IV. Reliques
Je reviens aux effets de l'ignorance et de la crédulité mal réglée. 11 faut y compter la facilité à recevoir des reliques , dont l'examen demande à proportion du jugement et de la précaution, comme celui des miracles. Il est certain en général que les reliques des saints méritent d'être honorées ; et vous en avez vu la pratique dès les premiers siècles de l'Eglise,
(1) 1, Civil, c. 8.
(1) C. 0. 1 Civit. c. 13. (2) Sleph. Epist. â-Hislll, Civil, c. 2. liv. xuii, n. 17.
dans les actes des martyrs les plus authentiques et dans les écrits des pères (t). Souvenezvous entre autres de ce que dit saint Augustin des reliques de saint Etienne el des miracles qui s'y faisoient. Mais il témoigne que dés son temps on débitoit de fausses reliques; et il n'est pas toujours aisé de les distinguer des vraies. On ne s'y seroit jamais trompé si l'on avoit toujours gardé la sage précaution de ne point tou( lier aux sépulcres des saints , et de laisser leurs corps entiers bien avant dans la terre , comme sont encore à Rome ceux des saints apôtres; et vous avez vu avec quelle fermeté saint Grégoire refusa à l'impératrice même le chef de saint Paul. On se contentoit alors d'envoyer pour reliques, ou des linges qui avoient touché les sépulcres des saints ou des tapis qui les avoient couverts, ou qui avoient couvert leurs autels (2).
Ce fut en Orient que l'on commença à transférer et à diviser les reliques , et ce fut l'occasion des impostures. Car, pour assurer des reliques , il eut fallu les suivre exactement depuis leur origine , et connoître toutes les mains par lesquelles elles avoient passé : ce qui n étoit pas si difficile dans les commencements. Mais après plusieurs siècles il fut bien plus aisé d'imposer, non-seulement au peuple, mais aux évêques devenus moins éclairés et moins attentifs; et depuis que l'on eut établi la règle de ne point consacrer d'églises ni d'autels sans reliques, la nécessité d'en avoir fut une grande tentation de ne les pas examiner de si près. L'intérêt d'attirer des offrandes et des p<»lerinages , qui enrichissoient les villes , fut encore dans la suite une tentation plus grossière.
Je ne prétends pas par ces réflexions générales rendre suspecte aucune relique en particulier ; je sais qu'il y en a plusieurs de trèscertaines , savoir, celles des saints patrons de chaque ville , qui y sont morts et qui y ont toujours été lionorés depuis : comme à Paris, saint Denis, saint Marcel, sainte Geneviève. Car, encx)re qu'elles aient été transférées du temps des Normands , on ne les a jamais perdues de vue. Pour les autres, j'en laisse l'examen à la prudence de chaque évêque ; el je dis seulement que cet examen doit être plus rigoureux à l'égard de celles qui , après avoir été cachées pendant plusieurs siècles , n'ont paru que dans des temps d'ignorance : ou que l'on prétend avoir été ap|)ortées de fort loin , sans que l'on sache ni comment elles en sont venues , ni comment elles avoient été conservées. Je crois toutefois que Dieu qui counoît le fond des cœurs ne laisse pas d'avoir agréable la dévotion des peuples, qui n'ayant intention que de l'honorer en ses saints , révèrent de bonne foi les reliques exposées depuis plusieurs siècles à la vénération publique.
Il faut donc distinguer ce qui est de la foi
(1) Mœurs chrél. c. 22. (2) ni, Episl. 30.
catholique , savoir , Futilité de l'intercession des saints et de la vénération de leurs reliques, d'avec les abus que l ignorance et les passions humaines y ont joints; non-seulement en se trompant dans le fait, et honorant comme reliques ce qui ne l'étoit pas, mais s'appuyant trop sur les vraies reliques ; et les regardant comme des moyens infaillibles d'attirer sur les particuliers et sur les villes entières toutes sortes de bénédictions temporelles et spirituelles. Quand nous aurions les saints même vivant et conversant avec nous , leur présence ne nous seroit pas plus avantageuse que celle de Jésus- Christ. Or, il dit expressément dans l'Evangile (1) : Tous direz au père de famille , nous avons bu et mangé avec vous, et vous avez enseigné dans nos places. Et il vous dira , je ne sais qui vous êtes. L'utilité des reliques est donc de nous faire souvenir des saints , et nous exciter à 1 imitation de leurs vertus : autrement la présence des reliques ni des lieux saints ne nous sauvera pas , non plus que les Juifs, à qui le prophète reprochoit qu'ils se confioient en des paroles de mensonges, en disant (2) : Le temple du Seigneur, le temple du Seigneur , sans corriger leurs mœurs.