XXVI. Ecrits du cardinal Bcnnon
Nous voyons ce que les schismatiques publioient de ce pape par les écrits de Bennon, archiprêtre-cardinal , du parti de l'antipape Guibert (3). Ce sont deux lettres adressées à
(Ij Bcrliiold. an. 1085.
(t To. x, p. 409, 1ft?l.
Dodcchîn an. I08j Sigcb.
(i) Berthold. an. 10H5.
Itai. Sa*c. to. i, p ±i>.
\,'^, Vita per Paul c. ii-
(1) VIII, Ep. 8.
(2^ Vita Gr. c. 13. Ans.
n. 26. Pap« br ih mai. p lOi, et coual. p. lOS. Mar-
tyr. R. 25 mai.
3) Fascic Uercxpctend fùl. 39.
Féglise romaine , qui marquent tant de passion , qu'il est difficile d'y discerner la vérité du mensonge. Dans la première , Bemion fait d'abord le dénombrement des memb- es de l'église romaine qui avoient quitté Hildebrand , entre lesquels il nomme dix cardinaux , le primicier des chantres , et plusieurs autres officiers , avec les compagnies dont ils étoient chefs. Dans la seconde lettre , il compte treize cardinaux. Venant ensuite atix reproches contre Hildebrand, il accuse son élection d'irrégularité, en Ce qu'elle fut faite le jour même de la mort du pape Alexandre , son prédécesseur, quoique les canons, dit-il, défendetit d élire le nouveau pape plus tôt que trois jotirs après la sépulture du défunt. Il a , dit-il, éloigné les cardinaux de son conseil et de sa familiarité , quoique les canons ordonnent que le pape soit toujours accompagné de trois cardinaux prêtres et de deux diacres , polir étire témoins de sa conduite.
Il a excommunié l'empereur contre là volonté des cardinaux , sans observer l'ordre judiciaire , et sans que ce prince eût été accusé canoniquement dans aucun concile , et ailciin cardinal n'a souscrit celte excommunication. Quand il se leva de sa chaire pour la prononcer, la chaire, qui étoit neuve et d'un bois très-fol*t, se fendit tout d'un coup en plusieurs morceaux par l'ordre de Dieu , poui» montrer le schisme que cette excommunication devoit produire. Bcnnon ajoute ensuite : Le lundi de Pâques, officiant à Saint-Pierre, il monta sur l'ambon après l'évangile, et dit publiquement que le roi Henri mourroit dans la fête de Saint- Pierre ou seroit chassé du royaume , en sorte qu'il ne pourroit assembler six chevaliers , et ajouta : Ne me ienet plus pour pape si cette prédiction est sans effet. Le temps étant passé sans que le roi fût mort ni que ses forces fussent diminuées, il persuada au peuple ignorant qu'il avoit parlé de la mort de lame et non de celle du corps. Bennon conclut sa première lettre par cette histoire.
Un jour , venant d' Albane à Rome ( il parle toujours d'Hildebrand ) , il oublia d'apporter un livre de nécromancie , sans lequel il ne mat*choit guère. S'en étant souvenu par le chemin, à l'entrée de la porte de Latran , il appela promptement deux de ses domestiques, fidèles ministres de ses crimes, leur commanda de lui apporter incessamment ce livre , et leur défendit , sous de terribles menaces , de l'ouvrir en chemin , ni d'avoir aucune curiosité pour les secrets qu'il contenoil. La défense ne fit qu'irriter leur curiosité ; ils ouvrirent le livre en revenant, et en lurent quelques pages. Aussitôt parurent des démons , dont la multitude et les figures horribles effrayèrent tellement les deux jeunes hommes, qu'ils en étoient hors d'eux-mêmes. Les démons les pressoient, en disant : Pourquoi nous avez- vous appelés? pourquoi nous avez- vous donné la peine de
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
(♦) Serm. 351.
Hom. 50, 0. 10.
Olim.
(2) Sup. liv. Lix , n. 31. Sup. liv. LYii,n. 11.
venir? Dîtes promptement ce que vous voulez que nous fassions, aulrement nous nous jellcrons sur vous si vous nous retenez davantage. L'un d'eux dit : Abattez promptement ces murailles, leur montrant de hautes murailles de Rome , que les démons abattirent en un moment. Les jeunes homm(»s firent le signe de la croix , si tremblants et si hors d'haleine, qu à peine purent-ils arriver à Kome Le lecteur sensé jugera quelle créance mérite un auteur qui rapporte sérieusement de tels contes.
