‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 1417 sur 2407 · XX. Ecrit de Lanfranc contre Bérenger · texte numérisé non relu

XX. Ecrit de Lanfranc contre Bérenger

Pendant que Lanfranc étoit abbé de Saint- Etienne, il écrivit son livre de l'eucharistie contre Bérenger, adressé à lui-même, en forme de lettres, qui commence ainsi (2) : Si Dieu vous inspiroit de vouloir bien conférer avec moi en quelque lieu convenable, ce seroit un grand bien peut-être pour vous , et certainement pour ceux que vous séduisez. Car il en arriveroit, ou que vous céderiez à l'autorité de toute l'Eglise, ou que si vous demeuriez dans votre opiniâtreté , ils se rendroient aux vérités qu'on leur feroit entendre, et que l'Eglise ne cesse point d'enseigner. Mais vous avez pris le parti de soutenir en cachette votre erreur devant les ignorants , et de confesser la foi orthodoxe dans les conciles, non par l'amour de la vérité, mais par la crainte de la mort. C'est pourquoi vous me fuyez, el vous fuyez les personnes pieuses qui peuvent juger de vos discours et des miens , principalement des passages favorables à vos opinions , que vous inventez par une témérité criminelle, et

(1) Sup. 1. Lix, n. 72. (2) Mabill. Praf. 2, S*c. Vita Lanfr. n. 8, Sa?c. ô, 6, n. 57. Beued.

que vous attribuez aux saints docteurs par malice ou par ignorance, en citant tel ou tel ouvrage de saint Augustin , de saint Grégoire, de saint Jérôme ou de quelqu'un de ceux dont l'autorité est la plus respectée dans F Eglise. Car toutes les chicanes seroient à bout quand on apporteroit les livres, et que l'on montreroit plus clair que le jour que les passages que vous en citez sont faux ou corrompus.

Ensuite il lui reproche sa condamnation au concile de Rome , sous Nicolas II , et l'abjuration qu'il y avoit faite (1). Au préjudice de laquelle, continue-t-il, vous avez depuis composé un écrit, auquel j'ai entrepris de répondre en cet ouvrage ; et afin que l'on voie plus clairement ce que vous dites et ce que je réponds , je mettrai tour à tour, en tête de chaque article , votre nom et le mien , sans toutefois répondre à tout, mais abrégeant autant qu'il me sera possible.

Bérenger rapportoit une partie de son abjuration , faite sous Nicolas II , disant que c'étoit un écrit du cardinal Humbert, contraire à la vérité catholique, et que ce cardinal , qu'il traite de Bourguignon impertinent, l'avoit voulu obliger à professer son erreur (2). Lanfranc répond : Tous ceux qui ont connu Humbert, par eux- mêmes ou parles autres, savent que c'étoit un homme pieux , qui a persévéré dans la foi chrétienne et dans les bonnes œuvres, et très-instruit des sciences ecclésiastiques et séculières. Le saint pape Léon l'amena à Rome, non de Bourgogne, mais de Lorraine, et l'ordonna archevêque pour prêcher en Sicile; ensuite l'église romaine le fit cardinal : et il a vécu de telle manière dans cette place, qu'il n'y a jamais eu le moindre soupçon contre sa doctrine. H présidoit à tous les conciles et à tous les conseils du saint -siège, comme toute l'église latine en est témoin. Quand il auroit été Bourguignon, ce sero l une impertinence de lui reprocher sa patrie; et, en soutenant qu'il a écrit contre la vérité catholique, ce n'est pas lui seul que vous accusez , ce sont les papes, l'église romaine et plusieurs pères; et vous tombez dans le cas de ce qu'ils ont dit d'un commun consentement , que l'hérétique est celui qui s'écarte de la doctrine de l'église romaine et de l'église universelle.

