DE PHILIBERT DE MONTJEU
Il paratt par ce qui nous reste du monument de ce prélat que c'était un des plus grands hommes et des plus excellents évoques de son siècle. Il était du diocèse d'Autun, d'une famille très-noble, dont les armes sont d'or, semé de billettes de sable, au lion de même, laquelle subsiste encore et tire son nom d'un lieu fameux auprès d'Autun, où autrefois il y avait un temple célèbre du dieu Jupiter, et appelé pour ce sujet Mons Jovis, d'où ce lieu est demeuré le nom de Monjeu, ainsi que le rapportent nos géographes.
Il nous fut donné par la recommandation du duc de Bourgogne et la faveur du duc de Bedfort, qui se disait régent de France pour son neveu Henri YI, roi d'Angleterre et qui se disait roi de France, encore en bas âge.
Il fut sacré à Rouen, au commencement de l'an 1 427 , et vint aussitôt prendre possession. Il s'appliqua aux devoirs de sa charge et à pacifier autant qu'il fut possible les différends de ses diocésains. II y en avait alors un considérable entre les bourgeois de la ville épisco-
pale et les religieux de l'Hôtel-Dieu ; mais reconnaissant les uns et les autres la capacité et la prudence de leur évèque, par acte passé devant les tabellions de Coutances, le 26' novembre 1427, ils le choisirent pour arbitre et compromirent sur lui. Le temps de cette compromission s'étant expiré avant qu'il eût pu donner jugement, par autre acte du V juin 1328, devant les mêmes tabellions, elle fut prolongée, et enfin la sentence rendue le 24' décembre suivant. Sur dix-neuf demandes que faisaient lesdits habitants, à l'égard de la septième, par laquelle les demandeurs prétendaient que les défendeurs seraient obligés d'établir trois prêtres en l'église de Saint-Pierre pour y faire le service divin, et de la dix-septième, par laquelle les mêmes demandeurs soutenaient que lesdits défendeurs devaient faire célébrer trois messes le jour de Pâques et députer trois prêtres ledit jour en ladite église pour entendre les confessions, « nous ordonnons^ [ dit la sentence,] « que les défendeurs seront en obligation de faire des- « servir, comme on a accoutumé de faire dans les (( autres églises paroissiales du diocèse, que le curé fera ec le jour de Pâques au matin dire une messe chantée « ou non, ensuite, la grande messe, laquelle sera chan- « tée et y aura diacre et sous-diacre ; seront en outre les a défendeurs tenus de payer des prêtres pour confesser (( et administrer le saint-sacrement de l'Eucharistie audit « temps de Pâques : Super 7*" articulo, quo dicti actores (( praetenderant per ipsos defensores très presbiteros a aut vicarios in ipsa ecclesia Sancti Pétri pro divino « officio ordinandos, et super 1 V quo actores asserebant
a defensores teneri facere celebrare très missas in die « paschali, et deputare très presbiteros ipsa die in dicta ecclesia pro praedictis missis celebrandis et confessio- (( nibus audiendis, ordinamus, quod ipsi defensores « tenebuQtur facere desservire, sicutsolitumestinaliis « ecclesiis parochialibus, quod de mane rector ecclesiœ « unam missam cum nota vel siue nota tenebitur facere « celebrare, majoremque cum diacono, nota etsubdia- « cano, sacerdotes et deputare confessionibus audien* « dis et sacramento EucharistisB celebrandp. »
En ce temps-là, les Anglais étaient nos maîtres et leurs rois disposaient de nos pères comme il leur plaisait. Ils avaient disposé de Briquebec en faveur de Guillaume de la Pôle, comte de Suffolk', après Tavoir confisqué sur d'Estouteville, lequel était demeuré fidèle au roi de France et était pendant la persécution des Anglais au Mont-Saint-Michel, à qui cette terre et plusîeiurs autres grandes seigneuries étaient échues par son mariage avec Jeanne Painel, le 8 avril 1415. Un des seigneurs du roi du nom de Bertrand, à qui la terre de Briquebec avait appartenu de tous temps et duquel elle était passée en la maison de Painel par le mariage de Jeanne Bertrand avec Guillaume Painel, ce seigneur, dis-je, nommé Robert Bertrand, avait donné à l'abbaye de Cherbourg cinquante sous de rente, et cette année dont nous parlons, 1427, le comte de Suffolk ratifia cette donation de la manière qui suit : « Guillaume de la Pôle, comte de SufFoIk et de I^eux,
* Voir l*acte de donation dans la Recherche sur les anciens châteaux du département de ta Manche, par M. de Gerville, l^^ mémoire^ page 77*
« seigneur de Hambie et de Briquebec et de Graon , « savoir faisons à tous, présents et à venir, que pour (( l'hoimeur de Notre-Seigneur J.-C. et de sa très-sainte (( et béate mère , pour l'augmentation et continuation (( du service divin et afin que religieuses personnes et (( nos très et bien considérés les religieux abbé et court vent de Notre-Dame-du-Vœu près Cherbourg, soient (( plus tenus de prier Dieu poiu* nous, nos prédécesseurs (( et successeurs, nous avons loué, agréé et confirmé, « et par ces présentes, louons, agréons, confirmons et « approuvons le don à eux fait par le feu sire Robert u Bertrand, en son vivant chevalier et seigneur dudit « lieu de Briquebec, de la somme de 50 sous tournois « de rente , comme par ces lettres peut apparoir des- « quelles la teneur en suit : Sachent tous , présents et « à venir, que nous, Robert Bertrand, chevalier, sire « de Briquebec , maréchal de France , en Thonneur de a Dieu et la sainte mère glorieuse vierge Marie, et pour u le salut des ancêtres de nous et de notre chère a compagne, Marie de Sully, dame du lieu, et de nos « enfants et successeurs , avons donné en pure et perce pétuelle aumône aux abbé et religieux de Notre- « Dame-du-Vœu près Cherbourg, 50 francs tournois tt de rente. Donné à Briquebec, le 26 juillet 1329. » Et au repli de la ratification du comte de SufTolk est écrit : a Donné en notre Châtelet de Briquebec , le 19 mars 1427. »
L'an 1428, le 6*" décembre, fut terminé un autre différend entre Philibert de Montjeu, notre évéque, d'une part^ et les habitants, trésoriers et marguilliers de la
ville et église Notre-Dame de Saint-Lo, d'autre. Nous avons^ en parlant de cette ville, rapporté les causes de ce différend ; il serait inutile de les redire ici. *
Ce fut en ce temps-là que Torgueil des Anglais étant monté en son dernier degré, il plut à Dieu de l'abattre par le moyen du monde le plus surprenant et par ce même moyen relever le cœur des Français qui était tout à fait abbattu : on entend assez que je veux parler du bâtard d'Orléans et de cette pauvre fille qu'on appelle communément la pucelle d'Orléans. L'histoire de cette généreuse fille, à qui nos pères eurent tant d'obligations , est connue ; je la rapporterais en vain. J'en fais donc mention ici, par ce qu'il a plu à Pasquier mettre l'évèque de Coutances du nombre de ces malheureux juges qui osèrent la condanmer. Il se trompe. Il dit qu'elle fut jugée le 30' jour de mai 1431 et .brûlée le 3* septembre suivant, et certainement Philibert, notre évêque, était alors à Bàle au concile général, auquel notre évéque eut tant de part, que ne pouvons nous dispenser d'en parler.
