XI. Richesses des églises
[ Di'puis l ai» doo
jusqu'à l'an 1100. ]
DISCOURS
Voilà l'effet de la richesse des églises. C'est dans tous les temps une tentation continuelle pour l'ambition des clercs et l'avarice des laïques : principalement quand le clergé ne s'attire pas par sa conduite l'amour et le respect du peuple, quand il paroit lui être à charge , et ne lui pas rendre de service proportionné aux revenus dont il jouit. Il est nécessaire qu'il y ait des fonds destinés aux dépenses communes de la religion chrétienne , comme de toute autre société : à la subsistance des clercs occupés à la servir, à la construction et l'entretien des bâtiments , à la fourniture des ornements , et surtout au soulagement des pauvres. Dès les premiers siècles , sous les empereurs païens, l'Eglise possédoit des immeubles , outre les contributions volontaires, qui avoient été son premier fonds. Mais il eût été à souhaiter que les évêques eussent toujours compté ces biens pour un embarras , comme saint Chrysostôme , et eussent été aussi réservés que saint Augustin à en acquérir de nouveaux {'2).
Nos évêques du neuvième siècle n étoient pas si désintéressés , comme nous voyons par les plaintes que l'on faisoit du temps de Charlemagne, qu'ils persuadoient aux ptTsonnes simples de renoncer au monde , atin que l'Eglise proûtàt de leurs biens au préjudice des héritiers légitimes. Sans même employer de mauvais moyens, je vois des évêques reconnus
pour saints, trop occupés, ce me semble, d'augmenter le temporel. La vie de saint Meinvérede Paderborn, sous l'empereur saint Henri , est principalement remplie du dénombrement des terres qu'il acquit à son église (1 ). Le trésor des églises, je veux dire l'argenterie, les reliquaires et les autres meubles précieux, éloientles appàtsqui attiroienl les intidèles à les piller comme les IN or mands en France, et les Sarrasins en Italie : les terres et les seigneuries excitoient la cupidité des mauvais chrétiens, soit pour les envahir à force ouverte, depuis la chute de l'autorité royale, soit pour les usurper sous prétexte de servir l'Eglise. De là vint la brigue et la simonie, pour tenir lieu de vocation aux dignités ecclésiastiques. Mais c'est aussi ce qui doit nous rassurer contre les scandales que nous voyons pendant le dixième siècle, principalement à Rome. Lelils de Dieu, promettant d assister son église jusqu'à la tin du monde, n'a point promis d'en défendre l'entrée aux méchants : au contraire, il a prédit qu'elle en seroit toujours mêlée jusqu'à la dernière séparation. 11 n a pas promis la sainteté à tous les ministres et à tous les pasteurs de son église , non pas même à leur chef , il a seulement promis des pmvoirs surnaturels à tous ceux qui entreroient dans le ministère sacré, suivant les formes qu'il a prescrites. Ainsi , comme de tout temps il s'est trouvé des méchants , qui sans la conversion du cœur et les autres dispositions nécessaires ont reçu le baptême et l'eucharistie , il s'en est trouvé qui ont reçu sans vocation l'imposition des mains, et 'n'en ont pas moins été prêtres ou évêques, bien qu'ils l'aient été pour leur perte et s<juvent pour celle de leur troupeau. En un mol. Dieu ne s'est point engagé à arrêter par des miracles les sacrilèges, non plus que les autres crimes. Il ne faut donc point faire dillicullé de reconnoitre pour papes légitimes ni Sergius III ni Jean X, et les autres, dont la vie scandaleuse' a déshonoré le saint-siège , pourvu qu'ils aient été ordonnés dans les formes par des évêques ; mais il faut convenir qu'il eût été plus avantageux à l'Eglise d'être toujours pauvre que d'être exposée à de tels scandales (2).
(1) Hist. liv. LIX, n. 16. Possid. Vit. 6, 2i. Hist. Uv. ra) Chrys. Hom. 85. in x.\ll, u. 25; \.\iv,u. 30,40. Mallh. Aug. Ser. 355, 356.
Xll. Corruption des mœurs.
Ils furent aussi en partie causés par l'ignorance , depuis qu'elle eut jeté de trop profondes racines. Après la chute des études , les bonnes mœurs et les pratiques de vertus subsistèrent encore quelque temps par la force de l'exemple et de l'éducation. On vivoit ainsi à Rome sous le pape Agalhon, vers la lin du septième siècle. Mais, l'ignorance croissant toujours, on se relâcha de ces saintes pratiques , dont on ne
connoissoit plus les raisons , et la corruption vmt au point où vous l'avez vue vers la tin du neuvième siècle, après Nicolas P^ et Adrien II; en sorte que, pour relever l'église ro^ maine, il fallut, vers le milieu du onzième siècle, y appeler des Allemands mieux instruits, comme Grégoire X et Léon IX. L ignorance n'est bonne à rien, et je ne sais où se trouve cette prétendue simplicité qui conserve la vertu. Ce que je sais, c'est que, dans les siècles les plus ténébreux et chez les nations les plus grossières, on voyoit régner les vices les plus abominables. J'en ai donné quelques preuves à l'occasion ; mais je n'ai osé les rapporter toutes, et je n'ose même les marquer plus précisément. C'est que la concupiscence est en tous les hommes, et ne manque point de produire ses funestes effets, si elle n'est retenue par la raison aidée de la grâce.
Il y a un genre de crime dont je ne trouve en ces siècles des exemples que dans l'Orient. C'est l'impiété et le mépris manifeste de la religion. >ous avez vu sans doute avec horreur les jeux sacrilèges du jeune empereur Michel, fils de Théodora , qui se promenoit par les rues de Constantinople avec les compagnons de ses débauches, revêtus des habits sacrés, contrefaisant les processions et les autres cérémonies de l'Eglise, même le redoutable sacrifice. Photius, alors patriarche, le voyoit et le souffroit , comme il lui fut reproché au huitième concile : ce qui montre qu'il étoit encore plus impie que l'empereur (13, car ce prince étoit un jeune fou, souvent ivre, et toujours emporté par ses passions; mais Photius agissoit de sang-froid et par de profondes réflexions • celoit le plus grand esprit et le plus savant homme de son siècle : c'étoit un parfait hvpocrile, agissant en scélérat et parlant en saint. Il paroit l'auteur d'une autre espèce d impiété, c'est d'avoir poussé la flatterie jusqu'à canoniser des princes qui n'avoient rien fait pour le mériter, leur bâtir des églises, leur consacrer des fêtes, comme il fila Constantin, fils aîné de l'empereur Basile Macédonien , pour le consoler de sa mort, imitant en ce point les auteurs de l'idolâtrie. Constantin Monomaque en voulut faire autant à Zoé, à qui il devoit l'empire (2).