XLVIII. Ambassade de Jean de Gorze
Le prince des musulmans d'Espagne étoit
(1) Sup. n. 10. Sampir. (2) Mabill. Sa;c. 5. Act. p. 68, 69. Sup. liv. LIV, p. 297. To. 3, Act. B. p. n. 54. 477. Sup. 1. XXXIX, n. 4.
HISTOIRE DL CHRISTIANISME
[ÀDde J.-C. 'J55
Abdéramc, surnommé Almounacer-Lédinilla , qui régna cinquante ans, depuis l'an trois cent de l'hégire, neuf cent douze de J.-C, jusqu'à trois cent cinquante, neuf ceni soixantedeux. Il passa les vingt premières années en guerres continuelles , et les trente autres en paix. En neuf cent cinquante-cinq, il envoya à Othon , roi de Germanie , une ambassade dont le chef étoit un évéque, qui fut reçu avec grand honneur et retenu long- temps à la cour d'Othon, où il mourut (1 ). On délibéra qui on enverroit à sa place pour porter en Espagne la réponse à la lettre d'Abdérame. Car encore qu'il y demandât à Othon son amitié , il y avoit mis quelques termes injurieux à la religion chrétienne : ce qui fit résoudre d'envoyer vers lui des hommes savants, pour ajouter de vive voix aux lettres d'Othon ce qu'ils jugeroient à propos , et convertir même le prince inûdéle, si I)ieu leur en ouvroit le chemin.
Adalbéron, évéque de Metz, se trouvoit alors à la cour, et l'archevêque Brunon , frère du roi , qui avoit part à tous les conseils , crut que personne ne pouvoit mieux que cet évéque donner des gens propres pour l'ambassade d'Espagne (2). Il s'adressa à l'abbé de Gorze, qui lui donna deux de ses moines; mais l'un ayant manqué , Jean de Yendières s'offrit généreusement pour remplir sa place , et fut agréé du roi. Etant arrivé à Rarcelonne avec ceux qui l'accompagnoient , ils attendirent quinze jours , pour envoyer à Tortose , qui étoit la première ville de l'obéissance des musulmans. Aussitôt le gouverneur leur manda de venir en diligence ; les ayant reçus, il leur fournit abondamment toutes les choses nécessaires, et les retint un mois, jusqu'à ce que le prince eût donné ses ordres pour les bien recevoir partout où ils dévoient passer. Quand ils furent à Cordoue , qui étoit sa capitale , on les logea à une maison éloignée de deux milles du palais, où on les traita magnifiquement , mais on les fit encore attendre quelques jours.
Comme ils demandèrent à ceux qui prenoient soin d'eux , la raison de ce retardement, on leur répondit que les ambassadeurs d'Abdérame a voient été retenus trois ans par Othon ; c'est pourquoi ils dévoient être trois fois autant sans voir Abdérame, c'est-adire neuf ans. Cependant il venoit des gens du palais pour les voir et s'informer du sujet de leur voyage ; mais quelque artifice qu'ils employassent, ils n'en purent tirer autre chose, sinon qu'ils diroient leur charge au roi en personne, et qu'il ne leur étoit pas permis de la dire à d'autres. Les Arabes disoient : Nous savons déjà tout : vous apportez au roi des lettres contraires à nos lois; et
(1) Roderic. Hist. Arab. n.ll5, Saec. 5, Ben. p. 40i. c. ao.YUiq.Yila S. Jo.Gorz. (2) Sup. n. 36.
vous êtes menacés du dernier péril , car ces lettres sont venues à la connoissance du roi. Ils disoient vrai. Car un prêtre qui avoit accompagné l'évêque espagnol envoyé par Abdérame , étant revenu avec les François , avoit fait en sorte de prendre copie des lettres d'Othon, et étant arrivé devant à Cordoue, les avoit fait connoître à la cour.
Les François apprirent que chez les musulmans le roi étoit soumis aux lois comme le peuple , et que la première éloit la défense de parler contre leur religion. Si un étranger le faisoit , il étoit puni de mort sans rémission. Si le roi, l'ayant ouï, dilTéroit la punition au lendemain , il étoit lui-même puni de mort. Donc Abdérame, craignant pour lui le bruit de ces lettres, qu'il sa voit être véritable, envoya aux ambassadeurs françois un juif, nommé Hasdeu, qui s'adressa à Jean, parce qu'il étoit reconnu pour le porteur des ordres du roi son maître. Il commença par le rassurer, en lui disant qu'ils ne souffriroient aucun mal , et qu'on les renverroit avec honneur dans leur pays. 11 leur donna plusieurs avis touchant les mœurs de la nation , et la manière de se conduire avec eux. Qu'ils empêchassent les jeunes gens de leur suite de faire ou dire aucune insolence , parce que tout seroit aussitôt rapporté au roi ; et qu'ils s'observassent surtout à l'égard des fenimes ; qu'ils n'excédassent en rien ce qui leur seroit prescrit. L'ambassadeur Jean le remercia de ses bons avis, et, après plusieurs discours , insensiblement le juif entra en matière, et demanda le sujet de l'ambassade. Jean le lui découvrit enfin , et lui dit la substance de la lettre. Il est dangereux, dit le juif, de la présenter au roi ; prenez garde même à ce que vous direz à ceux qui viendront de sa part. Je crois que vous savez la sévérité de la loi des musulmans.
Quelques mois après , on leur envoya un évéque , nommé Jean , qui leur proposa de la part du roi de venir à son audience avec les présents seulement. Que deviendront donc les lettres de notre maître? dit l'ambassadeur Jean. N'est-ce pas principalement pour les apporter que je suis venu , et pour réfuter les blasphèmes contenus dans celle de votre roi * L'évêque répondit : Il faut s'accommoder au temps et à la condition où nous sommes réduits pour nos péchés. L'apôtre nous défend de résister aux puissances , et nous devons d'autant moins le faire ici , qu'on nous permet de vivre selon nos lois. Les Arabes estiment même ceux d'entre nous qu'ils voient fidèles à observer notre religion , et mangent volontiers avec eux , au lieu qu'ils s'éloignent des juifs avec horreur. Nous tenons donc pour maxime d'avoir de la complaisance pour eux en tout ce qui ne nuit point à la religion. C'est pourquoi vous devez plutôt supprimer cette lettre , que de vous attirer de mauvais traitements sans nécessité. L'ambassadeur ré-
An de J.-C. 955. ]
pondit avec quelque émotion : Ce discours conviendroit mieux à un autre qu'à vous, qui paroissez évéque , et qui en cette qualité devez enseigner et défendre la foi. Un chrétien doit plutôt soulîrir la faim, que démanger avec les infidèles au scandale des autres. J'apprends d'ailleurs , que vous vous circoncisez comme eux , et que vous vous abstenez par complaisance des mêmes viandes qu'eux contre les défenses expresses de l'apôtre (1). L'évêque répondit : La nécessité nous y contraint, parce qu autrement nous n'aurions pas la liberté de demeurer avec eux ; et nous tenons cet usage de nos ancêtres. Je n'approuverai jamais , reprit lambassadeur, que par crainte ou par respect humain on viole les ordonnances des apôtres. Et puisque vous avouez que je ne suis point dans cette nécessité, je suis résolu de ne me point écarter des ordres que j'ai reçus du roi mon maître. Je n'irai donc à l'audience de votre roi , qu'avec la lettre du mien, sans en ôter un seul trait; et s il dit quelque chose contre la foi catholique , je lui résisterai en face, quand il m'en devroit coûter la vie.