La seconde lettre de Bennon commence par une répétition des mêmes plaintes contre Texcommunicatioii du roi Henri , sur quoi il allègue ces paroles de saint Augustin dans le sermon delà pénitence (1) : La|>6tre nous t Vit assez voir que ce n est pas légèrement, mais juridiquement , qu'on doit ôter les méchants de la communion de l'Eglise ; afin que , >i on ne peut les ôter par un jugement, on les tolère plutôt , de peur que celui qui évite mal à propos les méchants ne sorte lui-n»énke de l'Eglise, et n'aille en enfer devant ceux qu'il veut fuir. Il repro(he à Hildebrand d'avoir excepté de l'excoraumnication ceux qui communiqueroient aux excommuniés au troisième degré , et soutient que le baptême conféré par les excommuniés est nul ce qui es! une hérésie.
Il dit ensuite qu'Hildebrand avoit appris la magie de Théophylacte , qui fut le pape Benoit IX , et de l'archiprétre Jean, qui fut Grégoire VI, et que ceux-ci avoient été disciples de Gerbert , autrement Sylvestre 11, qui avoit infecté Rome de ses malétios. Il marque toute la suite des papes depuis Sylvestre, savoir, Jean XVIU , qui fut, dit-on, empoisonné par les siens le cinquième mois; Jean XIX, qui dura à peine un an; SergiuslV, qui tint le siège trois ans; Benoît Mil (2), laïque, frère d'Albéric deTusculum, qui mourut la onzième année; son Irère Jean XX, néophyte, qui dura neuf ans. A ces deux frères succédèrent leur neveu Théophylacte, vingt-cinq ans après la mort de son frère Gerbert. Je rapporte cette chronologie parce qu'elle est d'un auteur du temps , quoiqu'elle ne paroisse pas exacte. Bennon ajoute : Théophylacte, ayant usurpé le samt-siég • par violence, prit pour ses principaux confidents Laurent, compagnon de ses études, qui fut archevêque d'Amalfi , et l'archiprétre Jean Gratien. Dans le môme temps, Hildebrand, ayant quitte le monastère, s'attacha à larchiprétre et à l'archevêque Laurent ; et, s'étant rendu leur disdple, il devint leur parfait imitât ur. Quand il vouloit il secouoit ses manches, et en faisoit sortir comme des étincelles de feu. Par ces merveilles, il tromp<»it les simples , qui les prenoient pour des signes de sainteté. Il rapporte la suite des papes depuis Grégoire YI jusqu'à Grégoire Yll , et dit quily en eut six d'emprisonnés en treize
AndcJ.-C. 108;
ans par un ami d'ilildebrand , nommé Gérard Brazut, fils d un juif. Ces six papes emphsonnés sont Clément: 11, Damase 11, Léon 1\ Victor II, Etienne X, JNicolas II. H marque aussi la durée de tous ces papes. Il est reniai quable que Bennon , entre tant de reproches contre Hildebrand , ne fait aucune mention de la comtesse Mathilde, et en général n'attaque point Iti pureté de ses mœurs.
XXVII L'abbé Didier élu pape.
A près la mort de Grégoire VIÏ , les èvéquos, les cardinaux et les laïques, qui lui étoient demeurés tidéles, commencèrent à consulter sur les meilleurs moyens de remplir dignement le sainl-iiége, pour s'opposer aux efforts des sehismatiques (1) On fit venir de tous côtés les personnes sur qui pouvoit tombi r un td t hoix ; et, parce que des trois que Grégoire avoit nommés, il n'y avoit que le cardinal Didier, abbé du mont Cassin, qui se trouvât présent, les èvêques et les cardinaux le prièrent instamment de se rendre à ce choix, et de subvenir au besoin pressant de l'Eglise. 11 répondit qu'absoliiment il n'accepleroit point le pontiticat, mais que d'ailleurs il rendroit à l'église romaine tout le serviee dont il seroit capable. Le jo r de la Pentecôte, huitième de juin mil quatre-vingt-cin(|, l'èvêque de Sabine, et Gratien venant de Rome , Didier alla au devant d'eux , et leur rapporta la conversation qu'il avoit eue avec le pape Grégoire, touchant l'ordre que l'on devoit mettre aux affaires de 1 Eglise. 11 alla trouver avec eux Jourdain, prince deCapoue, et Kainulfe, comte d'Averse; et, les ayant exhortés à secourir l'église romaine , il les trouva disposés à tout. Ensuite il pressa les cardinaux de délibérer au plus tôt sur l'élection d'un pape, et d'écrire à la comtesse Mathilde, afin qu elh^ agît de son côté pour faire venir à Kome les èvêques et les autres personnes que l'on jugeroit capables de cette dignité.