Les Pères du concile de Constance, en la session 29% avaient ordonné qu'on en célébrerait un autre cinq ans après. Le pape Martin^ en conséquence de ce statut, désigna Pavie pour le lieu où il devait se tenir. Comme on commençait de s'y assembler, la peste qui survint obligea les Pères de s'en tirer, et le pape le transféra à Vienne. On y commença quelque session; mais le bruit se répandant qu'on y songeait à réformer la cour de Rome tant en son chef qu'en ses mem«^ bres, le pontife prorogea le concile et choisit la ville
de Bâie pour ce sujet. Le temps marqué par ce concile étant venu, Philibert, notre évèque, fut un des premiers à s'y rendre, et je peux dire par avance que ce qu'il y fit est peuirétre ce qu'il y a de plus grand' et de plus digne de considération en ce fameux concile. Je veux croire que l'obéissance que doivent toutes les personnes de son rang à l'Église en ces sortes d'occasions, fut le plus puissant motif qui l'y conduisit ; les mêmes raisons néanmoins qui avaient arraché Pandolphe, son prédécesseur, à son diocèse, furent un très-grand engagement à Philibert d'entreprendre le voyage avec moins de répugnance. Tout était en trouble [dans le diocèse] : on y souffrait les Anglais et les partisans, parce qu'on ne pouvait faire autrement, mais on ne trouvait point l'occasion de les chagriner qu'on ne l'embrassât, comme eux , en revanche, agissaient le plus souvent en tyrans , factions , ligues, guerres, pilleries continuelles, pour lesquelles éviter Philibert embrassa aisément le parti du concile, sans songer depuis à revoir diocèse. C'est ce que nous apprenons de l'apologie de Thomas Basin, 35* évéque de Lisieux, dont nous avons déjà parlé. Ce prélat, du temps des guerres civiles arrivées au commencement du règne de Louis XI, fut soupçonné d'avoir favorisé le parti des opprimés contre le roi et banni du royaume. Etant à Utrecht, il composa pour se justifier cette apolc^e dqnt nous parlons, en laquelle après avoir exposé les malheurs que causaient ces sortes de factions et ces troubles, il en donne ces exemples où notre évoque a tant de part : « Pour éviter, dit-il, ces
« fâcheuses inquiétudes et ces troubles, nous avons (( vu de nos jours les vénérables Pères Hugue, arche- « vèque de Rouen, Martial, évèque d'Evreux, Philibert « de Coutances, et son prédécesseur Malatesta, aban- « donner leurs églises et rechercher toutes occasions « de prétexte pour demeurer éloignés de leurs dioa cèses, ainsi que firent les trois premiers que j'ai « nommés d'aller et rester à Bâle, lors de la célébra- « tion du concile tenu en cette ville, où ils étaient allés « et d'où ils ne sont point retournés en leurs églises, « ayant fini leurs jours ou à Bâle ou en des lieux cir-< « convoisins : Unde, propter hujuscemodi effugiendas a molestissimas curas et perturbationes, vidimus astate « nostra venerabiles patres Hugonem, archiepiscopum « Rothomagensem , Martialem Ëbroicensem, Philiber- (c tum Gonstantiensem, et item suum antecessorem de « Malatestis, Italum, aliosque quamplures praelatos « ejusdem provincial suas ecclesias reliquisse et, quae- « sitis quibusque occasionibus , alibi extra pro- « vinciam suas residentias in remotis elegisse : que- « madmodum très prius nominati Basileam, dum ibi « coDcilium générale celebrari inchoasset, se contule* « runt, nec ad suas ecclesias postmodum reversi, « inibi aut adyacentibus terris dies suos finierunt\
L'ouverture de ce concile ayant été faite le V décembre 1431, par le cardinal Julien et les autres légats d'Eugène IV% le mérite de xkotre prélat fut aussitôt connu et la première session ayant été arrêtée
« J. Qnicherat, Société de ^Histoire de France^ UI, 375.
