XXI. Ecoles et successions des docteurs
Quoique les savants fussent rares et les études imparfaites, elles avoient cet avantage que Tobjet en étoit bon ; on étudioit les dogmes de la religion dans l'Ecriture et dans les pères , et la discipline dans les canons. Il y avoit peu de curiosité et d'invention, mais une haute estime des anciens ; on s<» bornoit à les étudier, les copier, les compiler, les abréger. C'est ce que l'on voit dans les écrits de Bédé, de Raban et des antres théologiens du moyen âge; ce ne sont que des recueils des pères des six premiers siècles, et c'étoit le moyen le plus sûr pour conserver la tradition.
La manière d'enseigner étoit encore la même des premiers temps. Les écoles étoient dans les è^^lises cathédrales ou dans les monastères; c'étoit l'èvêque même qui enseignoit , ou, sous ses ordres, quelque clerc ou quelque moine distingué par sa doiUrine; et les disciples, en apprenant la science ecclésiastique, se for-
moient en même temps sous les yeux de l'évéque aux bonnes mœurs et aux fonctions de leur ministère. Les principales écoles étoient d'ordinaire dans les métropoles, mais il se trouvoit souvent de plus habiles maîtres dans les églises particulières, et alors il étoit permis de les suivre. Or, j'estime important , pour la preuve de la tradition , de marquer comment les études ont passé successivement d'un pays à l'autre , et quelles ont été en chaque temps les écoles les plus célèbres en Occident. Jusqu'au temps de saint Grégoire , je n'en vois point de plus illustre que celle de Rome , mais elle tomba dès le même siècle, comme nous avons vu par l'aveu sincère du pape Agathon. Cependant le moine saint Augustin, et les autres que saint Grégoire avoit envoyés planter la foi en Angleterre , y formèrent une école , qui conserva les études, tandis qu'elles s'afiFoiblissoient dans le reste de l'Europe, en Italie par les ravages des Lombards, en Espagne par l'invasion des Sarrasins, en France par les guerres civiles. De cette école d Angleterre sortit saint Boniface, l'apôtre de l'Allemagne, fondateur de l école de Mayence et de l'abbaye de Fulde, qui étoit le séminaire de cette église. L'Angleterre donna ensuite à la France le savant Alcuin, qui, dans son école de Tours, forma ces illustres disciples, dont j'ai marqué dans l'histoire les noms , les écrits et les successeurs (1). De là vint l'école du palais de Charlemagne , très-célèbre encore sous Charles le chauve, celles de Saint-Germain de Paris, de Saint-Germain d'Auxerre, de Corbie; celle de Reims sous Hincmar et ses successeurs, celle de Lyon dans le même temps. Les Normands désolèrent ensuite toutes les provinces maritimes de France , et les études se conservèrent dans les églises et les monastères les plus reculés vers la Meuse, le Rhin, le Danube et au delà , dans la Saxe et le fond de l'Allemagne , où les études fleurirent sous le règne des Othon. En France, l'école de Reims se soutenoit, comme on voit, par Frodoard et Gerbert, et j'espère en montrer un jour la suite jusqu'aux commencements de l'université de Paris.
XXn. Monastères.
La plupart des écoles étoient dans les monastères , et les cathédrales mêmes étoient servies par des moines en certains pays , comme en Angleterre et en Allemagne (2). Les chanoines, dont l'institution commença au milieu du huitième siècle par la règle de saint Chrodegang, menoient presque la vie monastique, et leurs maisons s'appeloient aussi monastères; or, je compte les monastères entre les principaux moyens dont la Providence s'est servie pour conserver la religion dans les temps les plus misérables. C'étoient des asiles pour la doc-
ri) Hist. I. XLV, n. 18. (2) Hist. liv. XLin, n. 37. Hist. liv. LU, n. 44.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
[ Depuis Tan 000
trine et la piété , tandis que 1 ignorance , le vice la barbarie , inondoient le reste du monde. On V suivoit l'ancienne tradition , soit pour la célébration des divins offices, soit pour la pratique des vertus chrétiennes , dont les jeunes vovoient des exemples vivants dans les anciens. On y îrardoit des livres de plusieurs siècle^ , e onen écrivoit de nouveaux exemplaires, c eloit une des occupations des moines, et il ne nous resteroit guère de livres sans les bibliothèques des monastères.
