XX. Thierry, abbé de Saint-Evroul
L'année suivante mil cinquante-six , il alla à l'abbaye de Saint-Evroul, pour y mettre la paix entre l'abbé Thierry et le prieur Robert (2). Ce monastère , après avoir été ruiné et long-temps abandonné, venoit d'être rétabli par deux gentilshommes du pays, Hugues de Grentemaisnil et Robert, son frère , qui y mirent pour premier abbé Thierry, moine de Jumièges, natif du pays de Caux. Hugues, évêque de Lisieux,lui donna la bénédiction abbatiale l'an mil cinquante, et dès qu'il y fut établi , il s'appliqua à réparer les bâtiments , et faire garder au dedans une observance exacte, en sorte que ce monastère devint une école célèbre pour les mœurs et pour la doctrine. L'abbé Thierry s'occupoit pour travail des mains à transcrire des livres , et y occupoit ses moines , et il enrichit sa maison d'une bibliothèque considérable pour le temps.
(t) Elog. Sac. 0, Ben.
par. 2, p. 22.
(2) Elog. Sœc. G, Act.
Ben. par. 2, p. 127, ex Ordcric. li'j. m, elc.
Cette application à l'intérieur faisoit murmurer quelques-uns de ses moines. De quoi vivront, disoient-ils, ceux qui prient , si personne ne travaille au dehors ? Un homme ne mérite pas d'être abbé (juand il ne songe qu'à lire ou a écrire dans le cloître , au lieu de procurer aux frères de quoi vivre. Celui qui s'éleva le plus contre lui fut le prieur du monastère, Robert, un des fondateurs, frère de Hugues de Grentemaisnil. Céloit un jeune homme, d ailleurs de Ixumes mœurs, mais fier de sa noblesse et des biens qu'il a voit donnés au monastère, vif et prompt, facile à mettre en colère , plus disposé à commander qu'à obéir, toujours prêt à recevoir et à donner.
L'abbé Thierry, après avoir long-temps souffert ses murmures et ses reproches , voyant qu'il ne gagnoit rien par la patience, et que le scandale augmentoit au préjudice de la communauté, alla trouver Guillaume, duc de Normandie, et lui voulut remettre sa crosse pour marque qu'il renoncoit à labbaye. Mais le duc, usant d'un sage conseil, renvoya le jugement de cette afTaire à l'archevêque Maurille, qui se rendit à Saint-Evroul avec le savant Fulbert, son conseiller, Hugues, évêque de Lisieux, diocésain de l'abbaye; Ansfrid, abbé de Préaux, Lanfranc, prieur du Bec, et plusieurs autres hommes de grande capacité. Ils y célébrèrent la fête de Saint-Pierre et de Saint-Paul en mil cinquante-six ; puis, ayant soigneusement examiné les causes de la division , ils ordonnèrent à l'abbé Thierry de continuer à gouverner le monastère comme il avoit fait jusqu'alors , et exhortèrent le prieur Robert à lui être entièrement soumis.
Le monastère de Saint-Evroul demeura quelque temps en paix ; mais, comme Robert étoit d'un esprit inquiet, il recommença à le troubler, en sorte que labbé Thierry résolut absolument de quitter. Il assembla donc en chaj)itre les moines de Saint-Evroul , leur déclara qu'il alloit en pèlerinage à Jérusalem, et leur donna sa bénédiction. Puis il alla à Lisieux trouver Hugues, son évêque, à qui il remit le soin de leurs Ames, et partit laiss*mt tous ses amis très-allligés. Mais il n'alla que jusqu'en lile de Chypre, où, étant entré dans une église et y ayant fait s<i prière, il se trouva mal étant accablé de vieillesse et de fatigue, et mourut subite ment le premier jour d'août mil cinquante-huit. H fut enterré dans la même église avec grand honneur, et est honoré comme saint.