‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 1698 sur 2407 · XIX. Fin de saint Bruno · texte numérisé non relu

XIX. Fin de saint Bruno

L'année précédente, mil cent un, saint Bruno, le fondateur des chartreux , mourut dans son monastère de Squillace en Calabre (2). Se sentant près de sa fin, il assembla sa communauté, et leur raconta toute la suite de sa vie depuis son enfance , par forme de confession générale. Ensuite il exposa par un long discours sa foi sur la trinité , et conclut ainsi : Je crois aussi les sacrements que l'Eglise croit et honore ; et

nommément que le pain et le vin consacrés sur l'autel sont le vrai corps de Notre Seigneur Jésus-Christ , sa vraie chair et son vrai sang , que nous recevons pour la rémission de nos péchés, et dans l'espérance du salut éternel. Il mourut ensuite le dimanche , sixième jour d'octobre, et fut enterré derrière le grand autel de l'église de ce monastère , dédiée à saint Etienne. Les chartreux envoyèrent, selon la coutume , des lettres en diverses provinces, et jusqu'en Angleterre , pour donner avis de sa mort et demander des prières pour son âme. On a conservé plusieurs réponses des églises (1), qui contiennent des éloges de saint Bruno , la plupart en vers , où l'on avoue qu'il a moins besoin des prières des autres qu'ils n'ont besoin des siennes. En ces réponses, l'église de Reims le reconnoît pour son élève , et témoigne qu'il a quitté le monde dans le temps de sa plus grande prospérité , lorsqu'il étoit comblé d'honneur et de richesses. L'église de Paris le nomme la gloire des docteurs, et celle d'Angers le nomme leur maître, et dit qu'il falloit être habile pour profiter de ses leçons : presque tous relèvent sa doctrine.

Comme depuis sa retraite il n'avoit songé qu'à se cacher, et avoit inspiré à ses disciples le même amour de l'obscurité et du silence , personne n'écrivit alors sa vie ni l'histoire de son ordre; et ce grand saint ne fut canonisé que plus de quatre cents ans après par le pape Léon X. J'ai rapporté ce que dit de lui Guibert, abbé de Nogent , auteur du temps (2), et j'ajouterai ici ce qu'en dit Pierre, le vénérable abbé de Clugny, dans un ouvrage composé environ cinquante ans après (3). 11 y a , dit-il, dans la Bourgogne , un ordre monastique plus saint et plus exact que beaucoup d'autres, institué de notre temps par quelques pères doctes et saints, savoir, maître Bruno de Cologne, maître Landuin, Italien , et quelques autres hommes véritablement grands et craignant Dieu. Instruits par la négligence et la tiédeur de quelques anciens moines , ils ont pris de plus grandes précautions pour eux et pour leurs sectateurs contre tous les artifices du démon. Contre l'orgueil et la vaine gloire, ils ont pris des habits plus pauvres et plus méprisables que ceux de tous les autres religieux , en sorte qu'ils font horreur à voir, tant ils sont courts , étroits , hérissés et salef . Pour couper la racine à l'avarice, ils ont borné autour de leurs cellules une certaine étendue

(1) C.4, 26. 135, ap Dodech. an. 109i.

(2) De Azimo. etc. p. (3) Ap. Anseim. p. 137.

fl) Hist,Trevlr. to. 12, (2) Vita ap. Sur. 6 oct. Spicil. p. 240.

de terre plus ou moins grande, selon la fertilité ou la stérilité des lieux ; et hors cet espace ils ne prendroient pas un pied de terre quand on leur offriroit tout le monde. Par la même raison , ils ont réglé la quantité de leurs bestiaux , bœufs , ânes , moutons ou chèvres. Et, pour n'avoir point besoin d'augmenter leur terre ou leur bétail , ils ont ordonné que dans

(i) IbM.

(2) Sup. Ut. lxii, n. 50.

(3) u, Mirac. e. 28.

HISTOIRE DU CHKISTIANISME.

[An de Je. II

chacun de leurs monastères il n'y auroit à perpétuité que douze moines avec le prieur, qui seroitle treizième, dix-huit frères convcrs et quelque peu de serviteurs à gages.

Pour dompter leurs corps, ils portent toujours de rudes ciliées sur la chair, et leurs jeûnes sont presque continuels. Ils mangent toujours du pain de son , et trempent si fort leur vin , qu'il n'en a presque pas le goût. Ils ne mangent jamais de viandes ni sains ni malades. Ils n'achètent jamais de poisson , mais si on leur en donne par charité ils le reçoivent. Ils peuvent manger du fromage ou des œufs le dimanche et le jeudi seulement ; le mardi et le samedi ils mangent des légumes ou des herbes cuites-, le lundi, le mercredi et le vendredi ils se contentent de pain et d'eau. Ils ne mangent qu'une fois le jour, excepté les octaves de Noël , de Pâques, de la Pentecôte, l'Epiphanie, et quelques autres fêtes. Ils logent en des cellules séparées comme les anciens moines d'Egypte, et s'y occupent continuellement à la lecture , à la prière et au travail des mains, principalement à écrire des livres. Ils y récitent aussi les petites heures , avertis par la cloche de l'église ; mais ils s'assemblent tous à l'église pour vêpres et pour matines , et s'en acquittent avec une attention merveilleuse. Les jours de fêtes auxquels ils font deux repas, ils chantent toutes les heures à l'église , et mangent au réfectoire après sexte et après vêpres. Ils ne disent la messe que ces jours-là et les dimanches. Ils font cuire eux-mêmes leurs légumes qu'on leur donne par mesure , et ne boivent jamais de vin hors les repas. C'est ainsi que Pierre le vénérable décrit la vie des chartreux qu'il avoit pour ainsi dire sous ses yeux

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