pour le lé'' jour du même mois, ce fut le révérend père en X.-C, le seigneur Philibert, par la grâce de Dieu et du siège apostolique, évèque de Coutances, qui célébra la messe du Saint-Esprit : « Per révérence dum in Christo patrem dominum Philibertum, Dei H et apostolicœ sedisgratia episcopum Constantiensem, « provincial Rothomagensis ^ »
Ce fut aussi lui, lequel, après les litanies et les prières accoutumées, et après la petite exhortation que le président, le cardinal Julien fit aux pères, monté en chaire, eminentem thaJamum , lut en public le décret du concile de Constance touchant la célébration des conciles généraux , l'acte du concile de Vienne sur le choix de la ville de Bâle, Tapprobation de ce choix faite par les papes Martin Y et Eugène lY, avec l'élection de la personne [de] Julien pour y présider. Il lut encore ce qui avait été résolu jusqu'alors dans les diverses congrégations tenues depuis le 1 9' juillet de cette même année 1 43 1 , avec les raisons principales du concile, savoir : l'extirpation de l'hérésie, la paix des princes et la réformation des mœurs. Il lut encore le décret du concile de Tolède touchant l'ordre et la manière qu'on devait observer aux sessions avec quelques autres décrets de la vie, mœurs et conversation des particuliers de ce concile, de leurs libertés, privilèges, biens, bénéfices, rang, personnes et officiers, etc., à la fin de quoi ledit seigneur évèque de Goutances, d'un même ton et voix
* Acta coneilwrtm, VUI, 1106.
haute c'estrànlire et intelligible, interrogea et demanda si toutes et chacune des choses qu'il Tenait de lire plaisaient au saint concile, à quoi fut répondu par le président et ensuite par tous les autres, d'un commun accord, qu'elles leur plaisaient. « Lectis siquidem « decretis, buUa et instrumento praeinsertis , memo- « ratus dominus episcopus .Gonstantiensis consimili a voce, alta videlicet et intelligibili, interrogans, scisci- (( tatus est an omnia et singula per eum sic lecta ipsi « sacre synodo placèrent \ »
Ce n'est pas mon dessein de faire ici im détail de ce qui se passa en ce concile. Gomme néanmoins Philibert notre évèque y eut très-grande part, je ne peux me dispenser de remarquer quelque chose de ce qui le regarde.
Nous dirons que les Pères de Bâle, suivant les traces du concile de Constance, déterminèrent que le concile universel a sa puissance immédiatement de Dieu et est au-dessus du pape en ce qui regarde la foi, l'extirpation du schisme, et la réformation de l'Église, tant en son chef qu'en ses membres. Et ayant appris que ce décret, lequel ne devait être publié qu'en la deuxième session, avait donné l'alarme à la cour de Rome, que le pape, sous un autre prétexte, avait dessein de proroger le concile de JBâle et le transporter à Boulogne pour le dissiper , ils publièrent un décret dans une congrégation générale tenue le 21*' janvier 1432, adressé à tous les fidèles, par lequel ils décla-
222 HISTOIRE EGCLÉSUSTIQUE
rèrent que leur intention était de demeurer à Bâle, y tenir le concile, et y travailler efficacement aux sujets de la convocation, qu'on ne pouvait transférer en aucune manière ailleurs sans leur consentement, et qu'on ne devait en aucune manière ajouter foi aux bruits qui couraient, ni aux écrits qu'on pourrait publier au contraire pour empêcher les prélats de se rendre à Bâle ; et ce qui fait à notre sujet, c'est que ce décret fut publié sous le sceau de révérend père en Jésus- Christ, le seigneur Philibert, évèque de Coutances.
Ce fut aussi lui qui, en la session deuxième tenue le vendredi 15' février de la même année i432, célébra la messe, fit les prières et autres solennités accoutumées, après lesquelles l'évêque de Périgueux lut les décrets qui ne contenaient autre chose qu'une plus ample déclaration de ce que nous venons de dire, de la puissance du concile général sur les papes. Cependant, le pape fit publier à Rome sa bulle de révocation du concile, mais inutilement, car les Pères fortifiés de l'autorité de l'empereur Sigismond et des autres princes chrétiens, le concile l'emporta^ et Eugène fut enfin obligé à cette fois de céder.
Les négociations de cette grande affaire se passèrent entre la deuxième et la sixième session, qui se fit le samedi 6' jour de septembre 1432, en* laquelle notre évêque Philibert chanta la messe, fit les prières accoutumées, et entretint les Pères sur ces paroles de saint Luc, chapitre X : Dixit Jésus discipulis suis : qui vos audit me audit, qui vos spemit me spermt^ et eut encore l'honneur de présider, ainsi qu'il avait
fait dans les trois sessions précédentes. Il avait présidé, parce que, quoique le cardinal Julien réprouvât tout à fait le conseil qui engageait Eugène à s'élever contre le concile, et lui en eût écrit fortement, il avait cru néanmoins ne devoir point occuper le premier rang dans une assemblée qui semblait désapprouver celui qu'il représentait, et personne ne fut jugé plus digne et plus capable d'occuper cette place que ce très-illustre prélat évèque de Coutances.
Remarquons, en cette session, que les promoteurs du concile ayant formé leurs plaintes contre le pape Eugène, de ce qu'il n'avait pas encore révoqué sa bulle de dissolution du concile , ni comparu en personne ni par procureur au jour à lui assigné , représentant les dits promoteurs qu'on eût à décréter sur sa contumace, le susdit seigneur évèque de Coutances, président, suivant la résolution des Pères, enjoignit aux révérends pères en J.-C., les seigneurs évèques de Périgueux et Ratisbonne , de demander à baute voix si le seigneur pape ou personne suffisante pour lui n'était poiDt présent : (( Praedictus dominus episcopus Constantiensis a prsesidens, de mandato concilii injunxit patribus ac « dominus Petragorensi et Ratisponensi episcopis, etc. * »
Après quelques procédures, quelques prélats nonces de sa Sainteté s'étant transportés, engagèrent par leurs remontrances le président à lui accorder un temps sufiisant pour révoquer sa translation du concile et pour y adhérer.