Le lecteur sensé ne peut être trop sur ses ffardes contre les préventions des protestants vi des catholiques libertins, au sujet de la profession monastique. 11 semble chez ces sortes de cens que le nom de moine soit un titre pour mépriser ceux qui le portent, et un reproche suffisant contre leurs bonnes qualités. Ainsi chez les anciens païens le nom de chrétien décrioit toutes les vertus (1). Cest un honnête homme, disoit-on ; c est dommagequ II
est chrétien. On se fait une idée générale d un moine comme d'un homme ignorant, crédule, superstitieux, intéressé, hypocrite ; et sur cette fausse idée on juge hardiment de plus grands hommes; on dédaigne de lire leurs vies et leurs écrits, on interprète malignement leurs plus belles actions. Saint Grégoire etoit un grand pape , mais c étoit un moine. Les premiers qu il envoya prêcher la foi aux Anglois étoient des hommes apostoliques ; c'est dommage qu'ils fussent moines. Vous qui avez vu dans cette histoire leur conduite et leur doctrine jugez par vous-mêmes de l'opinion que vous en devez avoir ; souvenez-vous de ce que i'ai rapporté de saint Antoine et des autres moines d'Egypte; souvenez- vous que saint Basile et saint Jean Chrysùstome ont loue et pratiqué la vie monastique , et voyez si c'etoient des esprits foibles.
Je sais que dans tous les temps il y a eu de mauvais moines comme de mauvais chrétiens; c'est Ile défaut de l'humanité, et non de la profession ; aussi de temps en temps Dieu a suscité de grands hommes pour relever 1 état monastique , comme dans le neuvième siècle saint Benoît d'Aniane, et dans le dixième les premiers abbés de Clugny (2). C'est de celte sainte congrégation que sont sorties les plus grandes lumières de l'Eglise pendant deux cents ans : c'étoient là que fleurissoient la piété et les études ; que si elles n'étoient pas telles que cinq cents ans auparavant ; si ces bons moines ne parloient pas latin comme saint Cyprien et saint Jérôme; s'ils ne raisonnoienl pas aussi juste que saint Augustin , ce n'est pas parce qu'ils étoient moines, c'est parce qu'ils vivoient au dixième siècle. Mais trouvez d'autres hommes plus habiles dumêmc temps. J'avoue toutelois qu(^ les moines les plus parfaits de ces derniers temps l éloient moins que les premiers moines d'Eyjyple et
(l) Teilul. Apolog. c. 3. (2) Hist. I. XLv, n. 37.
de Palestine , et j'en trouve deux causes : la richesse et les études. Les premiers n etoient pas seulement pauvres en particulier, mais en commun; ils habitoient, non pas des forêts que l'on peut défricher, mais des déserts de sables arides où ils bàtissoient eux-mêmes de pauvres cabanes et vivoient du travail de leurs mains , c'est-à-dire des nattes ej des paniers qu'ils portoient vendre aux prochaines habitations. Yoyez ce que j'en ai dit en son lieu sur le rapport de Cassien et des autres. Ainsi ils avoient trouvé le sc^cret d éviter les inconvénients de la richesse et de la mendicité , de ne dépendre de personne , et ne demander rien à personne (1).
]\os moines de Clugny étoient pauvres tm particulier , mais riches en commun ; ils avoient comme tous les moines, depuis plusieurs siècles, non-seulement des terres et des bestiaux, mais des vassaux et des serfs. Le prétexte du bien de la communauté est une des plus subtiles illusions de l'amour-propre. Si saint Odon et saint Mayeul eussent refuse une partie des grands biens qu'on leur olTroit, l'Eglise en eût été plus édifiée, et leurs suceesseurs eussent gardé plus long-temps la régularité. Saint iMl de Calabre est de tous ceux de ce temps-là celui qui me semble avoir mieux compris l'importance de la pauvreté monastique (:>). En effet, les grands revenus engagent à de grands soins, et attirent des dilïérents avec les voisins, qui obligent a solliciter des juges, et à ( hercher la protection des puissances, souvent jusqua user de complaisance et de flatterie. Les supérieurs et les procureurs qui travaillent sous leurs ordres sont plus chargés d'affaires que de simples mTCS de famille , on doit faire part a la communauté des afliiires au moins les plus importantes : ainsi plusieurs retombent dans les embarras du siècle, auxquels ils avoient renoncé : surtout les supérieurs, qui devroient être les plus intérieurs et les plus spirituels de tous. ..• , 1.
