LIVRE CINQUANTE-HUITIEME
On disputa contre eux depuis la première heure du jour jusqu'à none, c'est-à-dire jusqu'à trois heures après midi ; et on fit tous les efforts possibles pour les tirer de leur erreur. Comme on les vit endurcis, on leur déclara que, s'ils ne changeoient, ils seroient aussitôt brûlés par ordre du roi , et du consentement de tout le peuple. Us dirent qu'ils ne craignoient rien , et qu'ils sortiroient du feu sans aucun mal ; ils se moquoient même de ceux qui l(^s vouloient amverlir. Alors on les fit rev(Mir chacun des ornements des(m ordre, et aussitôt les évê'ques l(*s déposèrent ; la reine, par ordre du roi, se tint à la porte de l'église, de peur
que le peuple ne se jetât dedans pour les tuer : mais comme on les en faisoil sortir, la reine , d'une baguette qu'elle tenoit à la main, creva un œil à Etienne, qui avoit été son confesseup. On les mena hors delà ville, sous une cabane, où on avoit allumé un grand feu. Us y alloient gaiement, disant t(mt haut qu'ils ne désiroient autre chose. De treize qu'ils étoi(»nt, il n'y eut qu'un clerc et une religieuse qui se convertirent ; h's autres furent brûlés avec la poudre abominable dont il a été parlé. Toutefois, quand ils commencèrent à sentir le feu, ils se mirent à crier qu'ils avoienl été trompés, et qu'ils avoienl eu de mauvais sentiments de Dieu , seigneur de lunivers. Quelques-uns des assistants, touchés de leurs cris, voulurent les retirer du feu, mais il n'étoit plus temps; et ils furent tellement réduits en cendres, qu'on ne trouva pas même leurs os (1). On découvrit que le chantre de l'église d'Orléans, nommé Théodat, et mort trois ans auparavant , étoit dans la même hérésie , suivant le témoignage des catholiques et des hérétiques mêmes; c'est pourquoi l'évc^que Odalric le fit ôler du cimetière et jeter à la voirie.
On brûla de même ceux de cette secte qui furent trouvés ailleurs, particulièrement à Toulouse , comme témoigne Adémar, moine d'Angoul(*'me, auteur du temps. Il ajoute que ces émissaires de l'antechrisl étoient répandus en diverses parties de l'Occident, et se cachoient avec soin, séduisant tous ceux qu'ils pouvoient, hommes et femmes 11 les nomme expressément manichéens , et dit qu'ils commetloient en secretdes abominations qu'il n'est pas même permis de dire, et toutefois, à l'extérieur, ils feignoient d'être vrais chrétiens. On voit encore que<:'étoienl des manichéens par les raisons qu'emploie le moine Glabert pour réfuter leur doctrine (2). Il montre premièrement la nécessité de croire un Dieu souverain auteur de toutes les substances corporelles et incorporelles. Il marque la source du mal, en ce que la créature s'est écartée de l'ordre prescrit par le Créateur. Il dit que l'homme étant placé au milieu, entre la créature purement spirituelle et celle qui n'est que corporelle, s'est abaissé au-dessous de lui ; que Dieu, pour le relever, a fait de temps en temps des miracles, et lui a donné les saintes Ecritures, dont il est l'auteur; que qui(onque blasphème contre I ouvrage de Dieu, ne c(mnoît point Dieu; que par les saintes Ecrit ur(»s nous connoissons la sainte trinilè, particulièrement le (ils de Dieu , de qui, par qui et en qui est tout ce qui est véritablement. Il vint ensuite à 1 incarnation , dont le dessein est de rétablir en l'homme limage de Dieu efl'acée par le péché ; et enfin il montre que le mérite des saints n'est que de s'être a Hachés à Jésus-Christ par la foi et la charité.
(1) Adcmar.
(2) Cod. C. 8.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
LVl. Gaulsin, archevêque de Bourges.
Vers le même temps, il arriva un prodige en Aquilaine , près la côte do la mer. 1 rois jours avant la Saint-Jean, il tomba du ciel une pluie de sans, qu'on ne pouvoit laver quand elle tomboit sÛ; la chair d'un homme sur de 1 étoffe ou sur de la pierre ; mais si elle tomboit sur du bois on la lavait bien. Guillaume , duc d Anuitaine , en manda la nouvelle au roi Robert , le priant par la même leilre de consulter les sav-ants de son royaume sur la signification de tpprodi-e. Le roi enécrivitaGauslin,son frère naturel , archevêque de Bourges, le priant de lui écrire promptement si l'on trouvoit dans les histoires qu'il fût jamais arrive quelque prodige semblable , et ce qui s en etoit en-
suivi (1). ...
L'archevêque Gauslin répondit au roi , en rapportant plusieurs exemples de prodiges semblables, tirés des anciennes histoires, et donnant à celui-ci des significations mystérieuses. Fulbert , évêque de Chartres , que le roi avoit aussi consulté , ne lui rapporte qu un irrand passage de Grégoire de Tours, avec une explication semblable , qui montre qu on ne mettoit pas alors en question que ces pro- . diges ne signiliassent quelque chose (2)
Gauslin , archevêque de Bourges , etoit tils naturel du roi Hugues Capet. 11 fut élevé des 1 enfance à Saint-Benoit-sur-Loire , et disciple du savant Abbon ; après la mort duquel le roi Kobert son frère lui donna cette abbaye, nonobstant la résistance des moines, qui ne vouloient point le recevoir à cause de sa naissance. Après la mort de Dàbert, archevêque de Bourses le roi l' éleva encore à cette dignité l'an mirtreize (3). Mais le peuple de Bourges refusa cinq ans durant de le recevoir, criant tout d'une voix que le fils d'une prostituée ne devoit pas gouverner l'église. Enfin, par l'entremise de saint Odilon, évêque de Clugny, la volonté du roi prévalut ; Gauslin fut rtru dans le siège de Bourges, et le remplit jusqua sa mort, qui arriva l'an mil trente.