Il était, pour ainsi dire, l'âme et l'organe du concile, tout se faisait par lui et i'on scellait de son sceau les résolutions du concile les plus importantes, ainsi qu'il paraît par l'épitre synodale des Pères aux Bohémiens, et par le sauf-conduit qui leur fut accordé pour venir sûrement en ce concile, au bas desquelles nous lisons: « Àcta fueruut haBC in congregatione nostra generali, « praesentibus dictœ nostraD sanctas sinodi Basileensis « notariis et scribis infrascriptis, sub sigillo reverendi « in Christo patris domini episcopi Constantiensis, pro- « vinciae Rothomagensis, quo ad praesens utimur, die « Veneris xxmi mensis Martii, anno Domini a Nayitate « 1432*. »
Mais parce que cette affaire des Bohémiens a été nonseulement la plus considérable du concile de Bàle, mais en particulier celle où notre évèque Philibert a eu plus de part et a le plus paru, il est à propos de l'expliquer un peu plus au long et de prendre la chose de plus loin. Jean Wiclef, docteur en théologie* de l'Université d'Oxford, et curé dans le diocèse de Lincoln, chagrin d'avoir été refusé de quelques dignités ecclésiastiques auxquelles il croyait que son mérite devait l'élever, s'avisa de répandre le venin d'une nouvelle doctrine spécialement contre l'état et la puissance ecclésiastique, pour se venger de l'injustice qu'il croyait lui avoir été faite en ce refus , favorisé en cela de la plupart des grands auxquels cette puissance du clergé déplaisait et qui aboyaient après les bénéfices.
Les erreurs de cet impie furent condamnées en 1396 par les prélats d'Angleterre assemblés en concile pour ce sujet; mais elles ne furent pas étouffées : elles passèrent la mer. Un gentilhomme de Bohème, siœnommé poisson pourri, y porta les livres et les dogmes de Wiclef qui. y causèrent des désordres effroyables.
L'empereur Charles IV venait d'y établir une université, et lui avait accordé tant de privilèges qu'on y abordait de toutes parts. L'émulation y fit recevoir la doctrine de Wiclef, particulièrement par la nation de Bohême, laquelle ayant paru jusqu'alors inférieure aux autres nations dont cette université était composée, reçut avec avidité cette nouvelle doctrine, comme un moyen de s'y distinguer et de s'élever au-dessus des autres.
Il y avait alors pour professeur en théologie un insigne fripon, nommé Jean Hus. Cette doctrine lui fut un mets délicieux, parce qu'il crut qu'elle embarrasserait ses émules, et se rendrait par son moyen supérieur de ceux qui avaient jusqu'alors paru être les siens.
La chose alla si loin, qu'elle se tourna en d'horribles séditions. Les maîtres et les étudiants des nations étrangères se retirèrent presque tous, et par la négligence de Wenceslas, Jean Hus et ses disciples^ qu'on appela Hussites du nom de leur chef en Bohême, devinrent en très-peu de temps maîtres absolus. A Prague, Uus prêchant publiquement contre les richesses des ecclésiastiques et contre le refus qu'ils faisaient de donner aux laïques sous les deux espèces, était écouté
ToMK IL 45
comme un oracle, et presque toute la ville s'éleva contre eux.
L'orgueil de ce scélérat alla jusqu'à se vanter de soutenir sa doctrine au concile de Constance par de si puissantes raisons, qu'il obligerait les Pères à l'approuver, assurant au réciproque que si on lui faisait voir la moindre fausseté en ses dogmes, il y renoncerait publiquement.
Il osa y aller sous le sauf-conduif de l'empereur Sigismond, sans se mettre en peine d'en demander au concile. La doctrine de Wiclef et la sienne, contenues en quarante-cinq articles, furent condamnées en la 8* session, tenue le 4* mai en 1415, et en la 15"" tenue le 15* juillet suivant. L'opiniâtreté et l'insolence de Jean Hus obligèrent les Pères de 'se servir d'autres moyens que la raison pour arrêter l'audace de ce fripon, qui ne cessait de prêcher son hérésie nonobstant les défenses qui lui en étaient faites par les Pères, et de l'abandonner au bras séculier, qui enfin le fit brûler, comme le fut aussi quelque temps après un certain relaps de ses disciples, nommé Jérôme de Prague, moins habile, mais encore plus méchant que lui.
Ces feux ne servirent qu'à enflammer davantage le cœur des Hussites ; ils ne se contentèrent pas de canoniser ces deux scélérats comme deux martyrs, mais s'étant unis et armés contre les catholiques, on ne peut sans horreur lire l'écrit des persécutions et les maux qu'ils causèrent. Les monastères qu'ils renversèrent , les églises qu'ils brûlèrent, les ecclésiastiques qu'ils massacrèrent , seront à jamais des monuments
de leurs fureurs; et, ce qui est étonnant, les entreprises abominables de ces furieux furent accompagnées de tels succès , qu'on n'arma presque jamais contre eux sans être battu.
Le concile de Bâle résolut de prendre d'autres mesures, et de tâcher de les yaincre plutôt par la douceur et la raison que par la violence des armes, qui avaient si mal réussi. Suivant donc les avis de Philibert, notre évèque, on les invita d'assister au concile, on leur offrit toute sorte de sûreté et d'avantage et tel saufconduit qu'ils voudraient, avec promesse de les écouter avec patience en tout ce qu'ils voudraient dire et proposer; on envoya des députés en leur diète d'Ëgra, pour les assurer de la bienveillance des Pères ; enfin , on les ménagea si bien qu'ils résolurent de venir sous la foi d'un sauf-conduit, scellé du sceau de Philibert, notre évèque : « Sub sigillo reverendi in Christo patris <( domini episcopi Gonstantiensis, provinciœ Rhotoma- « gensis, quo ad praesens utimur. »
Leurs députés étaient prêtres apostats, recommandables seulement par une infinité de crimes et par les victoires qu'ils avaient remportées sur les catholiques. On les reçut néanmoins avec honneur, le 4'' janvier 1433; on les admit à la congrégation générale tenue peu de temps après, en laquelle le cardinal Julien, qui présidait, leur ayant fait une excellente harangue sur la nécessité d'entendre TEglise et de lui obéir, ils remercièrent les Pères de l'honneiu* avec lequel on les avait reçus, et demandèrent un jour pour être ouïs sur le sujet de leur légation.
