LIVRE SECOND
1^6. La vengeance éclatante que Jules-César tira de Dariorigum est une preuve de l'ombrage que ce politique général avoit pris de sa puissance et de la persuasion où il étoit que , pour contenir les Gaules , il faUoit abattre cette opulente et redoutable viUe. Cette sanglante expédition annonça aux Gaulois ce que pouvoit le courroux irrité du vainqueur. La clémence ne tarda pas néanmoins à prendre la place de la terreur J Ainsi Ton a eu soin d*enchainer les hommes^ tantôt par la crainte j et tantôt par l'espérance. L'habileté consiste à employer ces moyens à propos. Les larmes queles Arpioriquesavoient versées sur le désastre àib Dariorigum furent essuyées par la douceijir et la modération. Les chaînes du peuple ne furent point aggravées et les chefs des cités furent traités avec égard. César tâcha de gagujer les cœurs par des traitemens honnêtes et de xendre supportiJ>le le joug qu'il avoit eu tant de peine à imposer.
197. L'état des personnes ne changea pas sous la nouvelle dominatioq. On ne peut , à la vérité , disconvenir que le droit de faire la guerre n'ait été enlevé aux peuples armoriques. Leur qualité de sujets de jfEmpire exigeoit cette privation. Du reste , ils conservèrent leurs usages y leurs lois et leurs prérogatives , autant qu'elles pouvoient compatir avec la con^^ titution romaine.
19^. Les chevaliers que la naissance y les grands biens et le maniement des armes avoient si fort élevés au-dessus du peuple, n'eurent plus la faculté de se faire accompagner à la guerre par leurs ambactes (i) ou leurs cliens. On ne connoissoit plus que les aigles romaines. Le nom de ce^ braves disparut. La réalité continua de subsister.
II y eut toujours dans l'Axmorique , comme danii le reste de la Gaule, un ordre particulier de citoyens, distingué du clergé et du peuple , et au-dessus de celui-ci , par la naissance seule ; ce qui constitue , à proprcT ment parler , la noblesse.
Les Gaulois trouvèrent chez les Romains une nouvelle soujrce d'élévation. Plusieurs furent mis au rang des sénateurs de Rome et jouirent de tous les honneurs qui y étoient attachés. Ces distinctions étoient héréditaires et se perpétuoient avec le sang.
199, Ces sénateurs de la ville d'Auvergne, qui brilloient par l'éclat de
(I) Awlbaet, ienne celtique, signifie «me i^erioime alUicMt au itrvice d'un aulrt.
g6 HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
la noblesse romaine et qui vinrent au-devant de saint Martin, comme le rapporte Grégoire de Tours , n'étoient point , ainsi que l'a remarqué un historien éclairé , le Père Daniel , des officiers du sénat de leur patrie , mais des descendans de personnes qui avoient été décorées du titre de sénateurs romains. C'est dans ce sens que saint Avite , évêque de Vienne y dans sa lettre aux évêques d'Italie , écrite au nom de ceux de France , prend la qualité de sénateur romain.
La même prérogative nous est indiquée dans la vie de saint Maximin : ce II naquit à Poitiers d'un père et d'une mère très-illustres , dit Loup , » puisqu'ils comptoient , pour les auteurs de leur ancienne race , des » aïeux de Tordre sénatorien. »
Grégoire de Tours , en parlant de difîérens évêques de la Gaule, fait voir que leur noblesse n'étoit point personnelle , mais qu'ils la tenoient de leurs ancêtres. Il dit d'Honorius, évêque d'Arles , « qu'il a pris naissance 9 à Aries , d'une famille consulaire et sénatorienne ; » d'Apolinaire , évêque d'Auvergne , a que , suivant le siècle , il est très-noble et des premiers j» sénateurs des Gaules ; » de Sulpice , évêque de Bourges , « qu'il est fort >» noble et des premiers sénateurs gaulois. »
loô. Les sénats de rArmorique et des autres parties de la Gaule étoient également composés de personnes nobles. Ces compagnies jouissoient de grandes prérogatives sous Tautorité des empereurs romains ; les monuïnens du Haut et du Bas-Empire font Sc^i qu'il y avoit un sénat à Rennes^ à Bayeux , à Vieux près de Caen , à Bordeaux , etc.
