IX. — LES APOLOGISTES : SAINT JUSTIN, TERIULLIEX, ORIGÈ.NE
D. Les Chrétiens n'étaient-ils pas calomniés en même temps que persécutés?
R. Oui, ils étaient en butte aux calomnies les plus atroces. On les regardait comme des sacrilèges, des ennemis publics , des gens noircis de toutes sortes de crimes , et l'on se mettait peu en peine d'examiner s'ils étaient en effet tels qu'on les représentait. Ils furent
longtemps réduits à s'assembler en secret dans les catacombes, souterrains qui leur servaient à la fois d'églises et de tombeaux. Mais Dieu suscita des hommes aussi grands en science qu'en sainteté, qui défendirent les mystères et la morale du Christianisme.
Saint Justin écrhit deux apologies vives et touchantes, qui éclairèrent une foule de païens; la seconde , adressée à l'empereur Marc-Aurèle, valut à ce généreux athlète la couronne du martyre. A la même époque , Tertullien , prêtre de Carthage , publiait son éloquente Apologétique, qui porta un coup mortel au paganisme.
D. Quels sont les principaux passages de l'Apologétique de Tertullien ?
R. Après avoir établi la divinité du Christianisme, Tertullien repousse avec force les calomnies dont on chargeait les Chrétiens. « On nous accuse, dit-il, de révolte et de désobéissance aux empereurs. Mais en quoi nous sommes-nous révoltés ? Souvent le peuple nous poursuit à coups de pierres, on brûle nos maisons , on nous tourmente , on nous fait mourir dans les supplices les plus cruels. Qu'avons-nous fait pour nous venger de tant d'injustices? Si nous voulions vous faire une guerre ouverte, manquerions-nous de troupes ? Nous ne sommes que d'hier, et déjà nous remplissons vos villes , vos bourgades , vos camps , vos palais , le sénat; nous ne laissons vides que vos temples. Manquerions-nous de force , nous qui ne craignons pas la mort, si ce n'était une de nos maximes de la souffrir plutôt que de la donner? Pour nous venger, ce serait assez de vous abandonner et de nous retirer hors de l'empire : vous seriez épouvantés de votre solitude. »
Ensuite Tertullien décrit ce qui se passait dans les assemblées des Chrétiens, que l'on traitait de factieuses. « Nous nous réunissons, dit-il, pour prier
Dieu en commun. Ceux qui président sont des vieillards d'une vertu éprouvée, qui sont parvenus à cet honneur, non par argent , mais par le bon témoignage de leur vie. S'il y a parmi nous un trésor, il sert à l'entretien des pauvres et de tous les malheureux; car nous ne souffrons pas qu'ils restent sans secours. Comme nous n'avons qu'un cœur et qu'une âme, nous n'hésitons pas à nous aider les uns les autres. Il ne faut pas s'étonner si une telle amitié produit des repas : ces repas se nomment agapes, c'est-à-dire charité. Les pauvres, comme les riches, y sont admis. Tout s'y passe dans la modestie; on s'y entretient, comme sachant que Dieu est présent; le repas commence et finit par la prière. »
« En quoi donc, continue Tertullien, méritons-nous la mort? Vous, magistrats, qui jugez les criminels, parlez : s'en trouve- 1- il un qui soit Chrétien. J'en prends à témoin vos registres : parmi les malfaiteurs que vous condamnez tous les jours pour leurs crimes, il n'y a pas un seul Chrétien. L'innocence est pour nous une nécessité; nous la connaissons, l'ayant apprise de Dieu même , qui est un maître parfait , et nous la gardons fidèlement, comme ordonnée par un Juge que Ton ne peut tromper. »
Telle était encore la vie des Chrétiens au commencement du ine siècle de l'Église.