On y consentit , et , le jour étant venu , ils demandèrent ces quatre articles qui suivent : l"" que la communion sous les deux espèces fût librement administrée par tout le royaume de Bohème et lieux circonvoisins; i!* que les prêtres fussent corrigés raisonnablement, selon la loi de Dieu, par ceux à qui il appartient de le faire ; 3* que la parole de Dieu fût librement et fidèlement prèchée par les diacres ou les prêtres de Notre*Seigneur, qui en seront capables ; 4" qu'il ne fût point permis aux clercs sous la loi de disposer des biens temporels à la manière des séculiers.
Ce fut à ces quatre propositions que se réduisit cette question terrible qui avait désolé tant de provinces et versé tant de sang. On employa plus de soixante joiœs à disputer sur ces quatre articles. Quatre de ces députés des Bohémiens consommèrent dix jours à haranguer sur ces propositions, chacun la sienne, à chacime desquelles répondirent quatre docteurs catholiques, Tun après l'autre, aussi par chacun son discours, qui durèrent dix-huit jours. Les Pères remarquèrent sans peine que ces longues harangues étaient plus propres à ennuyer qu'à terminer la question , et considérant d'ailleurs qu'il y avait plus de faiblesse que d'entêtement et de malice en ces malheureux, jugèrent que le meilleur moyen pour les réduire à l'union catholique, c'était de traiter avec eux par voie d'accommodement.
Il fut donc trouvé à propos d'envoyer en Bohème pour ce sujet la plus célèbre ambassade qui se pou-
vait composer de personnes les plus prudentes et les plus éclairées que faire se pourrait.
. Philibert de Monjeu, notre évèque, fut choisi pour cette grande affaire , et chef de cette illustre ambassade, accompagné de ces excellents personnages : Pierre, évèque d'Augsbourg; JeanPolmar, archidiacre de Barcelpnne et auditeur du sacré palais; Gilles Gharlier, doyen de l'église de Cambrai, et de trois autres docteurs d'un mérite très-distingué ^
Notre évèque partit de Bàle le 14* avril. Lui et ses compagnons furent reçus par toutes les villes où ils passèrent comme des anges de paix, avec tout l'honneur dû aux ambassadeurs d'un concile œcuménique. Ils arrivèrent enfin, accompagnés de plusieurs princes et autres seigneurs députés, à Prague, où ils furent reçus très-honorablement et avec toute la considératicm due à leur caractère.
Le 6' juin, jour et fête de la Sainte-Trinité, les clercs, les grands et le peuple hussite s'étant assemblés, Philibert leur exposa le sujet de son ambassade et leur fit proposer de commencer par revenir à l'union de l'Eglise et qu'ensuite on les satisferait sur les quatre articles de leur demande. Eux, au contraire, insistant qu'on commençât par les satisfaire sur ces articles et qu'ensuite ils embrasseraient cette union, la chose tira en longueur. On fit sur ce sujet divers écrits de part et d'autre, qui ne servirent à l'ordinaire qu'à amuser les docteiu*8, aigrir les esprits et embrouiller la matière.
* Les députés étaient dix.
La conclusion fut qu'on renverrait au concile les trois dernières propositions pour en avoir la déclaration et le sentiment des Pères. Cette résolution prise, le 11 d'août 1433, nos ambassadeurs, accompagnés de ceux de Bohème, retournèrent à Bâie où, aussitôt après un sévère examen, il fut dit sur la première de ces trois propositions, qu'il en fallait retrancher ces termes-ci : « par ceux qui y ont intérêt , per eos çuorum interest »^ comme étant trop généraux, au lieu desquels il fallait mettre ceux-ci : a selon la loi de Dieu et les statuts des saints Pères 7 » La deuxième fut expliquée ainsi : que la parole de Dieu soit prèchée librement, non pas néanmoins négligemment et sans ordre , non tamen passim et imrdinate , et fidèlement par des prêtres et des diacres de Notre-Seigneur, capables, approuvés et envoyés par les supérieurs à qui il appartient , sauf Tautorité du pontife, lequel, selon que les Pères l'ont institué^ est le premier ordinateur de toutes choses. Enfin , sur la dernière, il fut déterminé que les clercs étaient len obligation de gouverner fidèlement, selon les statuts salutaires des saints Pères, les biens de l'Eglise, desquels ils sont les administrateurs, et qu'on ne pouvait, sans sacrilège, en prendre le gouvernement et l'ôter à ceux à qui il appartient canoniquement.
Le retranchement de la coupe était ce qui faisait le plus de peine aux Bohémiens ; ils avaient tant d'attachement à ce point qu'ils avaient fait peindre les calices dans toutes leurs églises, leurs maisons et leurs enseignes, ce qui donna occasion à ce distique si commun :
DU DIOCftSE DE COUTÀNGBS. 231
Toi pingit calices Bohemorum terra per urbes^ Ut credas Bacchi numîna scia coli.
Comme donc c'est un point purement de discipline, et comme il n'y avait point de moyen, sans se relâcher en quelque façon de cette sévérité , de réduire à l'union catholique ces entêtés , lesquels d'ailleurs étaient dans le sentiment de l'Eglise universelle touchant la présence réelle du corps et du sang de Jésus-Chriat en l'Eucharistie, on toléra que les prêtres bohémiens donnassent la communion sous les deux espèces à ceux qui auraient atteint l'âge de discrétion et qui la demanderaient avec respect , parce que néanmoins les prêtres leurs représenteraient souvent que le corps et le sang de Jésus-Christ est tout entier sous cha* cune des espèces , et qu'il n'y a pas plus de grâce à les recevoir toutes deux qu'à n'en recevoir qu'une.
