XXVII. Suite de l'afTalrc d'Angleterre
En Angleterre , incontinent après le concile de Londres , Roger, nommé à Pévêché d'Herford , tomba malade ; et, se voyant à l'extrémité , il envoya prier Anselme de le faire sacrer par deux évêques avant qu'il mourût (1). Anselme sojrit de l'impertinence du personnage, et ne répondit rien. Roger étant mort , le roi donna l'investiture de l'évêché à Reinelme , chancelier de la reine , et envoya prier Anselme de le sacrer avec Roger, nommé pour Salisbéry, et Guillaume élu depuis longtemps pour AVinchester. Anselme répondit : Je sacrerai volontiers Guillaume, mais pour les deux autres je ne changerai point ce dont je suis convenu avec le roi. Le roi dit avec colère et avec serment : Il ne sacrera point l'un sans les autres de mcm vivant Guillaume avoit été élu pendant l'exil d'Anselme ; mais il ne vouloit ni consentir à l'élection , ni recevoir la crosse de la main du roi , ni s ingérer au gouvernement de l'Eglise. Anselme, étant de retour, lui donna la crosse à la prière du clergé et du peuple , et du consentement du roi.
Sur le refus que faisoit Anselme de sacrer les deux autres , le roi ordonna à Girard , archevêque d'York, de les sacrer tous trois; niais Reinelme , nommé à Herford , rapporta au roi la crosse et Panneau , se repentant de les avoir pris de sa main , de quoi le roi irrité le chassa de la cour. Girard prit jour avec tous les évêques d'Angleterre i)our sacrer les deux autres, Guillaume et Roger ; on commença la cérémonie, et on en vint à l'examen des deux élus , quand Guillaume , saisi d horreur, déclara qu'il aimoit mieux être dépouillé de tout que de consentir à une ordination si irrégulière. Les évêques, chargés de confusion et des reproches du peuple, se retirèrent ; on mena Guillaumcau roi, et ce prélat demeurant ferme dans sa résolution, fut chassé du royaume et dépouillé de tous ses biens. Anselme en demanda justice au roi , mais inutilement.
Vers la mi-carême de l'an mil cent trois , le roi vi[it à Cantorbéry sous prétexte d'aller à Douvres traiter quelqu'affaire avec le comte de Flandre , mais ; en effet pour presser l'archevê(iue de ne plus lui contester ses anciens droits. Anselme répondit (2) : Ceux que j'ai envoyés à Rome pour s'informer du rapport des évêques sont revenus et ont rapporté des lettres; je prie qu'on les lise, pour voir s'il s'y trouvera quelque chosequi me permette de condescendre à la volonté du roi. Le roi répondit : Je ne souffrirai plus de ces détours , je veux une décision ; qu'ai-je affaire du pape pour régler mes droits :» Quiconque me les veut oter est mon ennemi. Enfin , il fit dire à l'archevêque qu'il le prioit d'aller lui-même à Rome , et de s'efforcer d'obtenir pour lui ce que les autres n'avoient pu. Anselme vit bien où ten-
doit cette proposition, c'est-à-dire 5 le f^iire sortir du royaume ; et il fit convenir le roi de différer jusqu'à Pâques pour prendre l'avis des évêques et des seigneurs. Pâques, cette année, fut le vingt-neuvième de mars. Anselme vint à la cour, et d'un commun avis on le pria de faire le voyage de Rome. Puisque vous le voulez, dit-il, je le ferai, nonobstant mon âge et la foiblesse de ma santé ; mais sachez que je ne demanderai rien au pape qui puisse nuire à mon honneur ou à la liberté des églises. On convint que le roi enverroit un député de sa part.
XXYIII. Saint Anselme retourne à Rome.
Anselme quitta donc la cour après les fêtes, voulant sortir au plus tôt d'Angleterre, et s'embarqua le vingt-septième d'avril mil cent trois. Il arriva à (iuissand , passa à Roulogne , entra enJNormandie, etvint au Rec, où il ouvrit la dernière lettre qu'il avoit reçue du pape , et qu'il n'avoit pas voulu ouvrir plus tôt, pour ne pas donner prétexte au roi de la contester. Elle étoit datée du douzième de décembre mil cent deux (1), et por loi t un désaveu formel de ce que les évêques envoyés par le roi d'Angleterre lui avoient rapporté; c'est-à-dire que le pape ne condamnoit point les investitures, mais qu'il n'avoit pas voulu le déclarer par écrit, de peur de s'attirer les plaintes des autres princes. Le pape ajoute •• Nous prenons à témoin Jésus , qui sonde les cœurs, que jamais une pensée si crin^inelle ne nous est tombée dans Pesprit; et Dieu nous garde d'avoir autre chose à la bouche que dans le cœur. Et ensuite : Quant aux évêques qui ont changé la vérité en mensonge, nous les excluons de la grâce de saint Pierre et de notre société, jusqu'à cequ'ils satisfassent à l'église romaine ; et nous déclarons excommuniés ceux qui , pendant ce délai , ont reçu Pinvestiture ou Pordination, et ceux qui les ont
ordonnés.