D. Comment se distingua Origène?
R. Origène était fils de saint Léonide, qui souffrit pour la foi à Alexandrie , dans la persécution de Septime-Sévère. Le saint martyr l'avait élevé avec le plus grand soin, et l'avait instruit non-seulement dans les belles-lettres, mais encore dans les saintes Écritures. Le jeune Origène répondit à ses soins par les progrès merveilleux qu'il fit dans les sciences et plus encore dans la vertu. Souvent son père s'approchait de lui tandis qu'il dormait, et, lui découvrant la poitrine, il
la baisait avec respect, comme étant ie temple du Saint- Esprit. Origène conçut un si vif désir du martyre, que sa mère, ne pouvant l'arrêter par ses prières et par ses larmes, fut obligée de cacher ses habits pour l'empêcher de courir à la mort. Les biens d'Origène ayant été confisqués par les persécuteurs , il fut réduit à l'indigence; mais bientôt après, ses talents le firent mettre à la tête de l'école d'Alexandrie , qui était alors très -célèbre, et lui attirèrent une foule prodigieuse i'auditeurs.
Origène ne se distinguait pas moins par son zèle que par sa science. Il visitait les Chrétiens emprisonnés pour la foi; il les accompagnait jusqu'au lieu du supplice. Il exposa souvent sa vie dans ces occasions , et plus d'une fois il fut sur le point d'être lapidé ou assommé. Enfin on l'arrêta et on le mit dans un cachot, où il eut à souffrir la faim, la soif, la nudité. Mais l'habitude d'une vie austère l'avait endurci à toutes les épreuves ; et ni la rigueur ni la durée de ses souffrances ne purent ébranler son courage. Il mourut en paix, vers le milieu du 111e siècle. Le plus solide et le plus célèbre de ses ouvrages est une apologie de la Religion chrétienne contre Celse, qu'il publia pour réfuter les calomnies dont ce philosophe païen chargeait les Chrétiens.
X. — SIXIEME PERSECUTION SOUS MAXIMIN. — SEPTIEME PERSÉCUTION SOUS DÈCE. — HUITIÈME PERSÉCUTION SOUS VALÉR1EN : SAINT CYRILLE. — NEUVIÈME PERSÉ- CUTION SOUS AURÉL1EN.
D. Faites -nous connaître la sixième persécution sous Maximin, et la septième sous Dèce. 11. Les successeurs de Septime-Sévère laissèrent les
Chrétiens en paix. Alexandre leur fut même favorable. 11 honorait Jésus-Christ comme l'un de ses dieux , et il avait placé sa statue dans une espèce de temple domestique. Cette inclination d'Alexandre pour les Chrétiens fut pour Maximin, son successeur, une raison de les haïr. Ce prince, naturellement féroce, commença contre eux une persécution que Ton compte pour la sixième, et qui tomba particulièrement sur les évêques et sur les prêtres. Le détail de cette persécution n'est pas venu jusqu'à nous ; et d'ailleurs elle ne fut pas longue, parce que le persécuteur fut tué par ses soldats après un règne de trois ans [238).
La septième persécution fut excitée par l'empereur Dèce (250). Dès le commencement de son règne, il publia contre les Chrétiens un édit sanglant, que l'on exécuta avec une extrême rigueur. Les fouets , le feu , les bêtes féroces, la poix bouillante, les tenailles brûlantes, tous les genres de supplices furent mis en usage. Le nombre de ceux qui souffrirent alors pour la foi est si grand, qu'il ne serait pas possible de les compter. Beaucoup de Chrétiens , pour se soustraire à la persécution, s'enfuirent dans les déserts. De ce nombre fut saint Paul, né dans la Thébaïde : il se retira fort jeune dans la solitude, et y mena une vie angélique , entièrement séparé du monde et intimement uni à Dieu.
D. Quelle fut la cause de la huitième persécution sous Yalérien?
R. Ce fut l'aveugle crédulité de cet empereur. Il se laissa persuader par les prêtres de ses faux dieux que , pour réussir dans une guerre qu'il entreprenait, il fallait abolir le Christianisme. En conséquence, il publia un édit de persécution, et cette persécution, comme les précédentes, procura la gloire du martyre à un grand nombre de Chrétiens (257). Parmi les plus il-
HIST0TKE ECCLÉSIASTIQUE 31
lustres, on peut compter saint Cypn'en, évêque de Carthage, et saint Laurent, premier diacre de l'Église romaine, qui fut brûlé sur un gril.
