XIX. Fin de Fulbert de Chartres
L'an mil vingt- neuf, l'église de France perdit une de ses plus grandes lumières, Fulbert, èvêque de Chartres. Il s'étoit attiré la colère de la reine Constance , en s'opposant au désir qu'elle avoit de faire couronner roi Robert, son dernier fils,au préjudice de Henri, qui étoit l'aîné , et que le roi son père vouloit faire reconnoître roi. Pour exclure Henri, on l'accusoit d'être dissimulé, paresseux, mou, capable de négliger ses droits comme son père; et on prétendoit que son frère avoit toutes les bonnes qualités contraires. Fulbert étoit pour Henri, suivant l'intention du roi; quoiqu'il fût bien averti que plusieurs évèques l'en blàmoient en secret, et que plusieurs, en prenant un tiers parti , étoient d'avis de ne couronner ni l'un ni l'autre du vivant du père. Enfin , la volonté du roi prévalut , et Henri fut couronné à Reims , le jour de la Pentecôte, quatorzième de mai, l'an mil vingt -sept; mais Fulbert , s'excusa de se trouver à son sacre , pour ne pas s'exposer inutilement à la colère de la reine (1).
Fulbert mourut l'an mil vingt -neuf, le dixième d'avril, laissant plusieurs disciples et quelques écrits, entre autres des lettres au nombre de plus de cent , mais courtes pour la plupart, à cause, comme il le dit souvent, de la multitude de ses occupations. Outre celles dont j'ai parlé , en voici qui me paroissent remarquables. La première, qui est une lettre dogmatique, 011, en expliquant les principaux points de la religion chrétienne, il dit que l'eucharistie n'est pas le symbole d'un vain mystère , mais , par l'opération du Saint-Esprit , le vrai corps de Jésus-Christ. Et ensuite, il n'est pas permis de douter, que celui qui a tout fait de rien, ne change par la même puissance la matière terrestre en la substance de Jésus-Christ (2).
(l) Glab. lib. ni, c. 9, Ep. 59.
ap. Fulb. Ep. loe, al. 50. (2) Ep. 1, p. 8, 10.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
Dans la seconde lettre, Fulbert répond à une consultation touchant lusage qui s observoit alors en plusieurs t glises, que le prêtre, a son ordination, recevoit de l'êveque une hoslie consacrée , qu'il devoit consumer peu à peu, en prenant tous les jours une particule, quarante jours durant (1). Je croyois, dit-il, que cet usage fut établi dans toutes les églises, en sorte que personne ne dut en être surpris ; car les évèques de notre province robseryent tous. Il parle du pays de sa naissance. Puis il raconte un l'ait qui lui avoit donné occasion de chercher la raison de cette coutume. Un prêtre ayant reçu à son ordination l'hostie de la main de l'évêque, l'enveloppa dans un parchemin destiné à cet usage , qu il ouvroit tous les jours en célébrant la messe, et en prenoit une petite partie proportionnée au nombre des jours. 11 arriva une lois, qu'ayant dit la messe, en pliant les ornements et le corporal, il oublia le parchemin où étoit l'hostie; et le lendemain l'heure de la messe étant venue, il ne la trouva plus, quelque mouvement qu'il se donnât pour la chercher. L'évêque l'ayant appris, ordonna à tous les frères de faire pénitence pour lui , et lui en imposa à lui-même
une sévère.