Philibert et ses compagnons , avec les députés des Bohémiens, partirent après ces explications pour retourner en Bohême. On ne saurait expliquer les peines et les travaux qu'il y eut à essuyer. Notre évêque, néanmoins, les surmonta tous, et enfin, le jour saint André de l'an 1433, l'accommodement fut conclu avec les Hussites de Prague. On en dressa un acte qu'on appela le concordat, compactata, lequel ne fut reçu alors que par le moindre nombre des Bohémiens.
Il est à remarquer que les hérétiques s'étant dès l'an 1420 assemblés en espèce de concile à Prague, se divisèrent en presque autant de parties qu'il y avait de têtes, ne convenant en rien qu'au point de renverser
les églises, persécuter les catholiques^ commettre toutes sortes de crimes et demander la coupe. Les parties, néanmoins, qui demeurèrent sous le nom de Praguenards\ TaboritesetOrebites, furent les plus distingués. Ils avaient entrepris cette année le siège de Pilsen , ville seule de la Bohème qui fût demeurée catholique, et le succès du concordat dépendait de ce siège. Philibert, notre évèque, le comprenait assez, et sa grande attention était de négocier de telle façon qu'elle fût conservée et le siège levé. Voici comment il s'y prit. Ceux qui avaient retenu simplement le nom de Hussites, lesquels avaient signé pour la plupart le concordat, avaient parmi eux un seigneur nommé Mainard *, bien estimé de la multitude ; il leur persuada de se choisir un chef à qui ils obéissent plutôt qu'à quatre coquins tels qu'étaient deux frères moines reniés, nommés les Procope, et deux autres qui étaient à Prague, l'un appelé le Loup et l'autre Jean Rockizane, entre les partisans desquels la jalousie avait déjà fait naître de la division. Mainard fut cru et Alzo de Risemberg élu chef des Hussites, ainsi que Mainard l'avait voulu. Alzo appela Rockizane, s'unit avec lui, convoqua la noblesse et lui fit conclure une confédération entre eux pour abattre l'orgueil des autres.
C'était notre Philibert qui avait gagné ces trois chefs, Mainard, Alzo et Rockizane; et n'ignorant pas que l'argent est le nerf de la guerre et l'âme des négociations, il pressa si bien par ses divers courriers les
* De Prague.
• De Maison-Neare.
DU DIOCéSE DE GOUTANCES. 233
Pères du concile, que chacun se taxant, on lui envoya en bien peu de temps 8,000 ducats. Il les mit entre les mains de Mainard, qui, levant aussitôt du monde, se joignit à Alzo. Ils vinrent à Prague, en chassèrent messire le Loup et s'en vinrent avec tant d'impétuosité sur les Taborites et les autres séditieux, qu'on nommait les Orphanites \ que le jour de l'Ascension 1434 ils en tuèrent 24,000. De là s'avança vers Pilsen, et les catholiques se joignant à eux, ils obligèrent les Procopites à songer plutôt à se sauver qu'à attaquer. On les poussa néanmoins avec tant de violence, qu'ils y périrent presque tous. La nouvelle des bons succès si bien et sagement ménagés par notre évèque, fut bientôt portée à Bâie et causa une joie extraordinaire aux Pères, comme un insigne triomphe de la religion et un illustre témoignage de la sage conduite de leurs ambassadeurs. Elle ne causa guère moins de joie à l'empereur Sigismond, qui était à Ulm. Il songea à en profiter ,pour se faire reconnaître en ce royaume, que l'hérésie et la sédition, compagnes inséparables, lui avaient enlevé; aussi avait*il ses agents avec Philibert et tous ensemble agirent si bien, que les Bohémiens consentirent à une diète générale pour ce sujet, laquelle fut indiquée à Ratisbonne. Et ce qui est remarquable, le crédit et l'autorité de notre évèque était si grand auprès de ce peuple, qu'il lui déférait presque absolument. Il était si persuadé de son intégrité et de sa bonne foi, qu'il ne fai- «
« On Orphelins.
234 HISTOIRE ECGLÉSUSTIQUE
sait point de difficulté de mettre ses intérêts entre ses mains; aussi les agents de cet empereur lui rendant compte de la négociation de cette diète, lui mandèrent qu'il devait faire en sorte que l'évèque de Coatances y assistât. « Tous les gens de bon sens et de pro- « bité, écrivaient-ils, et nous avec, sont persuadés c( que vous devez avoir avec vous, en cette diète, le sei- « gneur évèque de Goutances comme principal conseil 1er <( et aussi les autres légats du concile qui sont à Prague : « Yitetur multis probis hominibus et mihi similiter, « quod habeatis in hujusmodi congregatione demi- Cl num episcopum Constantiensem auditorem et alios « doctores, qui aliàs fuere Pragae a sacro concilio « destinati, et illi ut plénum mandatum habeant à « concilio. »
Sigismond ne connaissait pas moins le mérite et la capacité des légats du concile ; voici ce qu'il en écrivit aux pères : « Les agents que nous avons eus en la deuxième diète de Prague nous mandent que tous les Bohémiens témoignent désirer avec beaucoup d'attachement en la diète de Ratisbonne la présence du vénérable évèque de Goutances, notre ambassadeur, celle de M** Martin et des autres qui ont été à leurs traités. Nous nous trouvons en cela de même sentiment. Nous considérons cette présence, non-seulement comme utile, mais [comme] absolument nécessaire pour conclure heureusement et perfectionner tous nos traités ; ainsi, nous exhortons très-particulièrement Vos Paternités que les Pères et Maîtres aient à assister à notre diète : (( Gonfirmat continue Deus noster magnam misericor-
a diam super nos in felici prosecutione rerum Bohe- (f mise... Scribunt enim nobis illinc oratores nostri, « quos in proxima didBta Pragensi habuimns, qao* modo omnes Bohemi in unam sententiam ^namque « Yoluntatem tracti sunt in materia articulonim fidei... « Yerum, reverendissimi Patres, quia ipsi Bohemi mul- (( tum affectare videntur in hujusmodi diaata Ratispo- (( nensi presentiam venerabilis Constantiensis episcopi, <( etiam auditoris et magistri Martini, et aliorum qui « tractatibus ipsorum prius adfuere; nos opinioni » eorum et desideriis concurrentes, illud nedum utile, <( verum etiam pro bona conclusione et salubri consum- (i matione omnium tractatorum necessarium arbi- (( trantes , vos attentissimè adhortamur , quatenus (I Patemitates vestra3 velint dare ordinem, ut prssfati a Patres et Magistri in hujusmodi diaeta omninè intérêt sint ^ »
Cette diète de Ratisbonne fut très-célèbre. Notre évêque accompagné de celui d'Augsbourg et de dix autres docteurs tous d'un grand mérite, y assista. Sigismond y fut reconnu roi de Bohème et y regut toute la satisfaction qu'il pouvait espérer.