Ce fut pendant cette persécution qu'un jeune enfant, nommé Cyrille, montra un courage extraordinaire à Césarée en Cappadoce. Son père, qui était idolâtre, ne pouvant le porter à invoquer les faux dieux , le chassa de chez lui , après l'avoir maltraité. Le juge, qui en fut informé, envoya des soldats qui lui amenèrent le jeune Cyrille. « Mon enfant, lui dit-il avec douceur, je veux bien vous pardonner en considération de votre âge ; soyez sage , et renoncez à vos superstitions. » L'enfant répondit : « Je suis bien aise de souffrir pour ce que j'ai fait : si je suis chassé de la maison paternelle, j'en habiterai une autre, qui est plus grande et plus belle; je ne crains pas la mort, parce qu'elle est suivie d'une meilleure vie. » A ces mots , le juge , prenant un air sévère , le fit lier comme pour le mener au supplice : il ordonna de préparer un bûcher et d'y mettre le feu. Mais cet admirable enfant n'en parut pas effrayé; il se laissa conduire sans verser une larme. On l'approcha du feu , on le menaça de l'y jeter, mais il ne perdit rien de sa constance. On le ramena au juge, qui lui dit : « Eh bien! vous avez vu le glaive, vous avez vu le feu: serez -vous sage maintenant? » Le jeune Cyrille répondit : « Vous m'avez fait grand tort de me rappeler; je ne crains ni l'épée ni le feu : je soupire après des richesses plus solides que celles de mon père. C'est Dieu qui doit me récompenser; hâtez -vous de me faire mourir, afin que j'aille à lui plus promptement. » Les assistants pleuraient en l'entendant parler de la sorte; mais il leur disait : « Vous devriez vous réjouir avec moi , au lieu de chercher à m'affaiblir par vos larmes; ah! vous ne savez pas quelle est la gloire qui m'attend! laissezmoi finir ma vie mortelle. » Ce fut dans ces sentiments
qu'il retourna au lieu du supplice et qu'il reçut la couronne du martyre.
D. Faites-nous connaître la neuvième persécution sous Aurélien.
R. L'empereur Aurélien, qui, dans les premières années de son règne, n'avait pas été contraire aux Chrétiens, changea tout à coup de conduite. Il était sur le point de signer un édit terrible contre eux , lorsqu'il fut arrêté par la foudre qui tomba à ses pieds. La frayeur dont il fut saisi lui fit pour lors abandonner son dessein. Quelque temps après, il l'exécuta (274). Les édits n'avaient pas encore été portés dans les provinces éloignées quand ce prince mourut ; mais ils ne laissèrent pas de faire beaucoup de martyrs, et la persécution continua. La légion Thébaine, composée de Chrétiens, reçut l'ordre de prêter serment au nom des faux dieux : animée par saint Maurice , son chef, elle préféra mettre bas les armes et se laisser égorger tout entière au nombre de six mille hommes (286;.
XI. — DIXIÈME PERSÉCUTION SOUS DIOCLÉTIEN. — TRIOMPHE DE L'ÉGLI3E. — HÉRÉSIES DES TROIS PRE- MIERS SIÈCLES.
D. Quel fut le caractère particulier de la dixième persécution, sous Dioclétien et Maximien?
R. Cette dixième persécution, qui fut la dernière, fut aussi la plus longue et la plus cruelle de toutes : elle dura près de dix ans et mérita d'être appelée Y Ère des martyrs. L'empereur Dioclétien , ayant partagé l'empire avec Maximien, Maximin et Galère, publia un édit qui ordonnait d'exterminer les Chre-
liens (303). On exerça contre eux des cruautés jusqu'alors inouïes. Les uns furent pendus la tète en bas et étouffés par un feu lent, ou rôtis sur des grils; d'autres, tenaillés, déchirés avec des morceaux de pots cassés ; à d'autres on enfonçait des roseaux pointus sous les ongles, et l'on versait sur eux du plomb fondu. Dans la Phrygie , une ville entière, dont tous les habitants étaient Chrétiens, fut investie par les soldats, qui y mirent le feu: les hommes, les femmes, les enfants, tous moururent dans les flammes en invoquant le nom de Jésus -Christ. « Toute la terre, dit un auteur contemporain, fut inondée de sang depuis J'Orient jusqu'à l'Occident. »
Ce fut à Nicomédie, dans le palais même de Dioclétien, que commença la persécution. La plupart des officiers de la cour étaient Chrétiens; on voulut les obliger de sacrifier aux idoles ; mais ils aimèrent mieux perdre leurs dignités, leurs biens, leur liberté, et souffrir les plus cruelles tortures , que de manquer de fidélité à leur Dieu.
