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XVII. Concile de Rouen

Cettemême année, mil soixante-quatorze (2), Jean, archevêque de Rouen, tint un concile à l'occasion du tumulte arrivé l'année précédente dans l'église de Sainl-Ouen , le jour de la fêle du saint, vingt-quatrième d'août. Le roi d'Angleterre, Guillaume, étoitauMans, etavec lui l'archevêque et l'abbé de Saint-Ouen , comme plusieurs autres seigneurs. Le jour de la fêle, l'archevêque devoit, selon la coutume, célébrer la messe dans l'église du monastère. Il partit du Mans, et envoya devant à Rouen avertir de son arrivée, mais, comme il tardoit à venir , on commença la messe ; et quand il arriva on avoit déjà chanté le Gloria in excelsis. Il en fut extrêmement indigné ; il excommunia les moines, et leur fit cesser l'oflice , chassa de l'autel Richard, abbé de Sées, qui avoit commencé la messe; et, tandis qu'il se préparoit pour la célébrer , il fit continuer par son clergé ce que l'on avoit commencé.

Les moines obéirent à l'interdit , quittèrent les ornements et sortirent de l'église, mais en tunmlte et en murmurant. Ln d'entre eux courut à la tour et sonna la grosse cloche , puis il sortit et cria par les rues que l'archevêque vouloit emporter le corps de saint Ouen à la cathédrale. Le peuple sortit des maisons, l'un prit une épée , l'autre une hache , l'autre ce qu'il trouva sous sa main. L'archevêque, voyant venir contre lui ces furieux et craignant principalement ceux qui étoient aux galeries hautes, quitta l'autel et se retira à la porte de l'église, où il se fit un rempart de sièges et de formes; quelques-uns des siens, armés de chandeliers , de cierges, de perches, se jetèrent sur les moines , qui les reçurent vigoureusement. Le vicomte de Rouen ayant appris le péril où se trouvoit l'archevêque , et craignant que s'il lui arrivoit du mal on ne s'en prit à lui-même , assembla ses gens en armes , et criant de par le roi que l'on s'arrêtât , vint au secours du prélat , qui ne pouvoit plus résister, et le délivra.

Le lendemain , les moines envoyèrent au Mans quelques-uns des leurs pour raconter à leur abbé ce qui s'étoit passé , afin qu'il en instruisît le roi ; mais le courrier de l'archevêque le prévint , et on donna tout le tort aux moines. Le roi toutefois ordonna à l'archevêque de réconcifier l'église de Saint-Ouen, et, comme il le refusa , le roi la fit réconcilier par Michel , évêque d'Avranches. On ordonna la tenue d'un concile pour juger cette affaire ; et il fut tenu l'année suivante , mil soixantequatorze à Notre-Dame de Rouen (3). Le roi

(1) II, Ep. 18 ; II, Ep. 32. Ep. li, p. 354.

(a; Ap. Lanfr. in not. ad (3; Tom. x,Conc. p. 310.

Guillaume y assista , et rarchevêque Jean y présida, assisté de cinq de ses suffragants, savoir : Odon de Bayeux , Hugues de Lisieux , Michel d'Avranches , Gislebert d'Evreux , et Robert de Sées. Il y avoit aussi plusieurs abbés. On y condamna la rébellion des moines de Saint-Ouen contre l'archevêque , et quatre des plus mutins furent mis en prison en divers monastères.

En ce même concile, on traita de la foi de la sainte trinité , qui fut confirmée suivant les quatre premiers conciles généraux ; puis on fit quatorze canons de discipline, dont voici ceux qui me semblent les plus remarquables. On n'ordonnera point d'abbé qui n'ait longtemps pratiqué la vie monastique ; et le moine qui sera tombé publiquement dans un crime d impureté ne pourra être abbé. Il en sera de même des religieuses. Les moines et les religieuses garderont exactement la règle de saint Renoit. On ne donnera point tous les ordres en même jour (1). Les clercs déposés ne porteront point les armes , comme s'ils étoient redevenus laïques. Celui qui pour se faire déposer dira qu'il n'a pas reçu tous les ordres , sera tenu de le prouver juridiquement. De même celui qui pour rompre son mariage s'accusera d'avoir auparavant péché avec la parente de sa femme , n'en sera pas cru sur sa parole (2).

XVUI. Ecrits de Guimond contre Bérenger.

