‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 1302 sur 2407 · Apocal · texte numérisé non relu

Apocal

Nous voyons la <lécadence des études dans les Gaules dés la (in du sixième siècle, c'està-dire environ cent ans après l'établissement des Francs. Nous en avons un exemple sensible dans Grégoire de Tours. H reconnoît lui-même qu il avoit peu éludié la grammaire et les lettres humaines ; et quand il ne l'avoueroit pas on le verroit assez. Mais le moindre défaut de ses écrits est le style : on n'y trouve ni choix de matière ni arrangement. C'est confusément 1 histoire ecclésiastique et la temporelle; ce sont la plupart de petits faits de nulle importance, et il en relève souvent des circonstances basses et indignes d'une histoire sérieuse. 11 paroil crédule jusqu'à l'excès sur les miracles.

J'attribue cesdéfauts à la mauvaise éducation plutôt qu'au naturel , autrement il faudroit dire que pendant plusieurs siècles il ne seroit presque pas né d'homme qui eût un sens droit et un jugement exact. Mais les meilleurs esprits suivent aisémenlles préjugés de l'enfance et les opinions vulgaires, quand ils ne sont pas exercés à raisonner, et ne se proposent pas de bons modèles. Les études ne tombèrent donc pas entièrement avec l'empire romain, la religion les conserva ; mais il n'y eut plus que les ecclésiastiques qui étudièrent, et leurs éludes furent grossières et imparfiiites ( 1 ) . Je parle des sciences humaines, car pour les dogmes de la religion ils suivoient l'autorité certaine de l'Ecriture et de la tradition des pères. Le pape Agathon le témoigne dans la lettre dont il chargea ses légats pour le sixième concile. Nous ne les envoyons

Ï>as , dit-il , par la conliance que nous avons en eur savoir, car comment pourroit-on trouver la science parfaite des Ecritures chez des gens qui vivent au milieu des nations barbares, et gagnent à grande peine leur subsistance chaque jour par leur travailcorporel? Seulement nous gardons avec simplicité de cœur la foi que nos pères nous ont laissée.

Dans les siècles suivants, les hommes lesplus éclairés, comme Bédé, Alcuin, Hincmar, Gerbert , se sentoient du malheur des temps : voulant embrasser toutes les sciences , ils n'en approfondissoient aucune et ne savoient rien exactement. O qui leur manquoit le plus étoit la critique pour distinguer les pièces fausses des véritables. Car il y avoit dès lors quantité d'écrits fabriqués sous des noms illustres , nonseulement par des hérétiques, mais par des catholiques, vX même à bonne intention. J'ai marqué que Vigile de Thaspe avoue lui-même avoir emprunté le nom de saint Alhanase pour se faire écouter des Vandales ariens (2). Ainsi, quand on n'avoit pas les actes d'un martyr pour lire au jour de sa fête, on en composoit les plus vraisemblables ou les plus merveilleux

(1) nisl.liv.x\x,n.9,10,elc. (i) Mœurs chrél. c. 5.

(t) Hist. I. XL, n. 7. lo.

0, Conc. p. 681.

(2;> Hisl. 1. .\.xx, n. 8.

que l'on pouvoit, et par-là l'on croyoit entretenir la piété des peuples. Ces fausses légendes furent principalement fabriquées à l'occasion des translations de reliques , si fréquentes dans le neuvième siècle.

On faisoit aussi des titres , soit à la place des véritables que l'on avoit perdus, soit absolument supposés , comme la fameuse donation de Constantin , dont on ne douloit pas en France au neuvième siècle (1). Mais, de toutes ces pièces fausses , les plus pernicieuses furent les décrétales attribuées aux papes des quatre premiers siècles, qui ont fait une plaie irréparable à la discipline de l'Eglise , par les maximes nouvelles qu'elles ont introduites touchant les jugements des évêques et l'autorité du pape. Hincmar, tout grand canoniste qu'il étoit, ne put jamais démêler cette fausseté : il sa voit bien que ces décrétales étoient inconnues aux siècles précédents, et c'est lui qui nous apprend quand elles commencèrent à paroître ; mais il ne sa voit pas assez de critique pour y voir les preuves desupposilion, toutes sensibles qu'elles sont : et lui-même allègue ces décrétales quand elles lui sont favorables (2).

Un autre effet de l'ignorance est de rendre les hommes crédules et superstitieux, fauh» d'avoir des principes certains de créance et une connoissance exacte des devoirs de la religion. Dieu est tout-puissant, et les saints ont un grand crédit auprès de lui : ce sont des vérités qu'aucun catholique ne conteste ; donc je dois croire tous les miracles qui ont été attribués à l'intercession des saints , la conséquence n'est pas bonne. Il faut en examiner les preuves , et d'autant plus exactement, que ces faits sont plus incroyables et plus importants. Car, assurer un faux miracle, ce n'est rien moins , selon saint Paul , que porter faux témoignage contre Dieu , comme remarque très-judicieusement saint Pierre Damien. Ainsi, loin que la piété engage à les croire légèrement, elle oblige à en examiner les preuves à la rigueur (3). 11 en est de même des révélations, des apparitions d'esprits , des opérations du démon , soit par le ministère des sorciers ou autrement ; en un mot , de tous les faits surnaturels, quiconque a du bon sens et de la religion doit être très-réservé à les croire.

C'est par cette raison que j'ai rapporté trèspeu de ce nombre infini de miracles, que racontent les auteurs de ces siècles moins éclairés. Il m'a paru que chez eux le goût du merveilleux Temportoit sur celui du vrai , et je ne voudrois pas répondre qu'en quelques-uns il n'y eût des motifs d'intérêt , soit d'attirer des offrandes par l'opinion des guérisons miraculeuses, soit de conserver les biens des églises par la crainte des punitions divines. Car c'est à quoi tendent la plupart des histoires rapportées

(1) Hist. 1. Li, n, 14. Dam.YitaS Domin. Loric

(2) Hist. 1. XLiv, n. 22. n. 1.

(3; 1 Cor. .XV, 15. Peli.

HISTOIRE \}{J CHKJSTIANISME.

[ Deimis l'an Gu<t

dans ces recueils de miracles de saint IVlartin , de saint Benoit et des autres saints les plus fameux. Comme si ceux qui sont saints pour avoir méprisé les richesses sur la terre , étoient devenus intéressés dans le ciel , et employoient leur crédit auprès de Dieu pour se venjçer de ceux qui pilloient les trésors de leurs églises.

Page 1