Je pris cette occasion de demander à l'éyêrue, s'il ne jugeroit pas à propos, sans preju-
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dice de la religion, de consumer l'hostie toute entière le premier ou le second jour, voyant qu'on ne pouvoit sans péril la prendre peu a peu pendant si long-temps , etqu il y a voit peu de prêtres capables d'en prendre un si grand soin. Il répondit que cette cérémonie representoit les apparitions de Jésus-Christ à ses disciples, pendant quarante jours après sa résurrection. Car pour aider leur foi encore foible, il ne se contenta pas de se montrer une fois à eux ; mais avant que de les envoyer dans le monde, il les fortilia pendant quarante jours delà vue de son corps, comme d une nourriture céleste. Ainsi l'évikiue qui tient la place de Jésus-Christ, étant prêt à envoyer les prêtres au peuple qui lui est soumis, leur donne l'eucharistie pour quarante jours , aûn de kîs faire souvenir de cette conduite du Sauveur. C'est ce que rapporte Fulbert, et on trouve encore la même observance marquée dans un pontifical de l'église de Soissons, écrit avant six cents ans , où on lit ces paroles après la cérémonie de l'ordination : Les prêtres doivent recevoir de l'évêque des particules du corps de Notre Seigneur, pour en communier pendant quarante jours, à l'exemple de Notre- Seigneur Jésus-Christ , qui conversa quarante jours avec ses disciples après sa résurrection. On trouve toutefois, dans un ancien ordre romain, que les nouveaux prêtres ne communioient que pendant sept jours de l'hostie qu'ils avoient reçue de l'évêque. Ce qui sullisoit pour montrer l'unité du sacritice de l'évê-
(1) Ep.2.
que et du prêtre , qui est encore une raison rapi)ortée par Fulbert (1).
Dans une autre lettre, il répond ainsi à un prêtre qui l'avoit consulté (2) : Je vous conseille, pour le plus sur, de vous abstenir de célébrer la messe , plutôt que de la dire sans avoir au moins deux ou trois assistants. Quant à l'offrande, on peut dire que ceux pour qui nous sacrifions, offrent à Dieu par nos mains le sacriOce de louange. Il répond à une autre consultation sur un prêtre, convaincu d'avoir célébré la messe sans communier , qu'il en faut exactement rechercher la cause. Si c'est par erreur contre la foi , ou pour quelque autre crime absolument mortel , il faut le déposer ; si c'est pour ivresse ou impureté, comme ce sont aussi des péchés mortels, quoique plusieurs prêtres 1 ignorent ou feignent de l'ignorer, il faut l'interdire et le châtier par l'abstinence, jusqu'à ce qu'il soit corrigé. Si c'est par dégoût à cause de la fréquente célébration , il faut le priver de la communion pendant un an entier, suivant le concile de Tolède. Si c'est une crainte excessive pour une faute légère, il faut le corriger avec charité suivant le capitulaire. Si c'est une maladie d'estomac ou de cerveau, il doit s'abstenir du ministère, jusqu'à ce qu il recouvre sa santé. Dans une autre lettre, il dit : Quant au divers nombre de psaumes, que quelques-uns ajoutent dans le temps du jeune, à la tin de chacune des heures canoniales, je n'en trouve point dérègle; et j'estimerois ces psaumes superflus , s'ils n'étoient autorises par la dévotion de ceux qui les disent. Outre les lettres de Fulbert , nous avons de lui quelques sermons, particulièrement contre les juifs, et sur la nativité de la Saint'»- Vierge, dont il institua la fête dans son dioce^u. Entre ses sermons on trouve quelques règles de pénitences canoniques pour les plus grands crimes (3).
Après la mort de Fulbert, le roi Robert fit élire évêque de Chartres Thierry, qui fut ordonné par Léothéric , archevêque de Sens : nonobstant l'opposition des chanoines de Chartres, qui avoient élu leur doyen, et lui en avoient notiflé l'élection à lui et au roi. Ils en écrivirent à cet archevêque pour se plaindre de son procédé et de la contravention aux canons. Ils en écrivirent aussi à Guérin , évêque de Beauvais , à Odolric d'Orléans, et Arnoul, archevêque de Tours , se plaignant de leur archevêque et du roi , qui vouloient leur donner pour évêque , malgré eux, un homme indigne et ignorant. Sachez, ajoutent-ils, que le comice Eudes ne le recevra jamais dans sa ville que vous n'ayez examiné s'il doit être reçu, et ne crai^-nez point de manquer à la hdelite que vous devez au roi ; vous ne la lui pouvez mieux témoigner qu'en l'obligeant à corriger les des ordres de son rovaume. Enlin , ils écrivirent à saint Odilon de Clugny, craignant qu'il ne
persuadât au comte de Chartres de s'accommoder avec Thierry ; mais tous leurs efforts furent inutiles , et Thierry demeura évêque de Chartres (1).