IVÏais au lieu de le faire ils complotoient secrètement de faire pape Didier lui-même, et s'efforçoient dv lui persuader, de quelque manière que ce fut , de venir à Rome, croyant qu'ils pourroient le forcer à accepter. L'abbé Didier, s'en étant aperçu, s'opposa ouvertement à eux; et, étant retourné au mont Cassin, il s'appliqua encore à attirer au service de l'église romaine les Aormands, les Lombards, et tous ceux qu'il put, et en trouva plusieurs bien disposés. Mais, parce que la chaleur de l'été èloit excessive, ils différèrent d'aller à Kome, jusqu'à ce que la saison des maladies fût passée. Or, le prince de Capoue s'étant mis en marche avec ses troup<»s, accompagné de quelques èvêques et de l'abbé Didier : quand ils furent arrivés en Campanie , l'abbé, qui se
(1) Cbr. Cas«. m, c. 65.
AndeJ.-C. 1085.]
doutoît de leur dessein, refusa de passer outre, s'ils ne lui proraettoient par serment de ne lui faire aucune violence sur ce sujet; et, comme ils le refusèrent , il n'y eut rien de fait pour lors.
Il s'étoît passé près d'un an dans ces încerfitudes, et lantipape Guibert se prévaloit de la vacance du saint-siège (1), quand les èvêques et les cardinaux s'assemblèrent à Rome de divers lieux vers la fête de Pâques, qui, cette année mil quatre-vingt-six, étoit le cinquième d'avril. Ils mandèrent à l'abbé Didier de venir au plus tôt les trouver avec les èvêques et les cardinaux qui demeuroient pour lors avec lui , elGisulfe, prince de Salerne. Didier, croyant qu'on ne songeoit plus à lui parce qu'(m n'en parloit plus , vint a Rome avec tous ceux que l'on avoit mandés , et y arriva la veille de la Pentecôte, vingt-troisième de mai. Pendant tout ce jour , les catholiques, tant clercs que laï(|ues , s'assemblèrent en grand nombre , et vinrent sur le soir tous ensemble, dans la diaconie deSainle-Luee , prier instamment l'abbe Didier , de ne plus refuser le pontificat , et de secourir l'Eglise dans le péril présent. Ils se jetèrent plusieurs fois à ses genoux , et quelques-uns avec larmes. Didier, résolu depuis long-t(împs de vivre en repos, refusa fortement, et protesta qu'il n'y consentiroit jamais; et, comme ils insistoient, il leur dit : Sachez certainement que, si vous me faites quelque violence sur ce sujet , je retournerai au mont Cassin, et ne me mêlerai plus de cette affaire , mais vous vous donnerez un grand ridicule à vous et a l'église romaine. Comme il étoit presque nuit, ils s en retournèrent chacun chez soi.
Le lendemain, jour de la Pentecôte, dès le ?rand matin , ils revinrent tous lui faire les mêmes instances, et lui persista dans son refus. Voyant donc qu'ils n avançoient rien , les cardinaux prêtres et èvêques lui dirent qu'ils étt>ient prêts d élire celui qu il leur conseiileroit. Didier, ayant consulte avec Cencius, consul des Romains, leur conseilla d'élire Othon évêque d Ostie. Ensuite ils lui demandèrent qu'il reçût au mont Cassin le pape qui seroit élu, et l'y entretînt avec tous les siens, jusqu'à ce que la paix fut rendue à l'Egfise, comme il avoit fait à l'égard du pape Grégoire. Didier le promit très- volontiers , et leur donna p »ur gage de sa foi la férule, ou bâton pastoral, qu'il tenoit à la main comme abbe. Ils alloient donc élire l'èvêque d'Ostie , quand un des cardi naux s'écria que cette élection eloit contre les canons , et qu il n'y sentiroit jamais. Apparemment à cause qu'Olhon étoit déjà évèque. On représenta à ce cardinal que la nécessité du temps le demandoit , mais on ne put jamais le fléchir.
Alors les èvêques, les cardinaux , le clergé et le peuple, irrités de la dureté de Didier , et