II. Ce fut l'empereur Néron. Ce prince insensé et
ULSTOIRE ECCLÉSIASTIQUE 19
cruel avait incendié la ville de Rome, pour se donner le plaisir de la voir brûler; puis il rejeta cette action atroce sur les Chrétiens , qu'il haïssait d'ailleurs , parce que saint Paul avait fait des conversions jusque dans son palais. Néron ne se contenta pas des supplices ordinaires. Parmi un grand nombre de Chrétiens qu'il fit mourir, les uns étaient enveloppés de peaux de bêtes sauvages, exposés à des chiens de chasse; d'autres, revêtus de tuniques trempées dans la poix, étaient attachés à des poteaux ; on y mettait le feu , et ils servaient ainsi de torches pour éclairer durant la nuit les jeux du Cirque et les jardins de l'empereur (64-68).
Ce fut alors que saint Pierre et saint Paul , ayant été enfermés dans la prison du Capitole, convertirent leurs gardes et les baptisèrent avec quarante -sept prisonniers. Saint Pierre fut condamné au supplice de la croix; mais il demanda à être attaché la tête en bas, se jugeant indigne de mourir de la même manière que son divin Maître. Saint Paul, en qualité de citoyen romain, eut la tèie tranchée (67).
Telle fut l'origine de la première persécution générale. Il est glorieux pour l'Église d'avoir eu l'empereur Néron pour ennemi : le plus méchant des hommes méritait d'être le premier des persécuteurs.
D. Comment les Juifs furent- ils punis du déicide qu'ils avaient commis sur la personne du Sauveur?
R. Les Juifs, qui avaient toujours porté avec peine le joug des Romains, se révoltèrent contre eux, et cette révolte fut la cause de la ruine de leur ville. Ce fut alors que les Chrétiens qui s'y trouvaient se retirèrent dans la petite ville de Pella, au milieu des montagnes de Syrie , suivant l'avis que Notre-Seigneur en avait donné à ses disciples. La division se mit entre les Juifs , et il se forma parmi eux différents partis, qui commirent les plus grands excès.
Vespasien, général de l'armée romaine, laissa les
Juifs se détruire eux-mêmes, pour en venir ensuite plus facilement à bout. Ayant été alors reconnu empereur, il chargea Titus , son fils , du siège de Jérusalem. Ce jeune prince vint camper à une lieue de la ville, et en ferma toutes les issues. Comme c'était vers la fête de Pâques , une grande multitude de Juifs s'y trouva renfermée , et bientôt la famine s'y fit sentir. La plupart des habitants étaient réduits à manger tout ce qu'ils trouvaient, et se l'arrachaient les uns aux autres. Les factieux, loin d'être touchés de ces maux, n'en paraissaient que plus furieux et plus obstinés à ne vouloir pas se rendre. Peu à peu la famine devint horrible : on fouillait jusque dans les égouts, et l'on dévorait les ordures les plus infectes. Une mère alla jusqu'à égorger son fils, et à le faire rôtir, pour assoupir sa faim.
Cependant Titus, qui s'était déjà rendu maître d'une partie de la ville, fit attaquer le Temple et mettre le feu aux portes, en ordonnant néanmoins de conserver le corps de l'édifice. Mais un soldat romain saisit un tison et le jeta dans un appartement intérieur : le feu y prit aussitôt, et consuma entièrement le Temple , quelques efforts que fît Titus pour arrêter l'embrasement. Les Romains massacrèrent tout ce qui se trouva dans la ville, et mirent tout à feu et à sang 70).
Ainsi fut accomplie la prophétie de Jésus -Christ. Titus lui-même déclara que ce succès n'était point son ouvrage, et qu'il n'avait été que l'instrument de la colère divine. Il périt durant le siège onze cent mille Juifs : le reste de ce peuple déicide fut vendu et dispersé dans tout l'univers, condamné par le Très- Haut à errer, sans prince, sans autel et sans sacrifice, parmi les nations, jusqu'à ce qu'à la fin des siècles il ouvre les yeux et reconnaisse son Dieu dans Celui qu'il a crucifié.
VII. — DEUXIÈME PERSÉCUTION SOUS DOMITIEN : SAINT JEAN. — TROISIÈME PERSÉCUTION SOUS TRAJAN : SAINT IGNACE. — ÉTENDUE DE L'ÉGLISE.
D. La première persécution ne fut -elle pas suivie de près par une seconde?
R. Oui; les Chrétiens avaient joui de quelque repos sous les empereurs pacifiques Vespasien et Titus. Mais Domitien, leur successeur, qui avait fous les vices de Néron, eut aussi sa haine contre le Christianisme. Il publia un édit sanglant; et l'on peut juger de la manière dont cet édit fut exécuté, par celle dont l'empereur traita les personnes les plus nobles de l'empire romain. Parmi une infinité de personnes de tout âge et de toute condition, il fit mourir le consul Flavius Clément, qui était son cousin germain.
