LIVRE CINQUANTE-HUITIÈME
qui, par cette raison, avoit été souvent employé dans des négociations auprès du roi de France et des autres seigneurs. Il avoit chez lui un clerc nommé Herbert, qui alla étudier à Orléans , et se rendit disciple de deux clercs , qui y étoient en très-grande réputation de doctrine et de sainteté, etfaisoient de grandes aumônes ; leurs noms étoient Etienne et Lisoye. On les estimoit à la cour ; le roi Robert les airaoit , et Etienne fut quelque temps confesseur de la reine Constance, et étoit chef de l'école de Saint-Pierre-Puellier; Lisoye étoit chanoine de Sainte-Croix, qui est la cathédrale. Mais ils s'étoient laissé séduire, comme plusieurs autres , par une femme venue d'Italie , qui leur avoit communiqué une hérésie dont le fond étoit la doctrine des manichéens (1).
Ils traitoient de rêveries tout ce qu'on lit dans l'ancien et le nouveau Testament , touchant la Irinîté et la création du monde, disant que le ciel et la terre a voient toujours été comme nous les voyons , sans avoir ni auteur ni commencement. Ils nioien* que Jésus-Christ fût né de la vierge Marie, qu'il eût souffert pour les hommes et qu'il eût véritablement été mis dans le sépulcre, ni qu'il fût ressuscité. Ils disoient encore que la baptême ne lavoit pas les péchés, et que le corps et le sang de Jésus-Christ ne se faisoient point par la consécration du prêtre; qu'il étoit inutile de prier les saints, soit martyrs, soit confesseurs. Enfin que les œuvres de piété étoient un travail inutile, dont il n'y avoit aucune récompense à espérer , ni aucune peine à craindre pour les voluptés les plus criminelles. Ils condamnoient le mariage , et défendoient de manger de la chair (2). Herbert, ayant appris cette doctrine, se croyoit au comble de la sagesse, et quand il fut retourné en Normandie chez Aréfaste , son maître, il s'efforça, par l'affection qu'il avoit pour lui, de l'attirer à ses sentiments, disant qu'il n'y avoit point de ville comparable à Orléans pour la science et la piété. Aréfaste, ayant aperçu son erreur, en avertit Richard, duc de Normandie, et le pria d'écrire au roi Robert pour lui découvrir le mal qui étoit caché dans son royaume, avant qu'il y fît plus de progrès , et l'exhorter à donner à Aréfaste lui-même le secours nécessaire pour y remédier. Le roi , surpris d'une si étrange nouvelle, manda qu' Aréfaste se rendît à Orléans en diligence , avec Herbert , son clerc , lui promettant toute sorte d'assistance.
Aréfaste se mit en chemin suivant l'ordre du roi; et, passant à Chartres, il vouloit consulter sur cette affaire l'évéque Fulbert , célèbre alors pour sa doctrine; mais il apprit qu'il étoit allé à Rome par dévotion. Il s'adressa au trésorier de l'église de Chartres , nommé
(1) To. 2, Spicileg. p.
070; to. 9, Conc. p. 838.
Labbe Mesl. Cur. p. 562.
Adeinar. Chr. pag. 180.
Glab. lib. ii, c. 8.
(2) Frag. ap. Baron.
lOlT.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
Ebrard , homme sage ; et lui ayant découvert le sujet de son voyage , il lui demanda son conseil sur les moyens de combattre ces hérétiques, et de se garantir de leurs arlilices. Ebrard lui conseilla d'aller tous les malms à l'église faire sa prière, pour implorer le secours de Dieu, et se forlifier par la samte communion ; puis, qu'ayant fait le signe de la croix , il allât trouver ces héréliques , qu il les écoutât sans les contredire en rien, et fit semblant d'être leur disciple.
Quand Aréfaste fut arrivé à Orléans, il pratiqua de point en point tout ce qu' Ebrard lui a voit conseillé; et, dans la maison de ces nouveaux maîtres ,il se tenoit assis le dernier comme le moindre de leurs disciples. D abord ils lui donnoient des exemples et des comparaisons tirées de l'Ecriture , et l'exhortoienl a rejeter la mauvaise doctrine qu'il avoit crue jusqu'alors, pour recevoir la leur, comme venant du Saint-Esprit. Et, voyant qu il rendoit grâces à Dieu de tout ce qu'ils lui disoient, ils crurent l'avoir gagné, et commencèrent a lui découvrir leur doctrine sans l'envelopper comme auparavant d'expressions de l'Ecriture Il leur demanda en quoi il devoit mettre son espérance, puisqu'ils lui défendoient de croire la passion de Jésus-Christ, et l efticace des sacrements de baptême et d eucharistie; et ils lui répondirent : Vous avez ele jusqu ici dans l'abime de l'erreur avec les ignorants ; et vous venez d'ouvrir les yeux de l'esprit a a lumière de la vérité. Nous vous ouvrirons la porte du salut ; et , quand vous y serez entre, vous serez purifié de tous vos pèches par l imposition de nos mains , et vous serez rempli du don du Saint-Esprit, qui vous fera pénétrer la profondeur des Ecritures. Ensuite, étant nourri d'une viande céleste, vous verrez souvent avec nous les anges , et, par le secours de ces visions, vous pourrez, en un moment, vous transporter où il vous plaira , et vous ne manquerez jamais de rien , parce que Dieu sera toujours avec vous.
Ce qu'ils appeloient la viande céleste se faisoit en celle manière (1). Ils s'assembloient certaines nuits dans une maison marquée, chacun une lampe à la main, et récitoient les noms des démons en forme de litanie , jusqu'à ce qu ils vissent un démon descendre tout d'un coup entre eux , sous la forme d'une petite bète. Aussitôt ils éteignoienl toutes les lumières, et chacun prenoit la femme qu'il trouvoit sous sa main, pour en abuser. Un enfant no d'une telle conjonction étoit apporté au milieu d eux, huit jours après sa naissance, mis dans un grand feu et réduit en cendre. Ils recueilloient cette cendre et la gardoient avec autant de vénération que les chrétiens gardent le corps de Jésus-Christ pour le viatique des malades. Cette cendre avoit une telle vertu, qu'il étoit près-
(l) Aaon. to. 2, SpicU.
[An de J.-C. lOW.
que impossible de convertir quiconque en avoit avalé pour peu que ce fût.
Ce récit a tant de rapport avec les calomnies dont on chargei)it les premiers chrétiens , qu'il semble en être imité ; mais la chose est rapportée ainsi par un auteur du temps (1). Un autre dit seulement que ces hérétiques portoienlavec eux de la poudre d'enfants morts et que s'ils pouvoient en faire prendre a quelqu'un, ils le rendoient aussitôt manichéen comme eux.