Cette horrible persécution fut le dernier effort que les démons firent pour éteindre le Christianisme; mais, au lieu de l'éteindre, elle acheva de l'établir. L'Église lassa les persécuteurs par sa patience. Les tyrans qui avaient prétendu l'anéantir désespérèrent de la vaincre, et Dieu voulut que leur fin malheureuse pût encore servir à la conversion du monde : Dioclétien se laissa mourir de faim et de chagrin, Maximien s'étrangla, Maximin s'empoisonna, et le cruel Galère eut les entrailles dévorées par une fourmilière de vers. La plupart des persécuteurs expirèrent avec la douleur de voir assis sur le trône des Césars un prince qui allait arborer l'étendard de la Croix sur le Capitule, et consacrer toute sa puissance à la ruine de l'idolâtrie.
D. Comment l'Évangile, au milieu des persécutions,
a-t-il pu se soutenir, se répandre, et changer enfin la face de l'univers?
R. Le principal moyen dont Dieu se servit pour opérer un changement si merveilleux, fut la vie sainle des premiers Chrétiens, le spectacle de leur innocence et de leur héroïque charité. Les miracles qui suivaient leurs paroles frappaient tous les regards et convainquaient les plus obstinés. Il n'y avait point de Chrétien qui ne forçât les démons de confesser, en présence des païens mêmes , la vérité du Christianisme. Mais ce qui étonnait davantage , c'était la constance invincible et la patience extraordinaire avec laquelle ces généreux défenseurs de la foi enduraient les plus cruels tourments. Il n'était pas rare de voir ces saints martyrs prêcher Jésus - Christ jusque sur l'échafaud, convertir leurs gardes, les spectateurs de leur mort, quelquefois même les juges et les bourreaux. Ainsi, plus on en égorgeait, plus il s'en reproduisait : le sang des martyrs était une semence féconde d'où sortait sans cesse une multitude de nouveaux Chrétiens.
D. L'Église n'a-t-elle pas eu à combattre l'hérésie, même au milieu des persécutions?
U. L'Église fut attaquée, dans cette première époque, par plusieurs hérésies que le démon suscitait pour essayer de séduire par l'erreur ceux qu'il n'avait pu abattre par les tourments. Les principaux hérésiarques furent : 1° Simon le Magicien, qui se déclara l'ennemi des Chrétiens, pour n'avoir pu engager l'Apôtre saint Pierre à lui vendre, à prix d'argent, le pouvoir de donner le Saint-Esprit; 2° Montan, qui, par un zèle outré, voulait qu'on se présentât de soi-même au martyre, et défendait d'admettre les pécheurs à la pénitence; doctrine désespérante, qui séduisit pourtant le célèbre Tertullien ; 3° Manès , chef des Manichéens, qui distinguait deux divinités, l'une bonne, auteur
de la lumière et des âmes; l'autre mauvaise, auteur des ténèbres et des corps. Manès se donnait pour le Paraclet ou Esprit -Saint; il niait l'incarnation de Jésus-Christ, la résurrection des corps, rejetait les sacrements , le culte de la Croix et des saintes images, et ajoutait à cette doctrine impie une foule d'extravagances et d'abominations. Il fut écorché vif par ordre du roi des Perses (274) , mais il eut de nombreux disciples , qui répandirent son hérésie en Occident.
Pour confondre les hérétiques, Dieu suscita dans chaque siècle de savants docteurs, qui foudroyèrent l'erreur à mesure qu'elle se montrait, et dont plusieurs scellèrent de leur sang les vérités qu'ils avaient défendues par leurs écrits. Tels furent, dans les trois premiers siècles, Clément d'Alexandrie, saint Justin, saint Irénée, saint Cyprien, Tertullien et Origène.