L'empereur Claude , dans le dessein de s'attacher de plus en plus la noblesse gauloise, rendit propres à occuper les grandes dignités de l'Empire , les principaux habitans des cités des Gaules qui n'avoient pas encore le droit de bourgeoisie romaine. Galba étendit cet avantage à la plupart des cités de la Gaule. Vespasien , plus libéral encore , accorda aux Gaulois tous les droits et les privilèges qui appartenoient aux citoyens romains. Ainsi , Cerealis , qui commandoit les troupes que Vespasien entretenoit dans les Gaules , avoit raison de dire aux cit4 de Langres et de Trêves , que Rome ne feisoit point difficulté de mettre les Gaulois à la tête de ses légions , de ses provinces et même de celles de la Gaule : que tout étoît égal entr'eux et les Romains ; qu'il n'y avoit point d'honneurs et de dignités parmi les Romains auxquelles il leur fut interdit de prétendre (i). Caracalla concéda à tout sujet de l'empire le droit de bourgeobie romaine.
(1) Tacit. lib. 4.
Les
IWTBODUCTIOir. 97
Les Annoriques , qui s^accoulumèrent à vivre à la romaine , ëtoient encore connus , au sixième siècle, sous le nom de Romains. Un concile de Tours, tenu en 667 , en est une preuve.
L'Armorique , Tune des plus illustres parties des Gaules , ne le cédoit en noblesse à aucune autre. Nous aurons occasion de le faire voir dans le cours de notre histoire. Nous ne pouvons néanmoins passer sous silence que saints Donatien etRogatien , ces célèbres martyrs de Nantes , qui vivoient au troisième siècle de notre ère , étoient recommandables par leur naissance , clari généré , pour nous servir des termes de l'auteur de leurs actes.
Les Romains avoient coutume de désigner , sous le Doni d'honorés, honorati , les citoyens les plus distingués des Gaules^ c'est-à-dire , les nobles gaulois. Ces nobles avoient la préséance sur les autres dans les assemblées générales des Gaules (i). Ils donnoient aussi leurs voix , séparément du clergé et des bourgeois , dans l'élection des évêques , comme il parolt par la lettre de Léon I aux évéques de la province de Vienne.
10 j . Comme les Romains avoient fait déchoir les nobles armoriques de leur première puissance et de l'autorité qu'ils s'étoieni arrogée sur le peuple , cette portion de l'Etat , autrefois avilie , sortit de l'oppression et de la dépendance où elle avoit vécu. La qualité de citoyens de Rome, dont les peuples furent gratifiés , leur donna encore une nouvelle considération.
aoa. Le peuple forma un troisième ordre. Il étoit composé de personnes de condition honnête , qui possédoient des biens fonds dans le territoire d'une cité. Ceux d'entr'eux qui avoient voix active et passive dans la distribution des emplois municipaux , prenoient le nom de Curiales, Parmi ces Curiales^ étoient choisis les déeurions. C'est là ce qui composoit la seconde cour de la cité , aujourd'hui le corps de ville. Quelques lois impériales lui donnent le nom de sénat inférieur. Cette cour étoit chargée de toutes les affaires onéreuses de la cité. Cet oit à elle de faire le recouvrement des impositions , d'après le cadastre qu'en donnoient les officiers de l'empereur; de répartir sur les habitans du territoire les contributions extraordinaires que le prince vouloit qu'on levât , ou en fourrages , ou en grains ; de fournir les soldats que devoit la cité pour sa quote-part dans les recrues des troupes de l'Empire.
ao3. Les assemblées des sénats proprement dits se tenoient dans la ville
(1) Ex CoDstit. Honorii ad Agric. PP. Gai- Concord. cathol. lîanim, qoam dédit Nicolaus Eus. lib. 3. de
9^ HISfOIBE ECCLlésiASTIQOT.
