XXX. L abbé Didier, cardinal
Ensuite le pape envoya au mont Cassin dire à l'abbé Didier de venir au plus tôt à sa rencontre, comme il alloit dans la Marche (1). L'abbé le rencontra au monastère de Farfe, et en fut reçu avec de grands témoignages d'amitié. Delà il le suivit à Ossimo, où le sixième de mars, qui ètoit le second samedi de carême, le pape l'ordonna prêtre-cardinal du titre de sainte Cécile, et le lendemain dimanche il lui donna la bénédiction abbatiale avec une ample nmlirmation des privilèges du monastère. De plus il le lit son vicaire pour la rèformation de tous les monastères dans la Campanie, la Principauté, la Pouille et la Calabre.
L'abbé Didier, qui fut un des plus grands personnages de ce siècle, ètoit de l'illustre famille des princes de Bénévent (2). Dès l'enfance il fréquentoil les églises, écoutoit volontiers les saintes lectures, et s'en entretenoit avec des personnes pieuses; mais son père, qui n'avoit que lui , vouloit l'engager dans le monde , et sitôt qu'il fut en âge, il le fiança avec une fille noble, contre son inclination. Peu de temps après, le ptTC ayant été tué par les Normands, le jeune DauGer, car c'étoit le premier nom de Didier, âgé d'environ vingt ans résolut de se retirer secrètement, et par le secours d'un moine nommé Jaquint, il se déroba de ses parenis, et recul l'habit monastique de lamam d'un saint ermite nommé Santari. Mais ses parents, l'ayant découvert , lui arrachèrent le saint habit, et le ramenèrent par force àBènc»vent, où il demeura près d'un an étroitement gardé dans la maison de sa mère. H s'échappa toutefois, et vint à Salerne trouver le prince Gaimar son parent, et lui dit : Puisque je ne puis
être moine en mon pays, souffrez que je le sois ici sous votre protection. Gaimar, admirant la résolution de ce jeune homme , lui promit ce qu'il désiroit, surtout de ne le point rendre à ses parents malgré lui. Ainsi Dauûer demeura quelque temps au monastère de la Trinité de Cave, près de Salerne. Enfin, Landulfe, prince de Bénévent , cédant aux importunités de la mère, vint lui-même à Salerne, et le ramena, à condition qu'il auroit la liberté de vivre au monastère de Sainte-Sophie, près de Bénévent. Il y fut reçu avec plaisir par l'abbé Grégoire , qui lui changea son nom en celui de Désidérius, ou Didier.
Ayant vécu quelques années dans ce monastère avec grande édification, il passa à celui deTrémile dans une lie de la mer Adriatique, dite autrefois de Diomède ; mais voyant que l'abbé le vouloit mettre à sa place, il s'en retira, et demeura trois mois avec des ermites. Enfin, par ordre du pape, il revint à Sainte- Sophie. C'étoit Léon IX, qui peu de temps après, étant venu à Bénévent , connut le mérite de Didier par le cardinal Humbert et le chancelier Frédéric, et le prit tellement en amitié que souvent il le faisoit servir à l'autel, et chanter l'évangile à sa messe. Ensuite Di dier alla à Salerne pour se faire traiter d'une grande maladie causée par ses abstinences et ses veilles. Il y fit amitié avec Alfane, clerc très-noble et très-sage, lui persuada d'embrasser la vie monastique, et l'emmena à Sainte-Sophie de Bénévent.
Victor II ayant succédé à Léon IX, Alfane craignit son indignation , parce que ses frères étoient accusés de la mort de Gaimar, prince de Salerne, et voulut essayer de gagner ses bonnes grâces, espérant d'y réussir par le moyen du chant, qu'il savoit en perfection, et (le la médecine, dont il avoit aussi une grande connoissance , et dont il avoit apporté quelques livres de Salerne. Ayant donc composé et préparé autant qu'il put de médicaments, il alla, à la suite de l'archevêque de Bénévent, trouver le pape à Florence, et y amena Didier. Les deux amis acquirent bientôt une grande familiarité auprès du pape ; mais Didier, considérant que le séjour en cette cour ne convenoit point à sa profession, persuada à Alfane de s'en retirer. Ils vinrent se prosterner aux pieds du pape, lui demandant leur congé, et la permission de passer au mont Cassin pour y vivre plus régulièrement ; et l'ayant obtenue , ils s'acheminèrent à ce monastère avec deux moines que l'abbé Pierre avoit envoyés au pape, pour lui faire savoir son élection. Didier et Alfane y demeurèrent quelque temps, se faisant aimer de tous les frères ; puis Gifulfe , prince de Salerne , demanda Alfane pour être abbé de Saint-B( noît, près la même ville, et enfin pour en être archevêque comme j'ai dit (1). Il est célèbre
(1) Chr. Cass. in,c. 13. 1, 2, etc. Acla SS. Ben.
(2) Chr. Cass. lib. m, c. SaîC 6, p. 580.
(1) Sup. n. 20.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
entre les auteurs ecclésiastiques de ce siècle, pour plusieurs ouvrajçes qu'il composa. Didier fut envoyé au monastère de Saint-Benoit de Capoue , pour le gouverner comme prévôt et en renouvela l'église ; ensuite l'abbé Fridéric étant devenu pape sous le nom d'Etienne IX , le fit venir à Rome , et peu de temps après il fut lui-même élu abbé, et destiné à la légation de Constantinople. Il renouvela tous les bAtiments du mont Cassin, et en fut compté pour le quatrième restaurateur après saint Benoît, Pètronax et Aligerne.