LIVRE CINQUANTIE-CINQUIÈME
En France l'archevêché de Reims étoit toujours disputépar Hugues et Artaud, et l'un ou Vautre prenoitle dessus selon que le princequi
lesoutenoit était plus puissant. Car cette affaire regardoitautant l'Etat que 1 Eglise, à cause des grands biens de cet archevêché et de sa situation aux frontières de France et de Lorraine. Le comte Hébert, père de l'archevêque Hugues, mourut l'an neuf cent quarante-trois , et le roi Louis reçut en ses bonnes grâces les enfants de ce comte, à la prière de Hugues, comte de Paris, leur oncle maternel (1). Le premier qui se réconcilia avec le roi fut l'archevêque Hugues , et le roi consentit qu'il gardât le siège de Reims, à condition de rendre à Artaud les abbayes qu'il avoit laissées et de lui procurer un autre évêché. On devoit aussi rendre à ses frères les fiefs qu'ils lenoient de l'église de Reims. Ainsi l'archevêque Hugues demeura pour lors en possession.
Mais l'année suivante neuf cent quarantequatre , les enfants de Hébert , se brouillèrent de nouveau avec le roi Louis, qui fit piller par ses vassaux les terres de l'église de Reims. En neuf cent quarante-cinq, il vint assiéger la ville, amenant l'archevêque Artaud. Enfin^ par la médiation du comte de Paris, le roi convint de lever le siège, à condition que l'archevêque Hugues se présenteroit à un parlement pour rendre compte au roi de tout ce qu'il lui demandoit. Le roi Louis fut ensuite pris par les Normands, qui le tinrent prèsd'uQ an prisonnier, de concert avec le comte de Paris.Etant délivré en neuf cent quarante-six, il fit venir à son secours Othon , roi de Germanie, dont il avoit épousé la sœur Gerberge ; et ils assiégèrent ensemble la ville de Reims. L'archevêque Hugues vit bien qu'il ne pouvoit résister, et ses amis lui représentèrent que s il laissoit forcer la ville, on ne pourroit empêcher les rois de lui faire arracher les yeux. 11 se rendit donc après trois jours de siège, à condition de sortir sain et sauf, avec ceux qui le voudroient suivre (2). Alors les rois entrèrent dans Reims, et Artaud fut remis dans son siège par deux archevêques, Robert de Trêves et Frédéric de Mayence , qui le tenoient par les deux mains.
L'archevêque Hugues se retira à Mouson, et tenta inutilement l année suivante de reprendre Reims avec le secours du comte de Paris. Mais Dérolde, évêque d'Amiens, étant mort , il ordonna à sa place un clerc de Soissons, nommé Tetbauld. La même année neuf cent quarante-sept, les deux rois Louis et Othon , tinrent un parlement où l'afl'aire des archevêques de Reims , fut examinée par les évêques. Hugues y produisit de prétendues lettres d'ArUud au pape, portant qu'il renoncoil à l'archevêché ; mais Artaud protesta qu'il ne les avoit jamais dictées ni souscrites (3). On ne put terminer l'affaire en cette assemblée, parce que ce n'étoit pas un concile , et on en indiqua un pour la mi-novembre. Cependant
(1) Frod. Chr. 913, et (2) C. 31 3i, '.\3. Hisl. IV, c. 30. (3) LibeiI.Artol.p.050,B.
on ordonna qu'Artaud demeurcroit en possession du siège de Reims, et on permit a Hugues de demeurer à Mouson. Le concile se tint à Verdun ; Robert , archevêque de Trêves , y présida avec Artaud et Odolric, archevêque d'Aix , réfugié à Reims ; les évêques étoient : Adalbéron de Metz , Gosselin de Toul , Hildebalde de Munster, et Israël, évêque dans la grande Bretagne ; c'étoit sept en tout (1). Brunon , abbé, frère du roi Othon, et deux autres abbés, y assistèrent. L'archevt^iue Hugues, cité à ce concile par deux évêques, n'y ayant pas voulu venir, on confirma à Artaud la possession du siège de Reims , et on indiqua un autre concile pour le treizième de janvier.
Il se tint à Saint-Pierre près de Mouson, par Robert, archevêquede Trêves, avec lesévéques de sa province et quelques-uns de celle de Reims. L'archevêque Hugues vint lui parler sans vouloir entrer dans le concile ; mais il envoya aux évêques de prétendues lettres du pape Agapit , par un de ses clercs qui les avoit apportées de Rome. Elles contenoient seulement un ordre de rendre à Hugues le siège de Reims , et ne parurent point conformes aux canons. Les évêques ayant pris le conseil des abbés et des autres habiles gens qui étoient au concile , répondirent qu'ils avoient un autre ordre du pape apporté par Frédéric , archev(k|ue de Mayence , et reçu par Robert de Trêves , en présence des rois et des évêques de Gaule et de Germanie ; qu'ils l'avoient déjà en partie exécuté. Il n'est donc pas raisonnable , ajoutèrent-ils , d'avoir plus d'égard à des lettres surprises par l'adversaire d'Artaud ; et il faut achever la procédure canonique que nous avons commencée. On fit lire le canon dix-neuvième du concile de Carthage, touchant l'accusateur et l'accusé ; et en conséquence on jugea qu'Artaud devoit conserver la communion ecclésiastique et la possession du siège de Reims ; mais que Hugues, qui étant appelé à deux conciles , avoit refusé d'y venir, devoit être privé de la communion et du gouvernement de l'église de Reims , jusqu'à ce qu'il vint se justifier devant un concile général, qui étoit indiqué au premier jour d'août, l^s évcHjues firent écrire en leur présence le canon du concile de Carthage, y ajoutant leur décret, et l'envoyèrent à Hugues. Il renvoya le lendemain ce papier à Robert , lui mandant seulement de bouche qu'il n'obéiroit point à leur jugement. L'archevêque Artaud envoya aussi ses plaintes à Rome par des ambassadeurs du roi Othon. Ils trouvèrent Agapit II sur le saint-siège. Car Etienne VIII mourut en neuf cent quarante-trois, après l'avoir tenu trois ans et quatre mois ; et Marin II lui succéda. Pendant trois ans et demi que dura son pontificat, il ne s'appliqua qu'aux devoirs de la religion, à réparer les églises et à assister les pauvres. 11 mourut en neuf
cent quarante-six , et eut pour successeur Agapit, qui tint le sainl-siége neuf ans et sept mois(l). '^