capitale de chaque cité. Comme ils ëtoient le premier ordre de la nation i rassemblée représentative du peuple , et qu'ils agissoient au nom et de l'autorité de la cité , les actes publics émanés de chaque sénat portoient tantôt le nom du sénat , tantôt celui du peuple. Les ordres des empereurs et de leurs officiers étoient indifféremment adressés à l'un ou à l'autre. I^e sénat étant considéré alors comme ne faisant qu'un corps avec la cité qu'il représentoit , il arriva de là que la ville dans laquelle il s'assembloit prit le nom de la cité ou du peuple. C'est par cette raison que les capitales des Redones , des Namnetes , des Diablintes, des Veneti et des Osismii portent dans la Notice des Gaules , les noms de cwitas Redonwn , cwitas Namnetwn , cwitas Fenetum , cmtas Osismiorum , cwitas Diahlintum ; c'est-àdire , la cité des Redones , la cité des Namnetes ^ la cité des Veneti^ la cité des Osismii y la cité des DiabUntes. Les noms de Condate , de Condii^icnuni y de Dariorigum ^ çtc- , ne furent plus d'un usage familier. On leur substitua ceux des peuples dont ces villes étoient le chef<;l^eu. On dit donc Nantes , Rennes , Venues , etc. Ce qui mérite encore une attention particulière j c'est que l'ancien quartier de ces villes a retenu le nom de cité. Si l'on veut savoir quelle étoît autrefois leur étendue, on la retrouvera dans celle qu'avoit originairement ce que nous; appelons cité.
i2o4- 2o5. Les sénats veilloient au maintien de Tordre et de la justice dans leur cité. La police et le bien-être de la nation leur étoient confié^. 11 se tenoit aussi de temps en temps des assemblées des provinces lyonnoise (i), aquitanique etbelgique. Ç'étoit là que se traitoient les affaires générales. Chaque cité avoit droit d*y envoyer ses députés , qu'elle chargeoit de ses ordres et de ses intérêts. La première diète que nous puissions regarder comme représentative et rçglée , est celle qui fut convoquée à Reims , sous l'empire de Vespasien , par la cité de Reims (a). Il s'en tint une autre des trois mêmes provinces vers l'an a38 de Jésus-Christ. On en ignore le lieu ; mais les particularités que l'on nous en a conservées sont remarquables. On y voit que l'on pouvoit porter des plaintes contre les magistrats romains qui commandoient dans les Gaules et les déférer à l'empereur. Avantage qui devpit rendre ces magistrats plus attentifs à se contenir dans les règles de la justice, et à ne pas blesser le;» droits des provinces , des villes et des particuliers. Ce qui frappe davantage , c'est qu'un seul député pouvoit tout arrêter , par une opposi^on jiiridique.
(1) L'Armorique fit d*abord partie de la (2) Tacit. Hitt. lib. 4. proTince lyonnoise.
INTRODUCTIOir. 99
Sennius-Solemnis , envoyé des Viducasses ^ en donna une preuve. Quelques membres des états avoieut accusé Paulinus , officier de Tempereur dans les provinces de la Gaule. Solemnis mit fin à ces poursuites par son opposition. C'est par l'inscription gravée sur le côté gauche de la base du marbre , dit de Torigny , que nous apprenons ces choses. Le dernier de ces usages s'est conservé dans les diètes générales de Pologne , où l'opposition d'un seul nonce anéantissoit encore ^ il y a peu de temps , les projets les mieux concertés.
ao6. Les druides perdirent sous les Romains une partie de l'autorité qu'ils avoient exercée sur les affaires civiles et sur celles de la religion. Le rapport qui se trouve dans les états entre le sacerdoce et le gouvernement politique , fit penser à l'empereur Auguste et à ses successeurs que , pour être entièrement maître dans l'Empire , il falloit réunir à la puissance temporelle le souverain pontificat. « Ce qui rendit les empereurs maîtres » absolus de toutes les choses saintes , c'est , suivant Dion , que non-seu- > lement ils étoient de tous les collèges sacerdotaux , mais encore qu'ils » disposoient de la plupart des sacerdoces ; et que , lors même qu'il y avoit » deux ou trois empereurs à la fois, quelqu'un d'entr'eux étoit toujours » souverain pontife. »
Aussi l'autorité pontificale des empereurs n'avoit d'autres limites que celles de l'Empire romain. Si , dans les provinces ^ il arrivoit quelque chose qui intéressât le culte divin , et qui , par celte raison , fût du ressort du premier pontife , les gouverneurs étoient attentifs à en instruire l'empereur ; celui-ci ne l'étoit pas moins à leur donner ses ordres en conséquence.
