V. — LA PRÉTENDUE RÉFORME. — HÉRÉSIE DE LUTHER
D. En quel état se trouvait l'Europe chrétienne, au commencement du xvr3 siècle Y
R. Au commencement du xvr3 siècle, lorsque parut Luther, on avait oublié les maux du grand sehisme, et l'Europe chrétienne vivait en paix. Si les infidèles restaient maîtres de Constantinople, l'Espagne catholique leur avait du moins enlevé leurs dernières possessions en Occident, la ville et le royaume de Grenade (14952). La même année, des vaisseaux espagnols avaient pénétré jusqu'aux îles de l'Amérique, et la croix du Sauveur avait été arborée pour la première lois sur la plage du nouveau monde. De vastes contrées s'ouvraient à l'Évangile. Le Chef de l'Église y envoyait do zélés missionnaires , tandis qu'en Europe
il usait de toute son influence pour favoriser le progrès des études et de plusieurs découvertes importantes. L'avenir semblait heureux pour la chrétienté . et elle y marchait sans s'écarter des voies du salut; car, au-dessus des passions et des intérêts humains, il y avait pour tous même symbole, même autel et même autorité infaillible. Dans le cinquième concile de Latran, dix-septième œcuménique , le Souverain Pontife ordonnait d'utiles réformes pour l'univers catholique (1547). Mais, alors éclata la plus terrible des hérésies , qui , en brisant les liens de l'unité religieuse, causa dans l'Église plus de défections que l'arianisme, et dans l'Europe plus de désordres et de guerres sanglantes que l'invasion des Barbares.
D. A quelle occasion éclata l'hérésie de Luther?
R. Le Pape Léon X avait accordé des indulgences plénières, en annonçant que les aumônes des fidèles serviraient à préparer une croisade contre les Turcs, et à terminer la construction de la magnifique basilique de Saint-Pierre dans la capitale du monde chrétien. Les indulgences étaient publiées avec succès en Allemagne, lorsqu'un moine saxon, nommé Luther, prétendit y découvrir des abus, qu'il attaqua avec violence (1517). Esprit inquiet et ardent, il s'emporta bientôt jusqu'à nier l'efficacité des indulgences, la primauté du Pape et l'infaillibilité de l'Église. Prenant la bulle qui condamnait ses premières erreurs, il la jeta au feu sur la place publique de Wittemberg. Il fut alors excommunié par Léon X, et proscrit par l'empereur Charles -Quint dans la diète de Worms. Mais l'hérésiarque, assuré de l'impunité, se mit à parler et à écrire contre le purgatoire, la liberté humaine, l'utilité des bonnes œuvres, la confession, les vœux monastiques , etc. Tout en admettant la présence réelle dans l'Eucharistie, il nia le changement du pain et du vin au corps et au sang de Jésus-Christ;
il avança que Ton peut faire son salut en commettant toutes sortes de péchés, pourvu qu'on ait la foi; il ne reconnut d'autre autorité que l'Écriture sainte livrée à l'interprétation de chaque fidèle, et cet amas d'erreurs pernicieuses, Luther le qualifia du nom de Réforme.
D. Comment expliquer le succès de Luther?
R. Pour se procurer de l'appui, Luther engagea les princes d'Allemagne à s'emparer des biens ecclésiastiques : c'était un moyen sûr de les attirer à son parti. On en vit plusieurs s'approprier des biens qui appartenaient à l'Église , et ce vol manifeste s'appela sécularisation; ce fut ainsi que le grand maître des chevaliers teutoniques sécularisa les biens de son ordre , et devint le premier duc de Prusse. Le prétendu réformateur ne respectait pas plus les lois de la morale que les droits de la justice : il poussa la complaisance envers l'un de ses protecteurs, Philippe, landgrave de Hesse, jusqu'à lui permettre, contre la défense expresse de Jésus-Christ, d'avoir deux épouses à la fois. Lui-même, tout prêtre et religieux qu'il était, eut l'audace de se marier publiquement, et ce fut une religieuse qu'il épousa. Pour justifier ses excès, il se disait inspiré du ciel, et il exhalait sans ménagement sa bile contre le Souverain Pontife et contre les défenseurs de la foi catholique. On ne peut voir sans indignation les bouffonneries, les grossièretés, les turpitudes même, dont ce fougueux apôtre a sali ses ouvrages, et Ton aurait peine à concevoir comment il a pu séduire tant de peuples , si l'on ne connaissait quelle est la force de la passion des richesses , de l'orgueil et des plaisirs sur le cœur humain.
D. Quels furent les premiers fruits du luthéranisme ?
R. Une hérésie si favorable aux inclinations corrom-
pues de la nature s'étendit avec rapidité, et partout elle ne produisit que violences , brigandages et profanation des choses saintes. Ce fut ainsi qu'elle infecta, outre une partie de l'Allemagne et de la Suisse, le Danemark, la Norwége et la Suède. Luther avait tout d'abord prêché hautement la révolte, non-seulement contre l'Église, mais aussi contre les princes. Le peuple d'Allemagne prit les armes pour établir le règne dn pur Évangile, c'est-à-dire la communauté des biens avec l'égalité sociale; et cette guerre civile, dite des Paysans, fit en quelques mois plus de cent mille victimes ;1525). Chacun interprétait la Bible au gré de ses passions , et on voyait déjà pulluler en Allemagne une foule de sectes rivales, parmi lesquelles se signala celle des Anabaptistes ou rebaptisants. C'étaient des fanatiques qui réclamaient au nom de l'Écriture le communisme le plus abject. Maîtres de la ville de Munster, ils choisirent pour chef un garçon tailleur, qui s'intitula roi de Sion, et ils commirent des cruautés et des infamies jusqu'alors sans exemple dans le monde chrétien. Pour les exterminer, il fallut les efforts réunis des Catholiques et des Luthériens. Mais ceux-ci, déjà connus sous le nom de Protestants %, ne tardèrent pas à prendre les armes et à porter le ravage dans les pays restés fidèles à l'Église. Sur leurs
1 Un édit de la diète de Spire avait défendu aux Luthériens de propager leurs erreurs jusqu'à la prochaine réunion d'un concile (1529). Les Luthériens protestèrent contre l'édit, et reçurent dès lors le nom de Protestants , qui servit bientôt à désigner tous les sectateurs de la prétendue Réforme. C'était le seul nom qui pût leur convenir; car la liberté laissée à chacun d'interpréter à sa guise le texte de la Bible devait les amener à ne plus s'entendre que sur un seul point , leur protestation contre l'Église catholique. On en eut la preuve dans la diète d'Augsbourg (1530). Mélancbthon, qui avait rédigé la Confession de foi d'Augsbourg , en donna des explications que Luther rejeta ; et les novateurs restèrent séparés des Catholiques, sans pouvoir tomber d'accord sur le premier symbole du protestantisme.
étendards élait tracée cette inscription : Plutôt Turcs que Papistes. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que l'empereur Charles-Quint parvint à les empêcher de tout envahir; et leurs fureurs devaient longtemps coûter à l'Allemagne bien des larmes et des flots de sang.