Mais ce qui rendit plus célèbre la persécution de Domitien, ce fut le martyre de saint Jean. On le plongea dans une chaudière d'huile bouillante, sans qu'il en reçût aucun mal. Ce miracle arriva à Rome, près de la porte Latine (95). Saint Jean , ayant ainsi échappé à la mort, fut relégué par Domitien dans l'île de Pathmos, où il écrivit son Apocalypse. Ce saint Apôtre, après la mort de Domitien, revint à Éphèse. Il y vécut jusqu'à la fin du Ier siècle, et mourut avec la consolation de voir la semence de la foi porter des fruits dans tout l'univers.
On attribue à la persécution de Domitien le martyre de saint Denys, premier évoque de Paris. Son zèle à étendre la foi dans cette ville et dans les provinces voisines lui a mérité le titre d'Apôtre des Gaules. Il fut pris avec un prêtre et un diacre. Après avoir souffert divers genres de supplices , ils eurent tous trois la tête tranchée sur une colline proche
de Paris , qu'on nomma depuis Montmartre ou Mont des martyrs.
D. Faites -nous connaître la troisième persécution sous Trajan.
R. L'empereur Trajan, dont l'histoire loue d'ailleurs la clémence, fut l'auteur de la troisième persécution. Il voulut que les lois sanguinaires de ses prédécesseurs fussent exécutées dans l'empire. Nous en avons une preuve dans la réponse de ce prince à Pline le Jeune, gouverneur de Bithynie. Pline avait écrit à Trajan pour le consulter sur la conduite qu'il devait tenir à l'égard des Chrétiens : « Toute leur erreur, dit-il, consiste à chanter des hymnes en l'honneur du Christ. Il y en a un très-grand nombre de tout âge et de tout état, dans les villes et dans les campagnes, tellement que les temples de nos dieux sont presque déserts. Du reste, leur conduite est pure et innocente. »
Tel est le témoignage qu'un persécuteur rendait au nombre et à la sainteté des Chrétiens. Trajan lui répondit qu'il ne fallait point rechercher les Chrétiens , mais que, s'ils étaient accusés et convaincus, il fallait les punir de mort. Réponse absurde; car, si les Chrétiens étaient coupables, pourquoi défendre de les rechercher? s'ils étaient innocents, pourquoi les punir de mort?
L'un des premiers martyrs de cette persécution fut saint Siméon, proche parent de Notre-Seigneur, évêque de Jérusalem, et alors âgé de cent vingt ans. Il fut dénoncé, non -seulement comme chrétien et comme évêque, mais encore comme étant de la race de David. Aussi lui fit-on souffrir divers supplices , qu'il endura avec une constance admirable, jusqu'au moment où il expira sur une croix. L'Église fournit bientôt un autre martyr, également illustre par sa science et par sa vertu. Saint Ignace, évêque d'Antioche, fut condamné par Trajan lui-même à être exposé aux bêles dans
l'amphithéâtre de Rome. Il partit avec joie, et, pendant son long voyage, il ne cessa d'édifier les Chrétiens par des lettrés et des discours empreints de la charité la plus ardente. Il vaut mieux, disait-il, mourir avec Jésus-Christ que de régner sur tout l'univers. Arrivé à l'amphithéâtre, ii s'agenouilla, pria de nouveau pour tous les fidèles, et se livra de lui-même aux deux lions qu'on avait lancés contre lui , et qui le dévorèrent (107). La lecture de ses lettres éloquentes et du récit de son glorieux martyre fit longtemps la consolation de toute l'Église.
D. Quelle était l'étendue de l'Église chrétienne au milieu du second siècle?
R. Dès le milieu du second siècle, l'Église encore naissante remplissait déjà toute la terre : elle était répandue non-seulement dans l'Orient, c'est-à-dire dans la Palestine, la Syrie, l'Egypte, l'Asie Mineure et la Grèce, mais encore dans l'Occident, c'est-à-dire dans l'Italie , les Gaules , l'Espagne , l'Afrique , la Germanie et la Grande-Bretagne. Elle s'étendait dans des pays impénétrables aux armes romaines, dans l'Arménie, la Perse et les Indes. Chez les peuples les plus barbares, les Sarmates , les Daces , les Scythes, les Maures, les Gétules, et jusqu'aux îles les plus inconnues, tout était plein de Chrétiens.
VIII. — QUATRIÈME PERSÉCUTION SOUS MARC-AURÈLE : SAINT POLYCARPE. — LA LÉGION FULMINANTE. — CIN- QUIÈME PERSÉCUTION SOUS SEPTIME - SÉVÈRE : SAINT IRÉNÉE.
