‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 1385 sur 2407 · LI. Saint Dominique le cuirassé · texte numérisé non relu

LI. Saint Dominique le cuirassé

En mil soixante-deux , Pierre Damien perdit un illustre ami, dont il nous a conservé l'histoire toute merveilleuse. C'est Dominique, surnommé en latin Loricatus^ à cause d'une cuirasse de fer qu'il portoit continuellement par pénitence (4). Comme il étoit déjà clerc, ses parents donnèrent à l'évêque une peau de bouc pour le faire ordonner prêtre ; mais cette

(2) Opusc. XX, c. 7.

(1) Opusc. xxii.

(4) Vita Domin. Sa'C. 6, Beu. p. Wi.

faute fut cause de sa conversion. Car il en fut tellement effrayé , qu'il quitta le monde et se lit moine, puis ermite, avec Pierre Damien en un lieu nommé Lucéole en Ombrie , sous la conduite d un saint homme, nommé Jean de Monteleltro ; et, parce qu'il avoit été ordonne par simonie , il s'abstint toute sa vie du service de l'autel. Il garda la virginité , et eut un attrait particulier pour les austérités corporelles.

Les ermites de Lucéole hahitoient en dixhuit cellules, et leur règle étoit de ne boire point de vin, n'user d'aucune graisse pour assaisonner leur nourriture , ne manger rien de cuit que le dimanche et le jeudi, jeûner au pain et à l'eau les cinq autres jours, et s'occuper continuellement de la prière et du travail des mains. Tout leur bien consistoit en un cheval ou un âne pour apporter leur subsistance. Us gardoient le silence toute la semaine, et ne parloient que le dimanche entre vêpres et compiles. Dans leurs cellules ils étoient nupieds et nu-jambes. Dominique se soumit, du consentement de son prieur, à la direction de Pierre Damien , et demeuroit dans une cellule proche delà sienne, en sorte qu'il n'y avoit que l'église entre deux. Il porta sur sa chair, pendant un grand nombre d'années, une chemise de inailles de fer, qu'il ne dépouilloit que pour se donner la discipline; mais il ne se passoit guère de jour qu'il ne chantât deux psautiers en se frappant à deux mains avec des poignées de verges ; encore étoit-ce dans le temps où il se relâchoit le plus ; car pendant le carême , ou lorsqu'il acquittoit une pénitence pour quelqu'un , il disoit au moins irois psautiers par jour, en se fustigeant ainsi. Souvent il disoit deux psautiers de suite, se donnant continuellement la discipline , et demeurant toujours debout, sans s'asseoir ni cesser un moment de se frapper.

Pierre Damien , lui ayant un jour demandé s'il pouvoit faire quelque génuflexion avec sa cuirasse , il répondit : Quand je me porte bien je fais cent génuflexions à tous les quinze psaumes , c'est-à-dire mille pendant un psautier. Lu soir il le vint trouver, ayant le visage tout livide de coups de verges, et lui dit: Mon maître, j'ai fait aujourd'hui ce que je ne me souviens point d'avoir encore fait; j'ai dit huit psautiers en un jour et une nuit. II est vrai qu«, pour dire plus vite le psautier, il avouoit lui-même qu'il ne prononcoit pas les psaumes entièrement, et se contentoit d'en repasser les paroles dans son esprit ; mais il disoit que, pour réciter vite, il falloit êlre fort attentif. Il vécut quelque temps éloigné de son directeur, qui , s'étant ensuite informé de sa manière de vivre, il lui répondit qu'il vivoit en homme charnel, et que les dimanches et les jeudis il relâchoit son abstinence. Quoi , dit Pierre Damien , mangez-vous des œufs ou du fromage? Non, dit-il. Mangezvous du poisson ou du fruit.^ Je les laisse aux

HISTOIRE DU CHRISTIANISME

[An de J.-C. lOOi.

malades. Enfin il se trouva que ce relâchement consistoit à manger du fenouil avec son pain , comme il est d'usage en Italie.

Ayant su que Pierre Damien avoit écrit de lui qu'il avoit récité un jour neuf psautiers avec la discipline , il en fut lui-même étonné, et voulut encore en faire l'expérience. Il se dépouilla donc un mercredi, et, ayant pris des verges à ses deux mains, il ne cessa loule la nuit de réciler en se frappant : en sorte que le lendemain il avoit dit douze psautiers, et le treizième jusqu'à Beaii quorum. A son exemple, l'usage de la discipline s'établit tellement dans le pays, que non-seulement les hommes, mais les femmes nobles, s'empressoient à se la donner. Dominique trouva un jour un écrit, portant, que si on disoit quatre-vingts fois douze psaumes qui y éloient marqués , en tenant les bras élevés en croix, on rachèteroitunan de pénitence. Aussitôt il le mit en pratique, et récitoit tous les jours ces douze psaumes les bras en croix quatre-vingts fois de suitesans intervalle. En disant le psautier, il ne se contentoil pas des cent cinquante psaumes , il y ajoutoit les cantiques , les hymnes , le symbole de saint Athanase et les litanies, que l'on trouve encore à la fin des anciens psautiers.

