le chef oes Parisii, e Gaulois Camulogène. Arrêté au bout de cinq marches, à son départ de Sens pour Lutèce, par la rive gauche de l'Yonne et de la Seine, Labiénus dut, le sixième jour, rétrograder jusqu'à Melun. \Â, après un jour de repos, et devenu maître d'un équipage de pont, il reprit la route de Paris, par lu rive droite, cette fois. Le huitième jour, Labiénus était campé vers le Ch&telet ; Camulogène, qui avait brûlé Lutèce et coupé les ponts, était en face de lui, de l'antre côté de la Seine, vers le Luxembourg. Pressé par les mauvaises nouvelles qui lui arrivent de César, Labiénus se décide à une action immédiate ; il feint de remonter la Seine vers Juvisy ou Corbeil, tandis que le gros de ses troupes descend jusqu'à Auteul. (V, plus loin p. 49a.)
Le neuvième jour, vers trois heures du matin, sub luce, les Romains passent le fleuve et, au point du jour, la bataille s'engage dans la plaine de Grenelle. Les Gaulois sont défaits et un instant poursuivis par la cavalerie romaine. Les troupes de I.abiénus repassent la Seine sur le pont de bateaux d' Auteuil et reprennent par la rive droite la route de Sens. Camulosène avait été tué dès le début de l'action. M. de Ménorval voudrait lui voir élever une statue, dominant la Seine, à la pointe occidentale de l'Ile des Cygnes. La Société pourrait, lors de la construction prochaine du pont Mirabeau, reprendre l'idée de M. de Ménorval, en demandant que la statue du chef gaulois soit érigée sur ce point de notre territoire. Grâce au do-
HISTOIRE DU XVl^ ARRONDISSEMENT
cornent nouveau que nous apporte M. de Ménorval, Toici un chapitre romain à ajouter à Thistoire d'Auteuil. Puisse-t-il tenter un de nos confrères !
Nous passons vite sur l'étymolone que l'historien attribue à Passy. Pacciacus, dit-il, serait le domaine d*un Gallo-Romain, nommé Paccius. 11 nous appartient de lui signaler, sans prendre parti, une autre étymologie : Passus ad aquas^ puis Passy-les-Ëaux, et aujourd'hui encore le passage des eaux.
Nous arrivons ainsi à cet aqueduc d'Auteuil qui fut coupé par les Normands, lors du fameux siège de 886. « Dès le milieu du iii° siècle, dit M. de Ménorval, un aqueduc conduisait les sources d'Auteuil à quelque grand établissement thermal situé dans le profond déblai qu'occupe aujourd'hui le Jardin du Palais-Royal, au-dessous des rues de Richelieu, des Petits-Champs et des Bons-Enfants. >
J'aborde, enfin, la question de l'emplacement de la Justice des Génovéfains, seigneurs d'Auteuil, et c'est ici qu'éclate l'importance des sociétés historiques comme la nôtre qui, dès leurs premiers jours d'existence, peuvent apporter à des ouvrages aussi consciencieux que celui que j'étudie un supplément d'informations. M. de Ménorval rapporte qu'en i295 le bailli de l'abbaye de Sainte-Geneviève condamna à être enterrée vive une femme accusée de vol, Marie de Romainville. Sept ans après, Amelotte de Cbristeuil subit la même peine pour avoir dérobé une cotte et quelques bijoux. Notre histoire locale nous apprend qu'Auteuil avait le triste privilège, dû sans doute à son éloignement de Paris, d'être le théâtre de ces cruelles exécutions. Les fourches d'Auteuil, d'après les anciennnes cartes, étaient sur la route de Versailles, et c'est encore là qu'était la potence qui fut détruite lors de la Révolution. Quant à la justice de l'évèque de Paris, elle était à Saint-Cloud, Philippe- Auguste ayant défendu au prélat par l'accord de Melun (1^222) de faire exécuter aans la banlieue même de Paris.
(Extrait de documents déposés en i892 par M, Antoine Guillois sur le bureau de la Société historique d*Auteuil et de Passy.)