Au commencement de l'année suivante, mil soixante - quinze , c'est-à-dire le treizième janvier, Gérauld , cardinal, évêque d'Ostie, légat du pape, tint un concile à Poitiers, où l'on agila la matière de l'eucharistie avec tant de chaleur , que Bérenger , qui étoit présent , pensa y être tué. C'est à peu près le temps ou Guimond écrivit contre lui. Guimond étoit moine de la croix Saiut-Leufroy, dans le diocèse d'Evreux , et disciple de Lanfranc. Le roi Guillaume le fit passer en Angleterre, et lui voulut donner un évêché , qu'il refusa constamment, et revint en Normandie dans son monastère , mais , long-temps après , le pape Urbain II le fit archevêque d'Averse en Italie. Ce fut donc pendant qu'il étoit dans son monastère qu'il écrivit contreBérenger à la prière d'un moine, nommé Roger, qu'il fait parler avec lui en forme de dialogue (3).

Il commence par le portrait de Bérenger , qu'il fait ainsi. Etant encore jeune dans les écoles , à ce que disent ceux qui l'ont connu en ce temps-là , il faisoit peu de cas des sentiments de son maître , comptoit pour rien ceux de ses compagnons, et méprisoit les livres des arts libéraux , qui véritablement étoient alors peu connus en France. Bérenger, ne pouvant

(3) Mabill. Praef. n. Saee.

6, n. 38. Bi. PP. Paris, to.

HISTOIRE DU CHRISTIANISME

donc atteindre par lui-même à ce que la philosophie a de plus profond, car il n'étoil pas fort pénétrant, cherchoit à se donner la réputation de savant , par de nouvelles définitions de mots, qu'il affecte encore par une démarche pompeuse, par une chaire pkis élevée que les autres , feignant de méditer long-temps, et tenant la tête enfoncée dans son capuce, d'où sortoient enfln des paroles lentes d'un ton plaintif. C'est ainsi qu'il passoit chez les ignorants pour un grand docteur dans les arts, quoiqu'il en eût peu de connoissance.

Mais, ayant été confondu par Lanfranc sur une assez petite question de dialectique, et se voyant abandonné de ses disciples après que ce savant homme eut fait revivre les arts libéraux, il se mit à expliquer les saintes Écritures , qu'il avoit jusque-là peu étudiées; et, cherchant les dogmes qui le pouvoient faire admirer par leur nouveauté, il combattit les mariages légitimes, soutenant que l'on pouvoit user de toutes sortes de femmes ; elle baptême des enfants comme nul. En même temps, il attaqua la vérité du corps de Notre Seigneur dans l'eucharistie, afm que ceux qui veulent pécher ne fussent point retenus par le respect de la sainte communion. Et , voyant que les deux autres erreurs étoient insoutenables, même devant les méchants, il s'appliqua tout entier à soutenir celle-ci, qui paroissoit en quelque façon appuyée sur le témoignage des sens, et qui n'a voit pas été si amplement réfutée par les pères, parce qu'il n'en avoit pas été besoin de leur temps.

Guimond remarque ensuite la diversité de sentiments qui se trou voit entre les bérengariens (1). Tous, dit-il, s'accordent à dire que le pain et le vin ne sont pas changés essentiellement; mais ils différent en ce que les uns disent qu'il n'y a rien absolument du corps et du sang de Notre Seigneur dans le sacrement, et que ce n'est qu'une ombre et une flgure. D'autres, cédant aux raisons de l'Eglise sans quitter leur erreur , disent que le corps et le sang de Notre Seigneur y sont en effet contenus, mais cachés par une espèce d'impanation, afln que nous les puissions prendre ; et ils disent que c'est l'opinion la plus subtile de Bérenger même. D'autres, opposés à Bérenger, mais touchés de ses raisons, disoient que le pain et le vin sont changés en partie. D'autres croyoient que le pain et le vm sont entièrement changés, mais que, quand des indignes viennent pour communier , la chair et le sang de Notre Seigneur redeviennent pain et vin.

Ensuite Guimond commence à réfuter les opinions des vrais bérengariens , c'est-à-dire de ceux qui ne croyoient pas que le pain et le vm fussent changés essentiellement. La nature, disoient-ils , ne souffre pas un tel changement. C'est, répond Guimond, nier la toute-puissance de Dieu; car il n'est pas tout-puissant,

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c'est-à-dire qu'il n'est pas Dieu, s'il ne fait pas tout ce qu'il veut ; et il a fait la nature telle qu'il lui a plu. 11 faut donc seulement chercher s'il a voulu faire ce changement. Non, disoient-ils, parce qu'il est indigne de Jésus- Christ d'être froissé par les dents. Mais il peut aussi bien être touché par les dénis que par les mains, comme il le fut de saint Thomas; que, s'ils craignent de le blesser et le mettre en pièces , ils ne considèrent pas qu'il est immortel et impassible : nous croyons aussi que le corps de Jésus-Christ ne peut plus être divisé en lui-même, quoique, dans le sacrement, il semble être divisé et distribué par parties, pour s'unir à chacun des fidèles en particulier. Nous pouvons encore dire qu'il y en a autant dans la moindre particule que dans l'hostie tout entière, en sorte que chaque particule séparée est tout le corps de Jésus-Christ. 11 se donne tout entier à chacun des Gdèles, un et plusieurs le reçoivent également; et, quand on celébreroit mille messes à la fois, c'est un seul corps de Jésus-Christ indivisible. Ce n'est que par les sens qu'une particule paroît moindre que l'hostie entière; mais les sens nous trompent souvent. Au leste, il n'est pas merveilleux que nous ne puissions comprendre l'état du corps glorieux de Jésus-Christ, puisque nous ne pouvons comprendre l'état du corps glorieux du moindre des hommes (t).