D. A quoi faut-il attribuer la quatrième persécution sous Marc-Aurèle?
R. Aux calomnies dont on chargeait le Christianisme.
Prévenu par ces calomnies, l'empereur Marc-Aurèle renouvela les édits de persécution (166). Les premières violences s'exercèrent à Smyrne, et elles furent horribles. On déchirait tellement les Chrétiens à coups de fouet, qu'on leur voyait les veines, les artères et même les entrailles. Au milieu de ces tourments, ils demeuraient inébranlables, et tandis que les spectateurs étaient attendris jusqu'aux larmes , ces généreux soldats de Jésus-Christ se présentaient avec joie aux supplices, et leur bouche ne s'ouvrait que pour bénir le Seigneur. Un jeune homme, nommé Germanicus. fortifiait les autres par son exemple. Avant qu'on l'exposât aux bêtes, le juge fit un dernier effort pour le gagner; mais le saint martyr répondit qu'il aimerait mieux perdre mille vies que d'en conserver une au prix de son innocence; puis, s'avançant vers un lion qui venait à lui , et cherchant la mort dans les griffes et les dents de cet animal furieux , il se hâta de sortir d'un monde où l'on ne respirait que le crime et l'impiété. Irritée d'un tel courage, la foule s'écria : Mort aux impies : qu'on amène Poly carpe !
Saint Polycarpe , évêque de Smyrne, qui avait été le disciple de saint Jean et l'ami de saint Ignace, rendit un glorieux témoignage à la divinité de Jésus-Christ. Le proconsul lui dit : Maudis le Christ, car tu es libre. Saint Polycarpe répondit : Il y a quatre-vingtsix ans que je le sers , et il ne m'a fait aucun mal. Puis-je maudire mon roi, qui m'a sauvé? Je te le dis bien haut : Je suis Chrétien. Le saint évêque fut brûlé vif.
D. Quel événement miraculeux suspendit pour un temps la quatrième persécution ?
R. L'empereur Marc-Aurèle fit cesser la quatrième persécution à l'occasion d'une faveur signalée que lui obtinrent du Ciel des soldats chrétiens qui servaient dans son armée. Les troupes romaines se trouvaient
engagées dans les montagnes de la Bohême , et enveloppées par les Barbares, supérieurs en nombre. C'était dans les chaleurs de l'été , et Ton manquait d'eau. Dans cette extrémité, ceux des soldats qui étaient Chrétiens se mirent à genoux , et adressèrent à Dieu de ferventes prières , à la vue de l'ennemi qui s'en moquait. Mais tout à coup le ciel se couvrit de nuages, et une grande pluie tomba du côté des Romains. D'abord ils levaient la tête et recevaient l'eau dans leur bouche , tant la soif les pressait; ensuite ils emplirent leurs casques, et burent abondamment, eux et leurs chevaux. Les Barbares crurent ce moment favorable pour les attaquer. Mais le Ciel, s'armant pour les Romains, fit tomber sur leurs ennemis une grêle épouvantable , mêlée de foudres, qui écrasait leurs bataillons; de sorte qu'ils furent vaincus et taillés en pièces. Les troupes chrétiennes qui avaient obtenu cette faveur du Ciel sont connues sous le nom de légion Fulminante. L'empereur, frappé d'un tel prodige, cessa pour un temps de persécuter les Chrétiens; et l'on éleva à Rome un monument durable^ subsistant encore aujourd'hui, où l'on voit gravée en bas -relief la représentation de cet événement glorieux à la religion (174).
Mais trois ans après, l'empereur oublia ce qu'il devait aux Chrétiens : la persécution se ranima dans les Gaules; elle éclata surtout à Autun, où le jeune saint Symphorien signala son courage, et à Lyon, où le vénérable saint Pothin , premier évêque de cette ville , s'immola pour la foi avec un grand nombre de fidèles.
D. Faites-nous connaître la cinquième persécution sous Septime-Sévère.
R. L'empereur Sévère avait d'abord paru favorable aux Chrétiens; mais, la dixième année de son règne, il publia contre eux de sanglants édits, qui furent exé-
cutés avec tant de rigueur, que plusieurs crurent que le temps de l'Antéchrist était arrivé.
La persécution s'étendit jusque dans les Gaules, où elle attaqua principalement la ville de Lyon. Saint Irénée, qui en était évèque, avait été disciple de saint Polycarpe. L'empereur, voyant la ville devenue presque toute chrétienne par les soins de ce saint prélat, prit une résolution bien digne de la cruauté d'un persécuteur. Il donna ordre à ses soldats d'entourer la ville et de faire main basse sur tous ceux qui se déclareraient Chrétiens. Le massacre fut presque général. Saint Irénée fut conduit devant le prince, qui le fit mettre à mort, s'applaudissant d'avoir égorgé le pasteur et le troupeau. Une ancienne inscription, que l'on voit encore à Lyon, marque que, sans compter les femmes et les enfants, le nombre des martyrs alla à dix-neuf mille 203 .
La persécution ne fut guère moins violente à Carthage , où sainte Perpétue et sainte Félicité , suivies d'une troupe d'autres martyrs , allèrent à la mort avec une joie qui ne pouvait leur être inspirée que par Celui pour qui elles souffraient.