Quelques années avant sa mort, ayant trouvé que les lanières de cuir étoient plus rudes que les verges, il s'accoutuma à s'en servir, et quand il sortoit il portoit ce fouet sur lui pour se donner la discipline partout où il couchoit. Quand il n'étoit pas en lieu où il pût se dépouiller entièrement , il se frappoit au moins sur les jambes, les cuisses, la tète et le coa ; car, quoiqu'il allât nu-pieds, son habit ne lui venoit qu'à mi-jambe , au lieu que ceux des autres ermites alloient jusqu'à terre, pour les garantir du froid. Le jeûne et le poids de sa cotte de maille lui avaient rendu la peau noire comme celle d'un nègre. Il portoit de plus quatre cercles de fer, deux aux cuisses et deux aux jambes ; et ensuite il y en ajouta quatre autres. Cette affreuse pénitence ne l'empêcha pas d'arriver à une grande vieillesse; et à sa mort on trouva qu'outre la chemise de maille qu'il portoit ordinairement , il en avoit une autre étendue sous lui , comme pour lui servir de drap. Il mourut en mil soixante-deux, le quatorzième d'oitobre, jour auquel l'Eglise honore sa mémoire. On l'enterra d'abord dans sa cellule , de p<*ur que les moines du voisinage ne l'enlevassent; mais Pierre Damien le fit ensuite transférer h(morablement dans le chapitre , et le corps se trouva tout entier, quoique ce fût le neuvième jour après sa mort (1).

LU. Compensations de pénitences.

Ce n'étoit pas seulement pour lui-même que Dominique se mortiûoit ainsi, c'étoit encore

(1) Martyr. Rom. 14 octob.

pour acquitter les pénitences des autres. Car on étoil alors persuadé que pour chaque péché on étoit obligé d'accomplir la pénitence marquée par les canons ; en sorte que, s'il y avoit dix ans pour l'homicide , celui qui en avoit commis vingt devoit deux cents ans de pénitence. Et, comme il étoit impossible de l'acquitter, on avoit trouvé des moyens pour la racheter. Or, Pierre Damien dit avoir appris de Dominique que l'on accomplissoit cent ans de pénitence par vingt psautiers , accompagnés de discipline (i). Car trois mille coups de discipline valoient un an de pénitence , et mille coups se donnoient pendant dix psaumes ; par conséquent les cent cinquante psaumes valoient cinq ans de pénitence, et les vingt psautiers en valoient cent. Dominique accomplissoit facilement en six jours celte pénitence de cent ans, et en acquittoit ainsi les pécheurs. Une fois même, au commencement d'un carême, il pria Pierre Damien de lui imposer mille ans de pénitence , et peu s'en fallut qu'il nerachevàtavanlla fin du carême (2),

Dans un autre ouvrage, intitulé la Perfection des moines , Pierre Damien soutient que les moines , qui oui commis de grands péchés lorsqu'ils vivoienl dans le monde, n'en sont pas quilles par la ( ommune observanc«» de la règle , et qu'ils doivent y ajouter des pénitences proportionnées à leurs péchés (3). Un moine, dit il, me vint trouver, et me confessa les péchés qu'il avoit commis étant laïque. 11 devoit faire, s'il m'en souvient bien , soixante-dix ans de pénitence, selon les canons; et il y avoit environ sept ans qu'il portoit Ihabit de religion. Je lui demandai combien il avoit déjà fail de pénitence pour ses péchés , il répondit qu'il les avoit tous confessés à l'abbé ; mais qu'il ne lui avoit imposé aucune pénitence contre l'observance commune du monastère; assurant que la seule conversion, c'est-à-dire la pratique de la règle , sufflsoit pour la rémission de tous ses péchés. J'en eus horreur, et je m'écriai que ce pauvre homme avoit été trompé, puisqu'il n'avoit pas commencé sa pénitence, au lieu qu'il pouvdit l'avoir achevée par diverses austérités. Pierre Damien ne rapporte à mon avis aucune preuve solide de cette opinion , qui n'étoit fondée que sur ces supputati(ms de tant d'années de pénitences inconnues à l'antiquité.

Il dit ailleurs, parlant à un évêque : Vous n'ignorez pas que quand nous recevons des pénitents quelque fond de terre, nous leur relâchons de la quantité de leur pénitence à proportion de leur présent (4). Ce qui venoit encore du même principe d'estimer et commuer les pénilenc(^s; et c étoit un moyen facile d'enrichir les églises.

Quelques-uns, toutefois, blâmoient les flagellations, et en général les compensations de pé-

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