LIX. Concile de Bari
Le pape tint au mois d'octobre mil quatrevingt-dix-huit le concile de Bari , comme 11 l'avoit indiqué; et il s'y trouva cent quatrevingt-trois évéques, entre lesquels étoit saint Anselme. Ilsétoient tous revêtus de chappos, hormis le pape, qui porloit une chasuble et le pallium par-dessus (1). Les Grecs y proposèrent la question de la procession du Saint-Esprit, prétendant prouver par l'Evangile qu il ne procède que du père. Le pape y répondit par plusieurs raisons, et on en employa quelques-unes tirées du traité de rincarnalion qu'Anselme lui avoit autrefois envoyé. Mais, comme la dispute conlinuoit, il fit faire silence, et dit à haute voix : Anselme , archevêque des Anglois , notre père et notre maître , où êlesvous ? Anselme se leva et répondit : Saint père qu'ordonnez-vous? me voici. Le pape le fit approcher et asseoir auprès de lui , au grand étonnement du concile, où tous demandoient qui iléloitetd'où il venoit.Aprèsque ce mouvement fut apaisé , le pape déclara publiquement la vertu et le mérite d'Anselme, et avec quelle injustice il avoit été chassé de son pays. Anselme étoit prêt de répondre à la question proposée ; mais on jugea plus à propos de la remettre au lendemain, et alors il traita la matière avec tant de force et de netteté , que tous en demeurèrent satisfaits, et lui donnèrent de grandes louanges , et on prononça ana- Ihème contre ceux qui nieroient que le Saint- Esprit procède du père et du fils.
Ensuite on parla du roi d'Angleterre dans le concile de Bari , et on fit beaucoup de plaintes contre lui, entre autres touchant la simonie et l'oppression des églises, dont le pape parla fortement , et de ce qu'il avoit fait souffrir à Anselme, ajoutant qu'il avoit admonesté plusieurs fois ce prince de se corriger, et, demandant l'avis des évêques , ils répondirent : Si vous l'avez appelé jusqu'à trois fois , et il est clair qu'il ne reste qu'à le frapper d'analhème jusqu'à ce qu'il se corrige, et le pape en convint. Anselme étoit demeuré jusque-là assis, et baissant la tête sans dire mol ; mais alors il se leva, et, s'étant misa genoux devant le pape, il fit tant, qu'il en obtint de ne pas prononcer l'excommunication contre le roi. Tous les assistants admirèrent sa charité pour son persécuteur; Anselme écrivit depuis les raisons qu'il avoit employées dans ce concile contre les Grecs , et en fit un traité sur la procession du Saint-Esprit.
Après le concile de Bari , Anselme retourna à Rome avec le pape. Cependant son envoyé revint d'Angleterre , et rapporta que le roi avoit reçu la lettre du pape, mais qu'il n'avoit
(l) Lib. MU c. 1, 2. Mis- (2) Berthold. 109H.Guill. cell. Baluz. tom. 1, p. 415. vu, c. 18.
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pas voulu recevoir celle d'Anselme, et que, sa- | chant que celui qui les avoit apportées étoit à lui , il avoit juré qu'il lui feroit arracher les yeux s'il ne sortoit promptement de ses terres. Quelques jours après que le pape fut de retour à Rome, il vint un envoyé du roi d'Angleterre chargé de sa réponse au pape , à qui il dit : Le roi, mon maître, s'étonne comment il a pu vous tomber dans l'esprit de le solliciter pour la restitution des biens d'Anselme. La raison est que , quand ce prélat voulut sortir du royaume , le roi lui déclara nettement que s'il sortoit il se saisiroit de tout l'archevêché. Cependant il n'a point été retenu par celte menace. Le pape dit : L'accuse-t-il d'autre chose? ^on , reprit l'envoyé. Et le pape ajouta : Qui a jamais ouï parler de rien de semblable? Il a dépouillé de tout le primat de son royaume , pour cette seule raison qu'il n'a pas voulu manquer de visiter la mère commune, l'église romaine. Et vous avez fait un si grand voyage pour nous apporter une telle réponse. Retournez promptement dire à votre maître qu'il le rétablisse en tous ses biens, s'il ne veut être excommunié , et qu'il me fasse savoir son intention avant le concile que je tiendrai en cette ville la troisième semaine d'après Pâques.
L'envoyé demanda au pape une audience secrète avant que de partir, et demeura longtemps à Rome , où, à force de présents, il attira plusieurs personnes dans les intérêts de son maître. Ainsi le pape se relâcha, et accorda au roi d'Angleterre un délai jusqu'à la Saint- Michel de l'année suivante , car ceci se passoit à Noël. Anselme, voyant qu'il n'avoit rien à espérer du prochain concile, résolut de retourner à Lyon , mais le pape ne lui voulut pas permettre. 11 demeura donc à Rome, étant continuellement avec le pape, qui levenoitvoir à son appartement et lui faisoit sa cour. Dans toutes les assemblées , les processions et les cérémonies, il avoit la seconde place après le pape (i ) ; tous 1 aimoient et l'honoroient , même les schismatiques , et il n'en étoit pas moins humble et moins soumis à tout le monde.