‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 1515 sur 2407 · L. Commencements de saint Anselme · texte numérisé non relu

L. Commencements de saint Anselme

En Normandie , le vénérable Hellouin , abbé du Bec, mourut saintement dans une heureuse vieillesse, âgé de quatre-vingt-quatre ans, le vingt-sixième d'août mil soixante-dix-huit. Son successeur fut Anselme, né en mil trentetrois, dans la ville d'Aouste, aux confins de Bourgogne et de Lombardie. Etant maltraité par son père, il quitta son pays, où il avoit commencé ses études avec succès ; et , après avoir passé environ trois ans, partie en Bourgogne, partie en France, il vint en Normandie ; et, attiré par la réputation de Lanfranc, il se rendit son disciple, et gagna bientôt son amitié (2). Comme il étudioit infatigablement, apprenant et instruisant les autres, abattant son corps par les veilles, la faim et le froid , il lui vint en pensée qu'il n'auroit pas plus souffert dans les austérités de la vie monastique, et ne perdroit pas le mérite de ses souffrances. 11 reprit donc le dessein qu'il avoit eu dès l'âge de quinze ans , de se faire moine , et songea où il seroil mieux, à Clugny ou au Bec. Mais, disoit-il, en l'un et en l'autre le temps que j'ai employé à mes études sera perdu , je ne pourrai y être utile à personne à Clugny, à cause de la régularité de l'observance ; au Bec , à cause de la grande capacité de Lanfranc, dont je serai offusqué. Un reste d'amour-propre le faisoit penser ainsi. Il s'en aperçut; et dit : Estce donc être moine que de vouloir être estimé et préféré aux autres? Non, il faut entrer au lieu où je serai le plus méprisé, où je serai compté pour rien.

Il consulta Lanfranc , et lui dit : J'ai inclination pour trois états, d'être moine ou ermite, ou vivre de mon bien et en servir les pauvres; je vous prie de me déterminer. Son père étoit mort et tout le bien le regardoit. Lanfranc ne voulut pas décider seul , et le mena à Rouen pour consulter l'archevêque Maurille, qui décida en faveur de la vie monastique. Anselme fut donc reçu en l'abbaye du Bec , en mil soixante, à l'âge de vingt-sept ans , Lanfranc en étant prieur sous l'abbé Hellouin. Trois ans après, Anselme fut établi prieur à la place de Lanfranc devenu abbé de Saint-Etienne de Caen . Anselme s'appliqua alors avec plus de liberté à l'étude de la théologie , et y fit un tel progrès, qu'il résolut des questions très-obscures , inconnues avant son temps, montrant clairement

(2} VilaHerl.Saec. 0, B.

part. 2, p. 35i. Vita pcr

Edmer. ap. Coll. 12 apr.

lo. 10, p. «06.

la conformité de ces décisions avec l'autorité de l'Écriture sainte. 11 n'étoit pas moins éclairé dans la morale. 11 connoissoil si bien les mœurs de toutes sortes de personnes , qu'il découvroit à chacun les secrets de son cœur ; il montroit les sources et les progrès des vertus et des vices, avec les moyens de les acquérir ou de les éviter. De là il puisoit en abondance de sages conseils et de ferventes exhortations.

Quand il fut fait prieur, quelques-uns des frères murmuroieut qu'il leur eût été préféré, étant si jeune de profession ; mais il ne se défendit contre eux que par sa patience et sa charité , qui enfin les gagna , leur faisant connoître la pureté de ses intentions. Un jeune moine , nommé Osberne, avoit beaucoup d'esprit et d'industrie , mais beaucoup de malice et de haine contre Anselme. Le saint homme, y voyant dans le fond un beau naturel, avoit pour lui une grande indulgence , et souffroit ses puérilités autant qu'il le pouvoit, sans préjudice de l'observance. Ainsi peu à peu il l'adoucit et s'en fit aimer. Le jeune homme commença à l'écouter et à se corriger; et Anselme,

de grands progrès dans la vertu , et donnoit de grandes espérances des services qu'il rendroit à l'Église ; mais Anselme eut la douleur de le voir mourir encore jeune entre ses bras.

