XVI. Traité de saint Anselme sur la procession du
Saint-Esprit.
Depuis qu'Anselme fut de retour en Angleterre, et pendant le séjour quMl y fit, il composa son traité sur la procession du Saint-Esprit, à la prière de plusieurs personnes , particulièrement d'Hildebert , évêque du Mans , qui , ayant ouï parler de ce qu'il avoit dit sur ce sujet contre les Grecs , au concile de Ban , le pria de le rédiger par écrit succinctement, et le lui envoyer : ce qu'Anselme lui accorda. En ce traité il ne dispute contre les Grecs que sur les principes dont ils convenoient avec les Latins , savoir , la foi de la Irinité et les paroles de l'Evangile. Il établit premièrement la différence entre les attributs essentiels à la divinité, qui sont communs aux trois personnes , et les dénominations propres à chaque personne, qui sont la suite des relations , et montre qu'entre les personnes divines , celle qui ne procède pas d'une autre en est le principe. Ainsi le père est le principe du fils et du Saint-Esprit, parce qu'il ne procède ni de l'un ni de l'autre , et par conséquent le Saint- Esprit procède du fils , puisque le fils ne procède pas du Saint-Esprit (1). Le Saint-Esprit est Dieu de Dieu aussi bien que le fils, et procède du père, non en tant que Père , mais en tant que Dieu ; d'où il s'ensuit qu'il procède aussi du Fils , qui est le même Dieu que le père.
Il prouve encore que le Saint-Esprit procède du fils, par ces paroles de l'Evangile: Le consolateur le Saint-Esprit que le père enverra en mon nom. Et ensuite : Quand le consolateur que je vous enverrai de la part du Père sera venu. Ce qui ne peut signifier autre chose, sinon que le Saint-Esprit est envoyé tout ensemble par le père et par le fils, et par conséquent qu'il est autant de l'un que de l'autre. Aussi Jésus-Christ dit ensuite : Il ne parlera pas de lui-même. Et encore : Il recevra du mien et vous l'annoncera. Les Grecs disoient que le Saint-Esprit procède du père par le fils, et prétendoienl le prouver par ces paroles de l'apôtre : Toutes choses sont de lui, par lui et en lui. Mais Anselme montre que ce passage regarde les créatures , et ne se peut appliquer aux personnes divines. Toutefois, le père et le fils ne sont pas deux principes, mais un seul principe du Saint-Esprit, parce
(1) Sup. liv. LNni, n. 34.
Sup. liv.xvni, n. 41, 42.
{%) Edmer. 3, Kovor
(3) Godouin de Praesul.
/ug.
(1) Geberon Censurap. iv, Ep. 11. Sup. Ap. Ans. ap. Ans m. Ep. 160, 161; p. 49, c. 2, 3,4, 7.
HISTOIRE l)V CHRISTIAMSME
qu'il ne procède pas d'eux en tant qu'ils sont deux personnes, mais en tant qu'ils sont le même Dieu(l).
Le grand argument des Grecs étoit tiré de ces paroles de l'Evangile : L'esprit de vérité qui procède du père ; et de ce que le symbole de Constantinople, ayant parlé de même , les Latins y avoient ajouté : Et du ûls, sans leur participation. Anselme répond au texte de l'Evangile par plusieurs autres, où ce qui convient aux trois personnes divines est attribué à une seule. Quant à l'addition au symbole, il dit,: Elle étoit nécessaire à cause de quelquesuns moins éclairés, qui ne s'aperçoivenl pas de ce que toute l'Eglise croit, il s'ensuit que le Saint-Esprit procède du flls {2)
On a donc fait cette addition afin qu'ils ne fissent point difficulté de le croire; et on voit combien elle étoit nécessaire, par ceux qui nient cette vérité, à cause qu'elle n'est pas exprimée dans ce symbole. Ainsi l'église latine a déclaré hardiment ce qu'elle savoit qu'on devoit croire, voyant que la nécessité y obligeoit, et qu'aucune raison nel'empêchoit. Car nous savons que ceux qui ont composé ce symbole n'ont pas prétendu y renfermer tout ce que nous devons croire. Il n'y est point dit, par exemple, que Notre Seigneur est descendu aux enfers.
