LIVRE SOIXANTE-QUATRIEME
prisonniers seroient délivrés , toutes les dettes remises et les offenses pardonnées ; et qu'à l'ayenir on donneroit au peuple de bonnes lois, et on lui rendroit bonne justice. Tous louoient Dieu, et lui demandoient la santé du roi.
Cependant on lui proposa de remplir le siège de Cantorbéry. Il dit qu'il y pensoit, et, comme on cherchoit un digne sujet, il fut le premier à nommer Anselme. Tous y applaudirent; mais Anselme pâlit d'effroi, et résista de toute sa force à ceux qui vouloient le présenter au roi pour recevoir l'investiture. Les évéques le tirèrent à part et lui dirent : Que prétendezvous faire ? pourquoi résistez - vous à Dieu ? vous voyez que la religion est presque perdue en Angleterre par la tyrannie de cet homme ; et pouvant y remédier vous ne voulez pas. A quoi pensez- vous? L'église de Cantorbéry, dont l'oppression nous enveloppe tous, vous appelle à son secours ; et, sans vous soucier de sa délivrance ni de la nôtre, vous ne cherchez que votre repos. Anselme répondit : Attendez, je vous prie, écoutez-moi. J avoue que ces maux sont grands et ont besoin de remède , mais je suis déjà vieux et incapable de travail extérieur. Il avoit soixante ans. Si je ne puis travailler pour moi-même, comment pourraije porter la charge de toute l'église d'Angleterre? D'ailleurs je sais en ma conscience que, depuis que je suis moine, j'ai toujours fui les affaires temporelles , parce que je n'y trouve aucun attrait. Les évéques reprirent : Conduisez nous seulement dans la voie de Dieu , nous aurons soin de vos affaires temporelles. Anselme ajouta : Ce que vous prétendez est impossible ; je suis abbé dans un autre royaume, je dois obéissance à mon archevêque , soumission à mon prince , aide et conseil à mes moines. Je ne puis rompre tous ces liens. Ce n'est pas une affaire , dirent les évéques, ils y consetitiront tous facilement. Non, reprit-il, absolument il n'en sera rien.
Ils le traînèrent donc au roi malade , et lui représentèrent son opiniâtreté. Le roi, sensiblement affligé , lui dit : Anselme, que faitesvous? Pourquoi m'envoyez - vous en enfer? Souvenez-vous de l'amitié que mon père et mamèreont eue pour vous, et vous pour eux, et ne me laissez pas périr. Car je sais que je suis damné si je meurs en gardant cet archevêché. Tous les assistants , touchés de ces paroles, se jettent sur Anselme, et lui disent avec indignation : Quelle folie vous tient ? vous faites mourir le roi en l'aigrissant en l'état où il est. Sachez donc que l'on vous imputera tous les troubles et tous les crimes qui désoleront l'Angleterre. An^lme, ainsi pressé, se tourna vers deux moines qui l'accompagnoient, et leur dit : Ah ! mes frères, que ne me secourez-vous? Un d'eux, nommé Baudouin, répondit : Si c'est la volonté de Dieu , qui sommes-nous pour y résister? Hélas! dit Anselme, vous êtes bientôt rendu. Le roi, voyant qu'ils n'avançoient rien, leur ordonna do se jeter à ses pieds;
mais il se prosterna de son côté sans leur céder. Alors, s' accusant de lâcheté, ils crièrent: Une crosse, une crosse; et, lui prenant le bras droit, ils l'approchèrent du lit. Le roi lui présenta la crosse; mais il ferma la main; 1rs évéques s'efforcèrent de l'ouvrir, jusqu'à le faire crier, et enlin lui tinrent la main avec la crosse. On cria , Vive l'évêque; on chanta le Te Deum , on porta Anselme à l'église voisine, quoiqu'il résistât toujours, en disani qu'ils ne faisoient rien. Après qu'on eut fail les cérémonies accoutumées , il revint trouver le roi, et lui dit : Je vous déclare, sire, que vous ne mourrez j)oint de cette maladie. C'est poiirquoi je vous prie de voir comment vous pourrez réparer ce que l'on vient de me faire, car je ne l'ai approuvé ni ne l'approuve. Ayant ainsi parlé il se retira.
