‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 1265 sur 2407 · LIVRE CINQUAWTE-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUAWTE-NEUVIÈME

Pierre Damien naquit à Ravenne l'an mil sept. Comme il étoit le dernier d'un grand nomLe d'enfants, un des aines fit des reproches à sa mère , de ce qu'elle leur donnoit tant de cohéritiers; et elle en fut si touchée, que, tordant les mains, elle se mit à crier qu'elle étoit une misérable qui ne mériloit pas de vivre (2). Elle cessa de nourrir ce pauvre enfant, qui devint bientôt livide de faim et de froid, et n'avoit presque plus de voix , quand une femme, qui étoit comme domestique dans cette maison, survint et dit à la mère : Est-ce agir en mère chrétienne, madame, que de faire pis que les tigresses et les lionnes, qui nabandonnent pas leurs petits? cet enfant ne sera peut-être pas le moindre de la famille. Elle s assit auprès du feu, et ayant frotté l enfant de quantité de gra sse , lui fit revenir la chaleur et la couleur ; la mère rentra en ellemême , le reprit et acheva de le nourrir.

Il étoit encore en bas âge quand il perdit son père et sa mère. Un des frères qui étoit marié se chargea de son éducution ; mais lui et sa femme étoienl avares et durs , et traitèrent cet enfant comme un esclave. Ils ne le

regardoient que de travers, lui donnoient la nourriture la plus grossière, le laissoient nupieds et mal vêtu , le chargeoient de coups ; enfin, quand il fut un peu plus grand, ils l'envoyèrent garder les pourceaux. En cet état il trouva un jour une pièce d'argent, et se croyant riche, il étoit en peine de ce qu'il en achèteroit qui lui fit le plus de plaisir. Enlin il dit en lui-même : Ce plaisir passeroit bien vite, il vaut mieux donner cet argent à un prêtre, afin qu'il oC[re le saint-sacrifice pour mon perc ;

et il le fit.

Un autre de ses frères, nomme Damien , le tira de la misère, le prit chez lui, et le traita avec une douceur et une tendresse paternelles. Ce Damien fut archiprêtre de Ravenne et ensuite moine -, on croit que ce fut de lui que Pierre prit le surnom qui le distingue (1). Par les soins de ce frère il étudia premièrement à Fayence, puis à Parme, où il eut Ives pour maître : et il fit un si grand progrès dans les lettres humaines, qu'il fut bientôt en état de les enseigner, et sa réputation lui attiroit de tous côtés un grand nombre de disciples. Se voyant ainsi riche et honoré dans la vigueur de la jeunesse , il ne succomba pas aux tentations de vanité et de plaisir, mais il fil ces réllexions salutaires : M'attacherai-je a ces biens qui doivent périr? et si je dois y renoncer pour de plus grands, ne sera-t-il pas plus agréable à Dieu de le faire dès à présent ? Il commença dès-lors à porter un cilice sous des habits de fines étoffes, à s'appliquer aux jeûnes, aux veilles et aux prières. La nuit, s il sentoit des mouvements excessifs de sensuahté, il se levoit et se plongeoit dans la rivière ; puis il visitoit les églises et disoit le psautier avant l'office. Il faisoit de grandes aumônes, nourrissoit souvent les pauvres, et les servoil

de ses mains.

Il résolut enfin de quitter entièrement le monde, et d'embrasser la vie monastique, mais hors de son pays, de peur d'en être détourné par ses parents et ses amis. Comme il étoit dans cette pensée , il rencontra deux ermites du désert de Font-Avellane, dont il avoit ouï parler ; s'étant ouvert à eux, ils le fortifièrent dans son dessein, et comme il témoigna vouloir se retirer avec eux, ils lui promirent que leur abbé le recevroit. Il leur offrit un vase d'argent pour porter à hur abbé, mais ils dirent qu'il étoit trop grand, et qu'il les embarrasseroit dans le chemin ; et il demeura fort édifié de leur désintéressement. Pour s'éprouver, il passa quarante jours dans une cellule semblable à celles des ermites , puis, ayant pris son temps , il se déroba des siens et se rendit à Font-Avellane, ou

(1) Petr. Dam. Ep. 2.

(2) Vila Saec. 6, Ben.

part. 2, p. 2*7.

suivant l'usage, on le mit entre les mains d'un des frères pour l'instruire. Celui-ci TayaiU mené à sa cellule, lui fit ôter son linge, U; revêtit d'un cilice et le ramena à l'abbé, q«'

(1) Opusc 45,0 6.

le fit aussitôt revêtir d'une cuculle. Pierre s'élonnoit qu'on lui donnât l'habit tout d'abord sans l'avoir éprouvé, et sans le lui faire demander ; mais il se soumit à la volonté du supérieur , quoiqu'alors la prise d'habit ne fût point séparée de la profession.

Le désert de Font-Avellane , dédié à sainte Croix , étoit en Ombrie, dans le diocèse d'Eugubio, et saint Romuald y a voit passé quelque temps. Les ermites qui l'habitoient demeuroient deux à deux en des cellules séparées , occupés continuellement à la psalmodie , à l'oraison et à la lecture. Ils vivoient de pain et d'eau quatre jours de la semaine : le mardi et le jeudi ils mangeoient un peu de légume , qu'ils faisoient cuire eux-mêmes dans leurs cellules. Les jours de jeûne , ils prtmoient le pain par mesure ; ils n'avoient du vin que pour le saint-sacrifice ou pour les malades. Ils marchoient toujours nu-pieds , prenoient la discipline , faisoient des génuflexions, se frappoient la poitrine, demeuroient les bras étendus, chacun selon ses forces et sa dévotion. Après Toflice de la nuit ils disoient tout le psautier avant le jour. Pierre veilloit long-temps avant que l'on sonnât matines , et ne laissoit pas de veiller encore après, comme les autres, persuadé que les dévotions particulières se dévoient pratiquer sans préjudice de Tobservance générale.

Ces veillesexcessiveslui causèrent une insomnie dont il eut peine à guérir, mais depuis il se conduisit avec plus de discrétion , et, donnant un temps considérable à l'étude, il devint aussi savant dans les saintes Ecritures qu'il l'avoit été dans les livres profanes. Il commençadonc par ordre de son supérieur à faire des exhortations à ses confrères; et sa réputation venant à s'étendre, le saint abbé Gui de Pomposie, près de Ferrare , pria l'abbé de Font-Avellane de le lui envoyer , pour instruire quelque temps sa communauté, qui étoit de cent moines. Pierre Damien y demeura deux ans, prêchant avec un grand fruit; et son abbé l'ayant rappelé l'envoya quelque temps après faire la même fonction au monastère de Saint- Vincent, près Pierrepertuse , qui étoit aussi très-nombreux. Enfin l'abbé d'Avellane le dédéclara son successeur du consentement des frères , mais malgré lui ; et après la mort de eet abbé , non-seulement il gouverna et augmenta cette communauté , mais en fonda cinq autres semblables. Gui , abbé de Pomposie , mourut le trente-unième mars mil quarantesix , après avoir gouverné ce monastère quarante-huit ans , tant par lui que par d'autres abbés qu'il mettoit à sa place pour vivre en solitude, et il est compté entre les saints (1).

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