On prétend encore montrer l'impossibilité de ce changement, en ce que ce qui est changé substantiellement est changé en quelque chose qui n'existoit pas auparavant; or, le corps de Jésus-Christ existoit avant que le pain fut changé. Nous ne nions pas, répond Guimond, que nous n'ayons peine en œtte vie à entendre ce changement , mais nous n'avons pas peine à le croire. Nous croyons la Providence et le libre arbitre, quoique notre raison ait peine à les accorder ; et quantité d'autres vérités également certaines et incompréhensibles. 11 n'est question que de savoir si Dieu a voulu faire ce changement.

Bérenger disoit : La chair de Jésus-Christ est incorruptible , et le sacrement de l'autel se peut corrompre si on le garde long temps (2). Ici (iuimond semble nier le fait , et dire que le corps de Jésus-Christ ne paroît se corrompre que pour punir les péchés des hommes, comme leur incrédulité ou leur négligence Et, en effet, ce n'est point son corps qui se corrompt, mais les apparences sensibles, comme il dit ensuite expressément. Bérenger. Quand le corps de Jésus-Christ seroit aussi grand que la plus haute montagne, il seroit consumé depuis qu'on le mange. Guimond (3). Cela seroit bon si nous concevions qu'il fût mis en pièces et mangé par parties ; mais nous avons montré que c'est comme la voix d'un seul homme, que chacun des auditeurs entend tout entière.

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Bérenger. Saint Augustin , dans le livre de la doctrine chrétienne , dit que le sacrement de l'autel est un signe qu'il faut révérer, non par une servitude charnelle , mais avec une liberté spirituelle. Et ensuite, que quand l'Ecriture semble commander un crime , c'est une locution tigurèc. Comme en ces paroles : Si vous ne mangez la chair du fils de l'homme (1). Guimond. Saint Augustin dit en cet endroit, que la célébration du corps de Notre Seigneur est un signe, parce qu'en cette action nous ne le fjùsous pas mourir de nouveau , nous faisons seulement la mémoire de sa mort, et ce qu'il dit de la servitude charnelle regarde les juifs et les signes de l'ancieime loi. Quant au crime que Jésus-Christ semble ordcmner, en commandant de manger sa cluiir, saint Augustin s'explique nettement ailkurs, en montrant que ce crime n'étoit que dans l'imagination grossière des capharnaïles, qui croyoient qu'il faudroit mettre son corps en pièces pour le manger, C(Mtime la chair des aninwux ; et c'est en ce sens qu il est dit que la chair ne profite de rien. Au reste, nous ne craignons point de dire que l'eucharistie est un signe et une figure (2). Jésus-Christ lui-même est nommé signe dans l'Écriture, et la figure n'exclut pas la réalité. Les autres réponses aux objections de Bérenger sont à peu près les mêmes que celles de Lanfranc, que j'ai rappi>rtées (3).

11 emploie aussi les mêmes preuves pour montrer que nous recevons le vrai corps de Jesus-Christ en sa substance. Premièrement l'autorité de l église catholique, puis en particulier celle de saint Augustin, qui sur le psaume trente-troisième dit , que Jésus-Christ se portoil en ses mains. Celle de saint Ambroisc, de saint Léon, de saint Cyrille d'Alexandrie, de saint Grégoire, de saint ïlilaire. Il rapporte quelques miracles à l'occasion desquels il remarque que Bérenger nioit, contre la foi de l'Évangile, que Jésus-Christ fut entré chez ses disciples les portes fermées (4).

Guimond combat ensuite ceux qui soutcnoient l'impanation, c'est-à-dire que le pain et le vin demeuroient dans l'eucharistie avec le corps de Jésus-Christ (5). Il les réfute par Tautorité des pères , principalement de samt Ambroisc; par les paroles de Jésus-Christ même, qui n'a pas dit : Mon corps est ici caché ; mais : Ceci est mon corps. Enfin , par le canon de la messe , où nous dc^mandons à Dieu que notre oblation devienne le corps et le sang de son fils , non pas qu'il vienne s'y cacher.

Il remarque le petit nombre des bérengariens qui n'occupoient pas la moindre ville ni le moindre village , d'où il conclut qu'ils ne sont pas l'élise de Dieu (6). Elle a condamné ,

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