Comme les èvê^ques le reconduisoient avec toute la noblesse, il se retourna et leur dit : Savez-vous ce que vous prétendez faire? Vous voulez attacher à un même joug un taureau indompté avec une brebis vieille et foible. Et qu'en arrivera-t-il? le taureau traînera la brebis par les ronces et les épines , et la mettra en pièces sans qu'elle ait été utile à rien. Le roi et l'archevêque de Cantorbéry concourent ensemble à conduire l'église d'Angleterre , l'un par la puissance séculière, l'autre par la doctrine et la discipline : vous m'entendez assez ; considérez à qui vous m'associez, et vous vous désisterez de votre entreprise. Sinon je vous prédis que le roi me fatiguera en diverses manières et m'accablera , et que la joie que je vous donne maintenant par l'espérance de votre soulagement , se tournera en tristesse , lorsque vous verrez l'église de Cantorbéry retomber en viduité de mon vivant. Quand le roi m'aura accablé, il n'y aura plus personne qui osera s'opposer à lui , et il vous écrasera tous comme il lui plaira. Anselme parlant ainsi nepouvoit retenir ses larmes , et s'en retourna à sou logis.
11 fut élu archevêque de Cantorbéry le premier dimanche de carême , sixième jour de mars mil quatre-vingt-treize. Le roi ordonna qu'il fut aussitôt mis en possession de tous les biens de l'archevêché, et que la ville de Cantorbéry et l'abbaye deSaint-Alban, que Lanfranc n'avoit eues qu'en fiefb , appartinssent désormais en propriété à l'église de Cantorbéry. Cependant le roi envoya en Normandie au duc Robert , son frère, à larchevêque de Rouen et aux moines du Bec , pour obtenir leur consentement (1). Anselme écrivit de son côté, voyant qu'il ne pouvoit résister à la volonté de Dieu , et que le retardement de son sacre causeroit de grands maux , tant à l'église de Cantorbéry qu'à celle du Bec. Le duc donna son consentement , l'archevêque de Rouen ordonna même à Anselme de la part de Dieu d'accepter ; et les moines consentirent aussi ,
(1) C. Il, Ep. 1, c. 0.
quoiqu'avec bien de la peine. Le roi guérit comme Anselme avoit prédit , et révoqua aussitôt toutes ses promesses. Sur quoi Anselme iui dit un jour en particulier : Je suis encore incertain, sire, si j'accepterai l'archevêché ; mais, si je dois l'accepter , je veux que vous sachiez ce que je désire de vous. Que vous rendiez à l'église de Cantorbéry toutes les terres qu'elle possédoit du temps de Lanfranc, et que vous me permettiez de retirer celles qu'elle avoit perdues avant son temps ; qu'en tout ce qui regarde la religion vous suiviez principalement mon conseil, et que vous me teniez pour votre père spirituel, comme pour le temporel , je veux vous avoir pour seigneur et pour protecteur. Je vous avertis encore que je reconnois pour pape Urbain , que vous n'avez pas reconnu jusqu'à présent , et que je veux lui rendre l'obéissance qui lui est due. Ditesmoi votre intention sur tous ces articles , afln que je sache à quoi m'en tenir.
Le roi ne voulut promettre que la restitution des terres dont Lanfranc avoit été en possession ; encore le pria-t-il depuis de laisser à ses vassaux celles qu'il leur avoit données depuis la mort de l'archevêque : ce qu'Anselme refusa, et espéra quelque temps de demeurer alv solument libre , car il avoit renvoyé au Bec la crosse abbatiale. IMais enfin le roi, ne pouvant plus soutenir les clameurs publiques , le fit venir à Winchester , où il avoit assemblé la noblesse; et, après quantité de belles promesses, lui persuada d'accepter l'archevêché, dont il fit hommage au roi, suivant la coutume, et l'exemple de son prédécesseur. Ensuite il vint à Cantorbéry prendre possession le vingt-cinquième de septembre , et y fut reçu avec une joie incroyable par les moines, le clergé et le peuple. Mais, le même jour, on vint de la part du roi lui faire une signification pour une prétention injuste , même dans le fond , ce qui lui fit mal augurer de son pontificat.