Les grands pontificats se conféroient quelquefois , ou dans les assemblées générales , ou par les empereurs eux-mêmes , ou par les gouverneurs. Maximin-Daza , après s'être rendu maitre de l'Orient, établit un grand-prêtre dans chaque ville ; et ^ dans chaque province , des pontifes d'un ordre supérieur. Les uns et les autres dévoient porter des robes blanches (i). On lit , dans les actes de saint Th^odote d'Ancyre , que le gouverneur de la province lui promettoit de le faire grand-prêtre , si , après avoir renoncé à la religion chrétienne , il consentoit de sacrifier aux dieux.
On peut croire que les Armoriques eurent encore la liberté d'élire leurs pontifes , mais il est facile de comprendre qu'elle dut être souvent gênée.
(IJ Lactantiosy de morte persec. c. 36.
1 OO HISTOIB£ ECCUÉSIASTIQUE .'
D'ailleurs ils furent subordonnés aux règles de l'Empire, soil pour \m élections , soit pour le régime. Les druides eurent peut-être encore quelque temps leur ancien chef ; mais tous ressortirent de l'empereur ^ comme du premier de tous les pontifes de l'Empire.
^oj. Il est bien probable que les druides furent dépouillés, immétUfttement après la conquête des Gaules , de Tautorité qu'ils avoient exercée sur le peuple. Leur pouvoir presque sans bornes ne pou voit s'allier avec les maximes du gouvernement romain. Ils se trouvèrent donc restreints aux simples fonctions sacerdotales. Rappelés ainsi à leur premier état , il^ eurent rarement part aux événemens généraux , et cooséquemmentron ne doit pas être surpris que l'histoire ait eu peu d'occasion d'en parler.
Cependant , d'après le témoignage de Pomponius-Mela , on peut assurer que les druides faisoient , du temps de Teoipereur Claude , les fonctions ordinaires de prêtres des Gaulois , et qu'ils étoient , comme par le passé , les dépositaires de leurs dogmes religieux.
ao8. La jeunesse prenoit encore de leurs leçons. Quelques-uns cominuoieut de les donner au milieu des forêts; d'autres se rassemblèrent dans les villes. La ville principale de chaque cité devint le siège d'un grandprêt re.
'2og. :2io. Cette dignité de grand-prêtre subsistoit encore dans les Gaules au quatrième siècle. Elle étoit même soutenue de l'autorité des empereurs. Nous avons une loi de Valentinien 1. et de Gratien , de l'an 371 , adressée à Viventius , préfet du prétoire des Gaules , dans laquelle celte place est nommée sacerdotium et principalis honos (i). On ne parvenoit à ce poste qu'après de longs services. Il falloit avoir passé par toutes les charges et les offices de la cité : gradatim et per orclinem muneribus expéditis. Bien plus, il y avoit encore une autre condition préa*? lable , c'éloit d'avoir mérité l'approbation de tout le sénat : et publiée ah unwerso ordine comprobabuntur.
Ceux qui étoient élevés à cette dignité jouissoient encore , du temps de ces deux empereurs , de grands privilèges. Ils étoient exempts de toutes les charges et impositions publiques : habeantur immunes , est-il porté dans cette même loi. Ces pontifes avoient les mêmes franchises que les nobles , et ils l'étoient eux-mêmes. Uberumque sit corpus eorum ab Us injuriis quas honoratos non decet sustinere.
Censorin n'ignoroit pas les égards que l'on avoit pour le sacerdoce gaulois ; les moyens de parvenir à cet honneur lui étoient également
(I) Cod. Thcod. t. 4. lib. 77. de Decur.
lîTrnoDucnow. loi
connus. Tu tamen , dit-il à l'un de ces prêtres , officiis mimicipalibiis functus y honore sacerdotis in principibus tuœ cmtatis conspicuus,
▲usooe, plus célèbre encore par ses poésies que par le consulat de Rome dont il fut décoré en 879 , savoit apprécier Tavantage de compter des druides parmi ses ancêtres. Dans l'éloge que ce poète ingénieux fait de Delpbidius , professeur d'éloquence à Bordeaux , il n'oublie pas que ce savant étoit issu d'un druide du territoire de Bayeux^ qui avoit été prêtre du temple de Belenus. Saint Jérôme lui-même relève dans une lettre la noblesse d'Algasia, dame gauloise , qui appartenoit à cette famille. Ausone met encore sous les yeux un Phébidius , qui tiroît son origine d'un prêtre de Belenus.