Fatigué de la multitude desaffaires, il voulut quitter la charge de prieur, et alla à Rouen consulter l'archevêque Maurille, qui lui dit : Ne cherchez pas , mon fils , à vous décharger du soin des autres. J'en ai vu plusieurs qui, ayant renoncé pour leur repos à la conduite des âmes , sont tombés dans la paresse , allant de pis en pis. C'est pourquoi je vous ordonne, par la sainte obéissance, de garder votre charge et ne la quitter que par l'ordre de votre abbé. Si vous-même vous êtes appelé quelque jour à une plus grande, ne la refusez pas, car je sais que vous ne demeurerez pas longtemps en cette place. Anselme se retira fort aiîligè , et continua de gouverner avec tant de douceur et d'affection, que tous l'aimoient comme leur père.

Cette application ne l'empêchoit pas de méditer les vérités de la religion, dont il écrivit quelques traités pendant ce temps qu'il étoit prieur du Bec. Le premier est celui qu'il nomma depuis monologue, parce qu'il y parl« seul, cherchant par la pure méditation et les forces de la raison naturelle les preuves métaphysiques de l'exislence de Dieu, d'où il passe à la connoissance de sa nature et même des personnes divines, autant que la raison aidée par la foi y peut atteindre. Il écrivit cet ouvrage à la prière de ses moines , particulièrement de Maurice, son cher disciple, pour recueillir ce qu'il leur en avoit dit en divers entretiens. Mais, avant que de le publier, il l'envoya à l'archevêque Linfranc pour le corri-

HISTOIRE DU CHRISTIANISME

[An de J.-C. 10T8.

ger (1), et même le supprimer s'il le jugeoit à propos. Anselme écrivit encore trois lr«iilcs étant prieur, savoir, de la vérité, du libre arbitre et de la chute du démon, où il traite de l'origine du mal. H en fit un quatrième , qu'il intitula le Grammairien, parce que ce nom y sert d'exemple; mais c'est un traité de dialectique touchant la substance et la qualité.

Ensuite il lui vint en pensée d'examiner si par un seul argument suivi on pou voit prouver Îiar ence

attentivement , tantôt il croyoil l'avoir trouvé, tantôt il lui échappoit ; il en étoit tellement occupé , qu'il en perdoit la nourriture et le sommeil, et n'avoit plus d'attention au service divin. Il crut donc que c'étoit une tentation, et voulut se défaire de ses pensées; mais plus il faisoit d'effort pour les chasser, plus elles le fallguoient. Enfin, ayant trouvé ce qu'il cherchoit, il l'écrivit aussitôt sur des tables cirées, car on s'en sorvoit encore , puislestit transcrire sur du parchemin. Il nomma depuis cet ouvrage prosloge , parce qu'il y parle à lui-même ou à Dieu ; et le légat Hugues, archevêque de Lyon, l'obligea d y mettre son nom. Gaunilon, moine de Marmoutier, ayant lu cet ouvrage, fut choqué de ce qui y est dit, qu'on ne peut concevoir un être souverainement parfait sans le concevoir existant , et fil un pL'lit écrit sur cesujet. Anselme, loin de le trouver mauvais, le remercia de sa critique ; mais il lui répondit solidement , en montrant que l'existence étant une perfection, elle entre nécessairement dans l'idée de l'être souverainement parfait. Ces ouvrages, elles autres semblables qu'Anselme lit depuis, montrent que c étoit le plus excellent métaphysicien qu'ait eu l'église latine depuis saint Augustin. Il est vrai qu il a voit profité des lumières de ce saint docteur, dont il emploie quelquefois l'autorité pour se défendre (3).