La diète finie, nos ambassadeurs retournèrent à Bftle, mais pour peu de temps, au moins pour notre évoque. L'affaire de la religion en Bohême n'était pas comme celle de la royauté, il y avait phis de difficulté, et néanmoins elle était en trop beau chemin pour en demeurer là. Les Pères donc, suivant le conseil de l'empereur et
236 HISTOIRE EGCLÉSUSTIQUE
de notre évèque, résolurent de s'y appliquer tout de bon. Philibert de Monjeu fut encore établi pour conduire cette bonne œuvre en sa perfection ; on le fit accompagner de Jean Polmar, de Gilles Bruyer et de trois autres docteurs. Sitôt qu'ils furent arrivés en Bohème, l'assemblée générale fut désignée à Brùnn. Elle se tint au mois de juillet 1435, en présence de l'empereur, avec beaucoup de peine de la part des Hussites, lesquels, conduits par leur chef Rockizane, différaient de jour en jour à venir et faisaient tous leurs efforts pour éluder cette conférence. Enfin, après mille délais, ils furent à Brùnn, mais il y eut encore de longues disputes entr'eux et les docteurs de la légation, lesquels enfin se terminèrent à recevoir leur concordat.
Il s'y trouva néanmoins encore une difficulté qui prolongea la conclusion, et pour l'explication de laquelle les Bohémiens voulurent absolument que l'on renvoyât à Bàle. Les légats voulaient qu'on conservât dans la quatrième proposition ces termes : « On ne peut usurper les biens des ecclésiastiques sans sacrilège ; » et les Hussites, au contraire, prétendaient qu'on devait absolument les effacer, disant que par ces mots on les accusait facilement d'être des sacrilèges.
Jean Polmar fut renvoyé au concile pour ce sujet, et cependant notre évèque se retira à Vienne, suivant la volonté de l'empereur, afin qu'on ne crût pas qu'on eût abandonné la chose. Les Pères du concile jugèrent très-sagement que la conservation de ces termes, qui s'entendaient assez d'eux-mêmes, était trop peu de conséquence pour empêcher une affaire de telle conséquence
qu'était le retour de tant de peuples à l'union catholique. Ils renvoyèrent donc Polmar avec le concordat, sans cette clause de sacrilège assez sous-entendue.
Cependant on résolut une autre assemblée à Albe- Royale \ en Hongrie. L'empereur, les légats du concile et les députés des Hussites s'y rendirent au mois de septembre; mais encore inutilement on y disputa. Qu'est-ce qu'auraient fait tant de docteurs? Ce fut tout. On n'y conclut rien. Il fallut mettre à un autre lieu et à une autre fois.
Ce fut enfin à Iglaw, ville de Moravie, sur les confins de Bohême, où ce terrible schisme fut terminé. Le concordat reçut les Hussites abandonnant leurs erreurs et leur opiniâtreté, du moins en apparence et pour quelque temps, [et ils] furent solennellement reçus et réunis à l'Église.
L'empereur avait désigné cette assemblée pour le mois de juin de l'année 1436; il s'y rendit accompagné entr'autres d'Albert, duc d'Autriche, son gendre, avec les légats du copcile, je veux dire Philibert notre évèque, et les autres ses collègues, et ceux-ci après avoir terminé une infinité d'obstacles, qui se présentaient de jour en jour, levèrent les censures que ces peuples de Bohème et de Moravie avaient encourues, donnèrent et acceptèrent la paix^ et firent commandement solennel à tous les chrétiens de l'observer fidèlement aux termes du concordat.
L'acte qui en fut dressé, est daté du 5 juillet 1436,
* SlablweiBsembar^.
238 HISTOIRE EGGLÉSUSnQUB
scellé des sceaux de l'empereur, d'Albert, de Philibert de Monjeu, notre évèque, de chacun de ses collègues et de divers autres princes, seigneurs et particuliers. Le 12Mu mois susdit, Alzo, gouyemeur de Bohème, les autres seigneurs et les nobles du royaume, reçurent cette même paix, et, pour comble d'honneur de cette auguste assemblée, ce Rockizane, dont nous avons tant parlé, chef et principal docteur de ceux de Prague, et quatre prêtres hussites avec lui, protestèrent hautement en présence de l'empereur, assis en son trône royal, accompagné d'Albert, des légats et de plusieurs autres grands seigneurs, qu'ils voulaient vivre et mourir dans l'union et l'obéissance catholique. Le lendemain^ Philibert revêtu de ses omemements pontificaux, élevé sur un trône, ayant à ses côtés ses confrères, élevant la main et la voix, donna solennellement une absolution générale à tous les peuples de Bohême et de Moravie des censures et excommunications qu'ils avaient pu encourir à cause du schisme et de l'hérésie, et leur permit entrée en l'églisa catholique, levant tous les interdits jetés sur la ville de Prague et sur tous les autres lieux du royaume.