Anselme étoit à Chartres à la Pentecôte , et vouloit passer outre,quand l'évêque I ves et d'autres personnes sages lui conseillèrent de ne pas s'exposer aux chaleurs d'Italie en celte saison. 11 retourna donc au Rec, où il demeura jusqu'à la mi-aoùt , s'appliqumt infatigablement à l'édification des moines. Enfin, il arriva heureusement à Rome, et y trouva l'envoyé du roi, qui Pavoil prévenu de quelques jours. C'étoit Guillaume de Varelvast , depuis évéque d'Excester, le même que le roi Guillaume le roux avoit envoyé à Rome pour la même affaire quelques années auparavant. Anselme fut logé au palais de Latran , dans le même appartement que le pape Urbain II lui avoit donne (2). Le pape Pascal ayant marqué le jour pour examiner l'affaire, Guillaume de Varelvast plaida la cause du roi avec beaucoup d'éloquence , représentant l'état du royaume
(1) VUa, c. 1
(1) Edmcr, :^ Novor.
(2) Sup. n. 21.
(1) To. X, Conc. Pp. 3 (2) Sup. liv- xxv, c. 2i.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
[An de J.-C. 1103.
d'Angleterre, les bienfaits des rois envers la cour de Rome , qui leur avoienl attiré des privilèges particuliers du saint-siége , qu'il seroit dur et honteux au roi, son maître, de perdre les avantages de ses prédécesseurs , et que les Romains mêmes en souffriroient un préjudice notable, qu'ils ne répareroient pas quand ils le voudroient.
Ce discours toucha quelques-uns ('-s Romains , qui se déclarèrent hautement pour le roi. Anselme gardoit le silence, alte ;dant le jugement du pape; et Guillaume, croyant qu'il alloit prononcer en sa faveur, jouta : Quoi que l'on dise de part ou d'autre , je veux que lous les assistants sachent que le roi, mon maitre, ne souffrira point qu'on lui ol( les investitures, quand il en devroit peidre son royaume. Alors le pape dit : Sachez aussi , je le dis devant Dieu , que le pape Pascal ne lui permettra jamais de les garder impunément , lui en dût-il coûter la tête. Les Romains applaudirent à ce discours , et parleur conseille pape accorda au roi d'Angleterre quelques usages de ses prédécesseurs, lui défendant absolument les investitures des églises , et le déchargeant de l'excommunication prononcée par le pape Urbain, sans toutefois en décharger ceux qui avoient reçu de lui les investitures, ou qui les recevroient à l'avenir. Anselme prit ensuite congé du pape, qui lui donna une lettre confirmative des droits de sa primatie , datée du seizième de novembre mil cent trois (1).
Mais Guillaume de \ arelvast demeura à Rome, sous prétexte d un vœu qu'il disoit avoir fait d'aller à Saint-Mtolas de Rari; et, en effet , pour essayer si en l'absence d'Anselme il pourroit faire changer au pape de résolution. 11 n'y réussit pas , et obtint seulement une lettre pour le roi d'Angleterre , datée du vingttroisième de novembre (2) , où le pape , témoignant à ce prince une amitié singulière , l'exhorte, parlesmolifslespluspressants, principalement par sa propre gloire , à renoncer aux investitures, et à rappeler Anselme, lui demandant une prompte réponse. Guillaume de Varelvasl rejoignit Anselme à Plaisance, et vint avec lui jusqu'à Lyon, où ils arri\érent vers Noël , et Anselme s'y arrêta pour célébrer la fête. Mais Guillaume voulut passer outre, et lui dit en partant : Comme j'espérois que notre affaire auroit à Rome un autre succès, j'ai différé jusqu'ici devons déclarer les ordres du roi. Sachez donc que, si vous retournez en Angleterre dans le dessein de vivre avec lui comme vos prèdt'cesseurs , il vous y recevra volontiers. Anselme répondit : N'en dites pas davantage, je vous entends. Ils se séparèrent ainsi ; et Anselme demeura à Lyon, honoré par l'archevêque Hugues , comme s'il eût été luimême l'archevêque et le seigneur de la ville.
(1) To. 1, Conc. Ep.45. (2) Ap.Edmer. 3,Novor.p.67.