Un abbé , qui étoit en réputation de piété , se plaignoit un jour à lui des enfants qu'on élevoit dans son monastère, et disoit i) : Nous les fouettons continuellement , et ils n'en deviennent que pires. Et quand ils sont grands , dit Anselme, comment sont-ils? Des slupides et des bètes, répondit l'abbé. Voilà, reprit Anselme, une belle éducation, qui change les hommes en bètes. Mais dites-moi, seigneur abbé, si, après avoir planté un arbre dans votre jardin, vous l'enfermiez de tous côtés, en sorte qu'il ne pût étendre ses branches, qu'en vicndroit-il, sinon un arbre torlu, replié et inutile. En contraignant ainsi les pauvres enfants sans leur laisser aucune liberté, vous faites qu'ils nourrissent en eux-mêmes des pensées obliques, repfiées, embarrassées, qui se fortifient tellement, qu'ils s'obstinent contre

CD IV, Ep. t02,- 1, Ep.63. (3) î, Ep. 68, 74. (2) Vila n. 26. (4) Vila n. 30.

toutes vos corrections. D'où il arrive que, ne trouvant de votre part ni amitié ni douceur, ils n'ont point de confiance en vous, et croient que vous n'agissez que par haine et par envie. Ces sentiments croissent en eux avec l'âge, leur Ame étant connne courbée et penchée vers le vice , et, n'ayant point été nourris dans la charité, ils regardent tout le monde de travers. Mais dites-moi , ne considérez-vous pas que ce sont des hommes comme vous , et voudriez-vous être ainsi traité si vous étiez à leur place? Pour faire une belle figure d'une lame d'or ou d'argent, l'ouvrier se contente-t-il de frapper dessus à grands coups de marteau? Donnez du pain à un enfant à la mamelle, vous l'étouïTerez. Une âme forte se plaît dans les aflliclions et les humiliations, et prie pour ses ennemis; une Ame foible a besoin d'êlre menée par la douceur, l'invitant gaiement à la vertu, et supportant charitablement ses défauts. L'abbé, ayant ouï ce discours, se jeta aux pieds d'Anselme, reconnut qu'il avoit manqué de discrétion , et promit de se corriger. Anselme pratiquoit ses maximes le premier, et se rendoit aimable à tout le monde. Sa réputation s'étendoit non-seulement par toute la Normandie , mais par toute la Frarice , toute la Flandre et jusqu'en Angleterre. De tous côtés, d'habiles clercs et de braves chevaliers venoient se soumettre à sa conduite, et se donner à Dieu avec leurs biens; le monastère croissoit au dedans en vertu, et en richesse au dehors. Le vénérable Hellouin ne pouvant plus agir à cause de son grand Age, toute la charge du gouvernement n toinboit sur Anselme; et le saint abbé étant mort, il fut élu tout d'une voix pcmr lui succéder. H fit tout ce qu'il put et par raisons et par prières pour s'en excuser; mais enliii il accepta, étant prin cipalement déterminé par ce que lui avoit dit Maurillc, archevêque de Rouen, quand il vouloit renoncer à la charge de prieur (1). H l'avoit été quinze ans , et étoit Agé de quarantecinq quand il fut élu abbé en mil soixante-dixhuit. 11 reçut la bénédiction abbatiale de Gislebert, évéque d'Evreux, le jour de la chaire de Saint-Pierre, l'année suivante mil soixantedix-neuf, et gouverna l'abbaye du Bec quinze ans.

Les biens que ce monastère possédoit en Angleterre, obligcoient Anselme à y passer quelquefois; il y étoit encore attiré par lamitie de son ancien maître Lanfranc. Partout où il alloit il étoit parfaitement bien reçu, dans les monastères de moines, de chanoines, de religieuses, et aux cours des seigneurs. Lui, de son côté, se faisoit tout à tous, et s'accommodoit à leurs manières autant qu'il le pouvoit innocemment , afin d'avoir occasion de leur donner à tous des instructions convenables. Ce qu'il faisoit sans prendre , comme les autres, le ton de docteur, mais d'un style sim-

(1) Chr. Becc. post. Lonf.

An de J.-C. 1078.]

pie et familier, employant des raisons solides et des exemples sensibles, toujours prêt à donner conseil à qui le demandoit. Aussi étoit-il admiré et chéri de tout le monde. On s'estimoit heureux de lui parler, les plus grands étoienl les plus empressés à le servir. Il n'y avoit en Angleterre ni comte, ni comtesse, ni personne puissante qui ne crût avoir perdu son mérite devant Dieu s'il n'avoit rendu quelque bon olïice à l'abbé du Bec. Le roi luimême, Guillaume le conquérant, formidable à tout le reste des hommes, étoit si affable pour Anselme , qu'il sembloit devenir un autre homme en sa présence.

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