D'ailleurs, les grandes richesses attirent la tentation des grandes dépenses. I tant batir une église magnifique, l'orner et la meubler richement ; Dieu en sera plus honore ; il taut bâtir les lieux réguliers, donner aux moines toutes les commodités pour rexactitude de l'observance, et ces bâtiments doivent être spacieux et solides pour une communauté nombreuse et perpétuelle. Cependant l humilité en souffre ; il est naturel que tout cet extérieur gi'ossisse l'idée que chaque moine se forme de soimême; et un jeune homme qui se voit lou d un coup superbement loge, qui sait qu il a part à un revenu immense, et qui voit audessous de lui plusieurs autres hommes, es bien tenté de se voir plus grand que quand il étoit dans le monde simple particulier, et peutêtre de basse naissance. Quand je me n^pre-
jusquàiaii lloo^
DISCOURS
sente l'abbé Didier occupé pendant cinq ans à bàlir somptueusement l'église du mont Cassin , faisant venir pour lorner des colonnes et des marbres de Rome , et des ouvriers de Constantinople; et que d'un autre côté je me représente saint Pacôme sous ses cabanes de roseaux, tout occupé de prier et de former l'intérieur de ses moines, il me semble que ce dernier alloit plus droit au but, et que Dieu étoit plus honoré chez lui (1).
Les études firent encore une grande différence entre ces anciens moines et les modernes. Les anciens n'étudioient uniquement que la morale chrétienne, par la méditation continuelle de l'Ecriture et la pratique de toutes les vertus. Du reste c'étoient de simples laïques, dont plusieurs ne savoient pas lire. Nos moines d'Occident étoient clercs pour la plupart dés le septième siècle , et par conséquent lettrés, et l'ignorance des laïques obligeoil les clercs à embrasser toutes sortes d'études. Les premiers abbés de Clugny furent des plus savants hommes de leur temps, et leur savoir les faisoit rechercher par les évêques et les pajH^s, et même par les princes; tout le monde les consultoit, et ils ne pouvoient se dispenser de prendre part aux plus grandes affaires de lEglise et de l'état. L'ordre en profiloit, les biens augmenloient , les monastères se inultiplioient; mais la régularité en souffroil, et des abbés si occupés au dehors ne pouvoient avoir la même application pour le dedans que saint Antoine et saint Pacôme, qui n'avoienl point d'autres affaires, et ne quitloient jamais leurs solitudes.
D'ailleurs, l'étude nuisoil au travail des mains, pour lequel on ne trouvoit plus de temps, principalement depuis que les moines eurent ajouté au grand office ceux de la vierge et des morts, et un grand nombre de psaumes au delà. Or, le travail est plus propre que rétude à conserver l'humilité ; et quand on retranche la plus grande partie des sept heures de travail ordonnée par la règle de saint Benoît, ce n'est plus proprement la pratiquer : c'est peut-être une bonne ohserv-inrn maîc
cité (i). Tant que Ion baptisera au nom du père, et du fils et du Saint-Esprit, on professera la foi de la trinité; tant que Ion célébrera la messe, on déclarera que l'on croit le mystère de l'eucharistie. Les formules des prières sont autant de professions de foi sur la matière de la grâce , comme saint Augustin Ta si bien montré. La psalmodie et les lectures dont roihce de l'Eglise est composé, engagent nécessairement à conserver les saintes Ecritures, et à apprendre la langue dans laquelle on les lit publiquement , depuis qu'elle a cessé d'être vulgaire. Aussi est-il bien certain que c'est la religion qui a conservé la connoissance des langues mortes. On le voit par l'Afrique, où le latin est absolument inconnu , quoique du temps de saint Augustin on l'y parlât comme dans lltalie. C'est donc par un effet de la Providence que le respect de la religion a fait conserver les langues antiques , autrement nous aurions perdu les originaux de TEcriture sainte et de tous les anciens auteurs, et nous ne pourrions plusconnoître si les versions sont fidèles.
c'est peut-être une bonne observance, mais non pas la même (2).