au. Cependant les sacrifices humains , que les conquêtes des Romains dans les Gaules avoient interrompus , se renouvelèrent presque aussitôt après la mort de Jules-César. C'est ce que Lucain reproche vivement aux druides (i). L'empereur Auguste porta une loi qui interdit ces sortes de victimes aux citoyens romains de la Gaule (2). Tibère alla plus loin qu'Auguste : il défendit absolument cette espèce de sacrifice. C'est tout ce que nous croyons pouvoir inférer de Pline qui rapporte cette loi (3) , à moins qu'on De veuille le faire tomber en contradiction avec les autres historiens. Cet édit fut mal observé. L'empereur Claude fut obligé de le renouveler. II rétendit même jusqu'aux pratiques simplement superstitieuses. Ce fut ious ce prétexte que ce prince condamna à mort un chevalier romain , du pays des Vocontiens de la Gaule. Il avoit porté sur lui le fameux œuf de serpent dont nous avons parlé. Quelque précises que fussent les dé-^ fenses des empereurs , les druides étoient trop attachés à leurs pratiques religieuses pour faire cesser entièrement les sacrifices humains. La crainte du châtiment les fit disparoitre dans le public : on les employa dans le secret , lorsqu'on crut être à couvert de la loi.
^\%. Les druides qui ^ dans leurs solennités^ étaient habillés de blanc , ainsi que nous Tavons observé avec Pline (ce qui insinue que , hors des cérémonies religieuses , ils pouvaient se vêtir autrement) , se servirent en toute circonstance de cette couleur sous les Romains. Ils quittèrent l'habit gaulois pour prendre celui des Romains , la robe longue. La noblesse des Gaules se vêtit aussi à la romaine. Il parott que les Gaulois portoient le noir en temps de deuil. Les prêtresses des Bretons insulaires , qui^ les cheveux épars et des torches à la main ^ dévouèrent par des imprécation^
(I) De BeUo Cifil. ILb. 1. (?) Hist. nat. hb. 30.
(^ SoetoDios, aaud. n. 24.
<Ol HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
les troupes de Suetonius-Paulinus , dans un combat qu'il livroit à la na* tion , s'étoient vêtues de noir (i). ,
Les Ârmoriques qui , durant tant de siècles , avoient regardé comme un crime de renfermer la divinité dans ^enceinte des murailles y entraînés par Texemple des autres pations^ lui érigèrent enfin des temples. Mieux instruits que les autres y ils ne crurent pas pour cela lui donner des li« mites. Cependant cette innovation en annonçoit d'autres d'une plus dan* gereuse conséquence.
di3. Le plus ancien temple de l'Ârmorique, que nous connaissions, étoit celui que Strabon rapporte avoir subsisté de son temps dans une île à l'embouchure de la Loire (a). Les femmes samnites y qui le desservoient , étoient daus l'usage d'ôter et de rétablir en un jour , une fois par an , le toit de ce temple. Toutes y travailloient dans une espèce de fureur bacchique ; et s'il arrivoit que quelqu'une d'elle tombât ou laissât tomber son fardeau , elle était aussitôt mise en pièces par les autres. Ces femmes druides ne laissoient entrer aucun homme dans l'île , mais elles alloient trouver leurs maris sur le continent.
Tel est le tableau que ce géographe nous présenfe de ces prétresses. Nous verrons par la suite s'il est fait d'après nature. Ce qu'il importe de dire maintenant , c'est que par la démolition du toit de leur oratoire , qui précédoit la cérémonie religieuse , ces femmes rendoient un aveu public qu'elles n'avoient pas besoin de ce temple pour rendre leurs hommages à l'Etre suprême. C'est la seule interprétation raisonnable que nous puissions donner de cette étrange conduite. Si c'étoit ainsi que pensoient ces druides , elles témoignoient , par ce pénible et dangereux travail , que leur intention étoit de se rapprocher des usages primitifs.