C'est ainsi que se termina cette grande affaire qui avait répandu tant de sang et désolé tant de provinces, et fait périr tant de millions d'âmes, et que ce royaume entier retourna sous l'obéissance de l'Église et de son prince naturel, par l'effort du concile de Bàle, mais particulièrement par les sages négociations, les veilles, la prudence et la conduite de notre incomparable Philibert de Monjeu.
L'épitre qu'il en écrivit au concile est un témoignage trop authentique du zèle de ce prélat, pour n'être pas insérée en ce lieu : « Réjouissez-vous, écrivit-il, sacré « concile, et rendez toutes sortes de louanges et d'ac- « tions de grâces au Créateur de toutes choses. Annon- (( cez à tout l'univers ce jour comme un jour de joie et de « fête. Exhortez tous les enfants de l'Eglise à se réjouir « et à rendre grâce à Dieu avec vous, afin que tous les « chrétiens en quelque lieu qu'ils soient, louent d'un a même cœur et magnifient d'une même voix les œuvres » de Dieu. Le jour tant désiré est enfin venu, auquel les « fruits de vos travaux ont été moissonnés, et les pleines (( récoltes de ce que vous avez semé, reposés dans les « greniers du Seigneur. Aujourd'hui, en présence de sa « majesté impériale, revêtue des ornements de l'empire, a et d'une multitude de peuple, dans la place publique (( de cette ville, le gouverneur, les barons, les nobles, « les députés des villes avec les envoyés du royaume de « Bohême, ont comparu devant nous, les légats de Votre « Béatitude, et nous ont présenté le concordat, avec « toutes les formalités les plus authentiques, avec des « lettres magnifiques pour l'exécution de ce même « concordat, et pour la sûreté et l 'observation de la part « et de l'union de l'Eglise, en la forme qui leur avait été « donnée à Brùnn. Après quoi, quatre d'entre eux qui a avaient été choisis pour cela , nous ont, au nom de tous, « tant ecclésiastiques que séculiers, rendu le respect et « l'obéissance canonique, et nous, suivant les ordres que « vous nous en avez donnés, nous avons reçu leur tt union à la paix et l'obéissance qu'ils nous ont faites,
240 OIRE ECCLÉSIASTIQUE
« et nous leur avons donné, en réciproque, la paix et « l'union catholique par toute la chrétienté. Quelle « plume, ô sacré concile, pourrait suffisamment expri- « mer l'immensité de la joie dont les cœurs ont été « remplis! Cette joie peinte sur les visages, ces larmes « qu'elle tirait des yeux de tout le monde, ces chants, « ces applaudissements qu'on entendait de toutes parts, « étaient des témoins irréprochables de ces plaisirs et de (( ces consolations intérieures qu'ils en ressentaient, ce (( n'étaient, pour mieux dire, que des faibles marques, « parce que ces ressentiments de joie étaient tels, que
(c nuls signes extérieurs n'étaient capables de les expri- « mer dignement, et nous-mêmes Iqrsque nous faisions « réflexion aux sentiments de cette bienheureuse assem- « blée, nous étions' comblés de joie. Mais comment <i finirons-nous cette épitre qui surpasse déjà par sa « longueur les règles épistolaires, autrement que par a les paroles de David, le plus excellent des prophètes : « // est bon de confesser au Seigneur. Parce que vous « m'a:oez réjoui^SeigneurJe me réjouiraien ce que vous « m'avez fait, et en l'ouvrage de vos moins. A la vérité « il a fait pour nous des grandes choses^ et son nom est (( saint. Nous supplions sa clémence qu'il daigne confir- « mer son ouvrage et protéger, régler et gouverner le a saint et sacré concile, afin qu'il puisse parachever les <( saintes œuvres pour lesquelles il est assemblé en son « nom. Écrit à Iglaw le 5" juillet 1436, par les trèsce humbles légats dudit saint et sacré concile : Phili- « bert, évèque de Goutances; Jean Polmar, audi- « teur du sacré palais; Martin Bruyer, doyen de Tours,
(( et Thomas Haselbach, professeur en théologie. Exsulla a et jubila, synode sacrosancta, altisonas deprome « gratiarum actiones et laudes rerum omnium condi- « tori. Nuntia in omnibus finibus terrae diem festivitatis « et gaudii : uni versos Ecclesiae filios ad congratu- « landum et gratias peragendum gratulabundis admo- (( nitionibus exhortare. Laudent tecum magna opéra a Dei, et exsultent ingenti lœtitia Christiani orbis « provinciae universœ. Siquidem desideratus ecce dies a advenit, quo jam tuoriim laborum messi sunt fruc- « tus et seminûm tuorum in horrea Dominica plenos « manipulos reportasti. Hodie namque, imperiali « majestate imperialibus infulis decorata in publico (c foro hujus civitatis numerosa populi multitudine assis- « tente , coram nobis tuae beatitudlnis nuntiis , guber- (i nator, barones, nobiles civitatum^ ambassiatores « regni Bohemiae, primum nobis compactata obtulerunt, « litteris authenticis communita. Deinde pro ipsorum « exsecutione de tuenda, observanda et defendenda a unitate ecclesiastica et pace, litteras alias secundum (c formam Brunnae condictam. Post haec quatuor ad « hoc députât i, cum pleno et authentico mandato, c( nominë omnium tam ecclesiaticorum quam saecula- « rium, reverentiam et obedientiam canonicam praes- (( titerunt. Nos quoque juxta tuas sanctissimae concionis a injunctam unitatem ecclesiasticam per eos fac- « tam et acceptam, pacemque, necnon reverentiam « et obedientiam exhibitas acceptavimus, et pacem « pronuntiavimus eis servandam per universum po- « pulum Ghristianum. Quod, o sacrosancta synode,