III. Commencemenls de saint Jean Gnalberf
L'abbé Jean, fondateur de Vallombreuse, etoit Florentin. Son père, Gualbert, dont le
(1) 1 Cor. XV, 15.
2} Sup. lib. LX, n. 50.
Vitan. H,
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
[AndeJ.-C.t063.
nom lui domoura, étoit noble et homme de guerre : il eut deux fils, Hu«,'ues et Jean, dont nous parlons (1). Un de leurs proches ayant été tué, le meurtrier évitoit la rencontre de toute la famille, qui, suivant les lois babares, avoit droit de venger cette mort. Jean, allant un jour à Florence avec ses écuyers, rencontra ce meurtrie • dans un chemin si étroit, qu'il étoit impossible de se détourner l'un de l'autre. Le coupable, le voyant venir de loin, désespéra de sa vie; et, descendant aussitôt de cheval, il se jeta par terre sur le visage , les mains étendues en croi\, et attendoit ainsi la mort. Jean en fut touché, et, par respect pour la croix qu il représenloit par sa posture, il résolut de lui pardonner. 11 lui dit donc de se lever sans rien craindre, et l'assura que désormais il pouvoit aller librement où il voudroit. Jean vint ensuite à l'église de Saint-Miniat, et, y étant entré pour prier, il vit le haut de la croix s'incliner vers lui, comme pour le remercier de ce qu'à sa considération il avoit pardonné à son ennemi On garda celte croix dans le monastère de Saint-Miniat, et on la montre encore à Florence.
Jean , touché de ce miracle , commença à penser sérieusement à quitter le monde, et se donner tout à Dieu ; et, quand il fut arrivé prés de Florence, il y envoya ses gens préparer le logis, et retourna sur ses pas à Saint- Miniat, où, étant descendu de cheval, il demanda l'abbé, et le pria de FaidiT dans son dessein, lui déclarant le miracle de la croix. L'abbé lui conseilla de quitter le monde; mais, pour l'éprouver, il lui représenta les rigueurs de la vie monastique, et ( ombien il étoit diflicile d'en souffrir la pauvreté dans la lleur et la force de la jeunesse. Cependant, un de ses gens, voyant qu il ne venoit point à Florence, retourna à la maison, et dit au père ce qui s'éloit passé. Celui-ci, fort alarmé, vint à Florence, cherchant partout son iils; il alla aussi à Saint-Miniat, et, sachant qu il y étoit et qu'il vouloit prendre l'habit monastique, il pria l'abbe de le lui amener. Jean ne vouloit point paroitre devant son père, sachant bien qu'il ne le demandoitque pour le tirer du monastère; et , tandis que Gualbert crioit et menacoit si on ne lui rendoit son lik, le jeune homme dit en lui-même : De qui puis-je plus dignement recevoir le saint habit que de laulel , où on offre le sang de Jésus-Christ ? Alors, trouvant à l'écart la cuculle d un des moines, il la porta promptement à l'église, la mit sur l'autel avec respect, et, après s'être coupé les cheveux, il s'en revêtit avec joie. Tous les moines admirèrent sa foi ; et l'abbé étant entré, et le voyant assis avec les autres, fit aussi entrer son père. D'abord qu'il vit son fils en cet état, il cria, déchira ses habits, se frappa la poitrine, s égratigna le visage, et paroissoit
hors de son bon sens. Enfin, Tabbé, les moines et son iils même lui parlèrent si efticacement, qu'il revint à lui, donna sa bénédiction à son fils, et l'exhorta à s avancer dans la vertu.
Il fit un tel progrés, que, quelque temps après l'abbé étant mort , tous les moines unanimement l'élurent pour lui succéder, mais il \o refusa ; et ensuite, l'amour de la solitude et le désir d'une plus grande perfection, le fit sortir de Saint-Miniat avec un autre moine. Ayant passé en divers lieux, ils vinrent à Camaldoli, et y demeurèrent assez long-temps. Le prieur voulut engager Jean Gualbert à prendre les ordres et promettre la stabilité en ce lieu-là, mais il le refusa , parce que son attrait étoit pour la viecénobitique, selon la règle de saint Benoît, et les Camaldules mènent la vie érémitique.
(1) \i(a S.TC. 6, Bened. pari 2, p. 2ft8.