Si les Grecs disent qu'on n'a dû altérer en aucune manière un symbole prescrit par une si grande autorité; nous ne prétendons pas l'avoir altéré , puisque nous n'y avons rien ajouté de contraire à ce qu'il contient. Et quoique nous ne puissions soutenir que celte addition n'est point une altération, si quelqu'un toutefois s'opiniàtre à le prétendre , nous répondrons que nous avons fait un nouveau symbole, car nous gardons en son entier et respectons comme eux le premier traduit (idélemenl du grec ; mais nous avons composé en latin avec l'addition, ce symbole que nous employons plus ordinairement devant le peuple. Quand on demande pourquoi nous ne l'avons pas fait du consentement de l'église grecque , nous répondons qu'il nous est trop dimcilè d'assembler leurs évéques pour les consulter sur ce sujet; et qu'il n étoit pas nécessaire de mettre en question ce dont nous ne doutions point. Car quelle est l'église, même d'un royaume particulier, à laquelle il ne soit pas permis d'établir quelque proposition conforme à la vraie foi , et la faire lire ou chanter dans l'assemblée du peuple pour son utilité?
On ne doit pas dire que le Saint-Esprit procède principalement du père , si l'on entend par-là qu'il procède du père plus que du fils, ou avant que de prot^éder du fils ; mais on le peut dire pour signifier que le fils tient du père cela même, que le Saint-Esprit procède de lui. Enfin on ne peut douter que le Saint-
(1) C, 9. Joan. XIV, 26; 36; XV, 26, c. 11, 15, 13. XVI, 13, U, 15. Rom. XI, (2) Joan.xv, 26, 0,19,22.
fAndcJ.-C. Hof
A„deJ.-C.ilo..] LIVRE SOIXANTE-CINQUIEME.
Esprit ne procède du fils, puisque cette vérité est démontrée par une conséquence nécessaire des autres vérités que les Grecs croient comme nous touchant le mystère de la trinité; et que de leur opinion suivent des erreurs qui'détruisent ces vérités (1). C'est la substance du traité de saint Anselme sur la procession du Saint-Esprit.
XVII Lettres à Valéran de Naumlwurg.
Valéran, évêque de Naamlx)urg en Saxe, voulant répondre à des Grecs venus en Allemagne, apparemment à la cour de l'empereur Henri, auquel cet évtViue étoit attaché, consulta Anselme sur les deux questions du Saint- Esprit et des azymes. Anselme lui répondit (H) : Si j étois certain que vous ne favorisez point le successeur de Néron et de Julien l'apostat contre le successeur de saint Pierre, je vous saluerois comme évêque avec respect et amitié; mais parce que nous ne devons manquer à personne pour la défense de la vérité que vous cherchez contre les Grecs qui sont venus chez vous, je vous envoie l'ouvrage que j'ai publié contre eux sur la procession du Saint- Esprit.
U traite ensuite la :piestion de l'usage des azymes au saint sacrifice, et montra* premièrement que la foi n'y est point inténrssée et que l'essence du sacrifice subsiste également, soit qu on ofl're d'i pain levé ou du pain sans les vain ; qu'il est toutefois plusconven;'ble d'user du pain sans levain , et qu'en cela nous ne judaïsons point, puisque nous ne le faisons point pour imiter les juifs , non plus que celui qui, pendant la semaine de Pâques, mangeroit du pain sans levain , parce qu il Taimeroit mieux , ou parce qu'il n'en auroit point d'autre.
Valéran écrivit ensuite à saint Anselme (3) , pour le consulter sur la diversité des cérémonies qui s'observoient en divers lieux dans la célébration du saint sacrifice, particulièrement les signes de croix que l'on fait sur l'hostie et sur le calice , et l'usage de couvrir le calice, soit avec le corporal , soit avec un linge plié : ce qu'il prétend n'être pas convenable , parce que Jésus-Christ fut exposé nu sur la croix. A la fin de sa lettre il ajoute : L'Eglise catholique glorifie Dieu de mon changement ; d'adversaire de l'église romaine, je suis devenu très-agréable au pape Pascal , et admis dans ses conseils avec les cardinaux. J'étois toutefois à la cour de l'empereur Henri comme Joseph à celle de Pharaon , sans participer à ses péchés.
Anselme , dans sa réponse , salue Valéran comme évêque, et le félicite de sa réconciliation avec le pape; puis, répondant à ses ques-
tions, il dit • Qu'il seroit bon que l'on célébrât les sacrements d'une manière uniforme par toute l'Eglise; mais, quand ces diversités ne touchent point à la substance du sacrement , il faut plutôt les tolérer en paix que les condamner avec scandale. Et elles sont venues des dillérenles manières dont les hommes jugent des convenances et des bienséances. Quant à l'usage de couvrir le calice, il dit : Quoique Jésus-Christ ait été crucifié hors la ville et a découvert , on a toutefois raison d'offrir le saint sacrifice sous un toit pour éviter le vent ou la pluie; de même, quoiqu'il ait été crucifié nu , on fait bien de couvrir le calice , de peur qu'il n'y tombe une mouche ou quelque ordure. C'est plutôt par notre vie que par ces sortes de cérémonies que nous devons imiter la pauvreté de Jésus-Christ et les mépris qu'il a soufferts.