^i^. Les simulacres de l'Armorique n'ont pas une époque plus reculée que celle de leurs temples ^ Ceux dont nous avons parlé ci-devant ne pouvoient en avoir que le nom. On peut dire qu'ils n'étoient pas taillés^ et ils ne représentoient point de figures humaines. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'on ne leur'rendoit pas un culte religieux. Ce n'étoit que par l'esprit qu'on s'élevoit à la divinité.
ai 5. Les Gaulois , asservis à la domination des Romains, eurent tout à craindre pour leur religion. Ne reconnoitre qu'un Dieu , c'étoit attaquer directement les dieux de leurs vainqueurs. Ceux-ci , qui attribuoient à leurs divinités l'empire qu'ils exerçoient sur^ l'univers, étoient trop fiers
(1) Tacit. Anoal. Ub. 14. c. 30. (8) Geogr. lib. 4.
pour souffrir que les Gaulois ne se courbassent pas devant elles. La politique et la ruse opérèrent les changemens qu'il eût élé dangereux de cop, fier à la force. Les noms de Tentâtes , Belenus , Esus , Dis et Taranis , dont il paroit que les Gaulois ne s'étoient servis d'abord que pour exprimer différentes perfections de Dieu, furent personnifiés par les Romains , et adaptés à chacun de leurs dieux. Jules-César leur avoit indiqué ce moyen d'attaquer le dieu des Gaulois. Persuadés que tous les peuples de l'Empire adoroient les mêmes divinités qu'eux , ou du moins leur intérêt et leur orgueil leur suggérant que cela étoit ou devoit être ainsi (ce qui revenoit , à peu près^ au même dans le fait), ils trouvèrent, dans ces nouvelles idées , des raisons plausibles pour introduire datis la Gaule le culte de leurs dieux.
Les Gaulois , étonnés et sensibles , qui commençoient à s'accoutumer au joug qu'on leur avoit imposé , entrèrent dans des vues qui secondoient et leur amour propre , et le penchant que l'on a à flatter ses maîtres. Les plus éclairés sacrifièrent leurs lumières à leur bien-être et à l'ambition . Le peuple , toujours automate dans les révolutions dont il est le témoin , suivit l'impulsion la plus forte. Les druides ^ occupés à sauver les débris de leur ancien pouvoir , n'eurent pas assez de force pour résister en face. Livrés aux passions qui les agitoient , ils sentirent encore ce qu'ils dévoient faire, mais ils n'eurent pas le courage de l'exécuter.
ai6. Les Gaulois s'étoîent d'ailleurs préparés de loin à adopter la manière de penser des Romains sur les différens noms du Dieu unique qu'ils servoient. Dans les premiers temps , ils av oient cru que Dieu seul étoit le moteur de l'univers , comme ils l'en avoient regardé l'auteur. Celte persuasion commençoit à s'afibiblir chez eux. Ils l'avoient déchargé , peu à peu , de l'administration d'une grande partie du monde. Quelques-uns des noms qu'ils avoient donnés à la divinité n^ renfermoient plus le même sens : ils pou voient se transporter facilement à des êtres distingués d'elle. L'idée de Dieu subsistoit toujours , mais elle n'avoit plus sa première force. C'est de là que les Gaulois eurent moins de répugnance à reconnoifre les dieux de Rome.
217. On vit les Gaulois placer sur le même autel Taranis et Jupiter , Teutatès et Mercure, Belenus et Apollon , Esus et Mars , Dis et Pluton. Dès le règne de Tibère , on avoit joint à Paris le culte de Jupiter et de Vulcain à celui d'Esus. Réunir l'être suprême aux faux dieux, et le placer sur la même ligne , c'étoit l'anéantir.
218. Les Armoriques furent de fidèles imitateurs des Parisiens. Ce n'étoit
I04 HISTOIBE EOCLi^IASTIQUE.'
plus , comme par le passé , dans des lieux écartés et hors du tumulte des villes 9 que la plupart rendoieut leurs hommages publics et religieux. Il y avoit à Nantes , au troisième siècle , un fameux temple dont le service se faisoit par douze druides, qui se choîsÂssoient par le sénat. Le nom du dieu étoit Boljanus ou Volianus. Les cités Ârmoriques s'y rendoient en foule , surtout dans trois temps différens de l'année ; savoir : le onze janvier , le cinq avril et le premier août. C'est sur la foi d'un ancien manuscrit, cité par Albert le Grand (i), que nous rapportons ces particularités. Elles sont d'autant plus croyables que l'existence du dieu Volianus est d'ailleurs constatée par la fameuse inscription trouvée à Nantes en 1 58o. La voici telle qu'on l'a donnée :
NUMINIBUS AUGUSTOR.
DEO VOLIANO
M. GemeL Secundus et C. Sedat, Florus Actor. Vican. portens. Tribunal