XXVIII. Le pape déposé à Wormes
Le roi ne manqua pas de se rendre à Wormes au jour nommé , qui étoit le dimanche de la septuagésime , vingt-troisième du même mois de janvier ; les évêques et les abbés s'y rendirent aussi en très-grand nombre , et le cardinal Hugues s'y trouva fort à propos pour le dessein du roi (1). H venoit d'être déposé par le pape pour ses mœurs déréglées et comme fauteur des simoniaques ; et il étoit apparemment envoyé par l'archevêque de Ravenne. Il apportoit une histoire fabuleuse de la vie et de l'éducation du pape, la même, comme je crois, que nous avons sous le nom du cardinal Bennon , contenant d'où il étoit sorti , comment il s'étoil conduit depuis sa jeunesse , par quelles mauvaises voies il étoit monté sur le saintsiège , les crimes qu'il avoit commis devant et après, qui étoient incroyables. C'est ainsi qu'en parle l'historien Lambert. Le cardinal Hugues apportoit aussi des lettres au nom des cardinaux , du sénat et du peuple, portant des plaintes au roi contre le pape , dont ils demandoient la déposition et l'élection d'un autre. Il ajouta qu'Hildebrand avoit beaucoup d'ennemis : les Normands, les comtes voisins et plusieurs Romains.
Les prélats de l'assemblée de Wormes reçurent ce cardinal comme envoyé du ciel : et suivant son autorité ils déclarèrent qu'Hildebrand ne pouvoit être pape ni avoir en cette qualité aucune puissance de lier ou de délier. Tous les évêques souscrivirent à sa condamnation , quoique malgré eux pour la plupart [-2). Il n'y eut qu' Adalbéron, évêque de Wirtzbourg, et Herman de Metz , qui résistèrent quelque temps, disant qu'il étoit contre les canons qu'unévêque fut condamné absent, à plus forte raison le pape, contre lequel on ne devoit pas même recevoir l'accusation d'un évêque. Mais Guillaume , évêque d Utrecht, les pressoit de souscrire avec les autres à la condamnation du pape , ou de renoncer à la fidélité qu'ils a voient jurée au roi. Cet évêque étoit alors en grande faveur auprès du prince et comme son premier ministre. Il étoit fort instruit des lettres humaines, mais si vain, qu'à peine se pouvoit-il souffrir lui-même.
Le roi envoya des lettres dans toute la Lombardie et la Marche d' Ancône , pour faire
(1) m, Ep. 10.
(1) Lamb. p. U. Vlta (2) Bruno Bell. Sax. p. Greg. c. 7. i- \
voyèrent des députés qui firent jurer de même les autres. Le roi Henri écrivit aussi au clergé et au peuple de Rome en ces termes: La vraie fidélité est celle qu'on garde aux absents comme aux présents. Nous savons que la vôtre est telle ; nous vous prions d'y persévérer, et d'être amis de nos amis, et ennemis de nos ennemis ; entre lesquels nous marquons le moine Hildebrand , parce que nous avons reconnu qu'il a envahi et opprimé l'Eglise , et conjuré contre l'état , comme vous verrez par la lettre suivante (1). Là étoit insérée une lettre à Hildebrand, oùle roi lui disoit : Lorsque j'atlendois de vous un traitement de père et vous obéissois en tout , au grand déplaisir de mes sujets, j'ai appris que vous agissiez comme mon plus grand ennemi. Vous m'avez privé du respect qui m'étoit dû par votre siège; vous avez tenté par de mauvais artifices d'aliéner de moi le royaume d'Italie ; vous n'avez pas craint de mettre la main sur les évêques et les avez traités indignement. Comme je dissimulois ces excès , vous avez pris ma patience pour foiblesse , et avez bien osé me mander que vous mourriez ou que vous m'ôteriez la vie et le royaume. Pour réprimer une telle insolence , non par des paroles , mais par des effets , j'ai assemblé tous les seigneurs de mon royaume , comme ils m'en ont prié. Là on a découvert ce que la crainte faisoit faire auparavant , et on a prouvé , comme vous verrez par leurs lettres, que vous ne pouvez demeurer sur le saint-siège. J'ai suivi leur avis, qui m'a semblé juste. Je vous renonce pour pape, et vous commande , en qualité de patrice de Rome, d'en quitter le siège. Le roi, continuant ensuite d'adresser la parole à l'église romaine, disoit : Elevez-vous donc contre lui, et que celui qui m'est le plus fidèle soit le premier à le condamner , je ne demande pas son sang, la vie après sa déposition lui sera plus dure que la mort , je veux seulement que vous le fassiez descendre du saint-siège, pour y en mettre un autre que nous choisirons par votre conseil et par celui de tous les évêques.
Il y avoit une seconde lettre du roi au pape, qui n'ajoutoit guère à la première que des injures. Il lui reproche principalement d'avoir traité les évêques avec mépris; il soutient que ce n'est point du papequ'il lient son royaume, mais de Dieu seul, et que, suivant la tradition des pères , un souverain n'a que Dieu pour juge , et ne peut être déposé pour aucun crime, si ce n'est qu'il abandonne la foi. D'où il s'ensuit, selon le roi Henri, ou plutôt selon les évêques
(1) Vita S. Ansel. Luc. 122. Ch. Magdab. ms. n. 13. Bruno Bell. Sax. p.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
[An de J.-C. tOTfi.
An<JeJ.-C.t070.]