Lanfranc reproche ensuite à Bérenger d'avoir exprès retranché le commencement de son abjuration , pour faire croire aux lecteurs que ce qu'il traitoit d'hérésie étoient les paroles du cardinal Humbert et non pas les siennes. Lanfranc rapporte l'abjuration entière, telle que Bérenger l'avoit lue et souscrite dans le concile de Rome; puis il ajoute : Pourquoi donc attribuer cet écrit à l'èvêque Humbert plutôt qu'à vous, qu'au pape Nicolas, qu'à son concile, enfin qu'à toutes les églises qui l'ont reçu avec respect et ont rendu grâce à

(1) Sup. I. Lx,n. 31.

HISTOIRE DU CHRISTIANISME

Dieu (le votre conversion ? Si ce n'est pas que vous persuadez plus aisément aux ignorants qu'un seul homme a pu se tromper que tant de personnes et tant d'églises, et qu'en vous l'attribuant vous vous convaincriez de parjure puisque vous vous efforcez de le détruire.

Bérenger disoit : Le Bourguignon étoit dans Fopinion, ou plutôt la sottise du vulgaire, de Pascal et de Lanfranc , qne la substance du pain et du vin ne reste plus sur l'autel après la consécration (1). Lanfranc répond : Je veux que vous sachiez, vous et mes amis et toute l'éghse, que quand je n'aurois ni autorité ni raison pour prouver ma créance, j'aimerois mieux être avec le vulgaire un catholique rustique et ignorant, que d'être avec vous un hérétique poli et agréable. Et comme Bérenger accusoit Humbert de contradiction, Lanfranc ajoute : Misérable que vous êtes, pourquoi juriez- vous que vous croyiez ce que vous trouviez si contradictoire? Si vous pensiez avoir la vraie foi , ne valoit-il pas mieux finir votre vie par une mort glorieuse que de commettre un parjure?

Pour montrer cette prétendue contradiction, Bérenger disoit (2) : Quiconque dit que le pain et le vin de l'autel sont seulement des sacrements, ou que le pain et le vin sont seulement le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ , celui-là certainement soutient que le pain et le vin demeurent. Lanfranc répond : Le concile de Rome n'a rien décidé de semblable , et l'évéque Humbert ne vous a point proposé de le confesser. La première opinion que le pain et le vin ne sont que des sacrements est la votre et celle de vos sectateurs ; la seconde , que le pain et le vin sont seulement le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ, n'est l'opinion de personne. Car vous niez la vérité de la chair et du sang ; et l'Eglise, en croyant que le pain est changé en chair et le vin en sang , croit aussi que c'est un signe de l'incarnation , de la passion de iNotre Seigneur, de la concorde et de l'unité des fidèles. Lanfranc conclut de là qu'il n'y avoit aucune contradiction dans l'écrit que l'on fit souscrire à Bérenger, puisque pour y en trouver et s'excuser de parjure il y ajoutoit ce qui n'y étoit pas.

Quant à ce que Bérenger avancoit, qu'en disant que le pain et le vin sont le corps et le sang de Jésus-Christ, on reconnoît que le pain et le vin demeurent. Lanfranc répond : On donne souvent aux choses le nom de ce dont elles sont faites, comme quand Dieu dit à Adam (3) : Tu es terre, et tu retourneras en terre. Ainsi, TEcriture nomme pain le corps de Notre Seigneur, soit parce qu il est fait de paui et qu'il en relient quelques qualités, soit parce qu'il estla nourriture de l'âme et le pain des anges.

Il reproche ensuite à Bérenger qu'au défaut

(3) C 6. Gcn. III, 19.

[AndeJ.-C. 106C.

de l'autorité il avoit recours à la dialectique, et il ajoute : Dieu m'est témoin que , quand il s'agit des saintes lettres, je ne voudroisni proposer ni résoudre de ces sortes de questions ; et, si quelquefois le sujet de la dispute est tel qu'il soit plus facile à expliquer par les règles de cet art, je le cache autant que je puis sous des expressions équivalentes. Il le réfute ensuite par les règles les plus solides de la dialectique, et il ajoute: Quand vous alTectez dans une question de cette importance les mots d'affirmation, sujet, attribut et les autres termes de l'art, il paroît que vous ne le faites que pour montrer aux ignorants combien vous êtes habile dans la dispute , puisque vous pourriez soutenir de même votre opinion sans user de ces termes (1).

AndeJ C. 1006.

Page 1