LXII. Fin de saint Anselme de Cantorbéry
Thomas, archevêque d'York, différoit toujours son sacre, se laissant séduire aux mauvais conseils de ses chanoines, qui, jugeant qu'Anselme n'avoit plus guère à vivre à cause de son grand ài^^e et de sa mauvaise santé , lui écrivirent que léglise d'York étoit égale à celle de Cantorbéry , et défendirent à Thomas de la part du pape de lui promettre obéissance (1). Enûn , l'affaire traînant en longueur, et Anselme, sentant sa maladie augmenter de jour en jour, écrivit à Thomas en ces termes : Je vous déclare , en présence de Dieu tout-puissant et de sa part, que je vous interdis de toute fonction de prêtre , et vous défends de vous ingérer au ministère pastoral , jusqu'à ce que vous cessiez de vous révolter contre l'église de Cantorbéry, et que vous lui promettiez obéissance, comme ont fait vos prédécesseurs, Thomas et Girard. Que si vous persévérez dans votre révolte , je défends, sous peine d anathémeperpétuel,àl(>us les évéques de la Grande-Bretagne de vous imposer les mains, ou de vous reconnoître pour évéque, et vous recevoir à leur communion, si vous vous faites ordonner par des étrangers. 11 envoya cette lettre à tous les évéques d'Angleterre , leur en recommandant l'exécution en vertu de la sainte obéissance. La maladie d'Anselme etoit un dégoût de toute nourriture, qui le tint pendant environ six mois, et, quoiqu'il se fit violence pour manger, ses forces diminuoient insensiblement (2). Ne pouvant plus marcher, il se faisoit porter tous les jours au saint sacrifice, pour lequel il avoil une dévotion singulière. Ceux qui le servoient , voyant que ce mouvement le faliguoit extrêmement, vouloient l'en détourner ; mais à peine purent-ils l'obtenir cinq jours avant sa mort. Le mardi de la semaine-sainte, v(ts le soir, il perdit la parole ; la nuit, pendant que l'on chantoit matines à l'église, on lui lut la passion que l'on devoit lire à la messe, c'està-dire selon saint Luc, pendant laquelle, comme on vit qu'il alloit passer, on le lira de son lit, et on le mit sur le cilice et la cendre. Il rendit ainsi l'esprit au point du jour du mercredisaint, vingt-unième d'avril mil cent neuf, la seizième année de son pontificat, et la soixanteseizième de sa vie. Il mourut à Cantorbéry,
et fut enterré dans sa cathédrale, prés de Lanfranc, son prédécesseur L'Eglise honore la
mémoire de saint Anselme le jour de sa mort,
après laquelle le siège de Cantorbéry vaqua
cinq ans (3).
LXllI. Ecrit de saint Anselme.
Outre les écrits de saint Anselme, dont j'ai
(1) Edmer.i,Novor.n.33. 7, n. 7i.
(2)\ila per. Edmer. c. (3) xMartyr. R. 21 apr.
parlé, il nous en reste grand nombre d'autres, tant dogmatiques que moraux. Il y en a trois qu'il lit pour f intelligence de l'Ecriture sainte en forme de dialogues (1). Le premier est de la vérité ; ce que c'est ; en quels sujets elle se trouve; et ce que c'est que la justice. 11 y montre, entre autres choses, que les sens nous rapportent toujours la vérité, et que Terreur que nous attribuons aux sens n'est que dans le jugement précipité. Le second traité est du libre arbitre, qu il définit ainsi : C'est le |K)uvoir de garder la droiture de la volonté, à cause de cette droiture même. 11 montre que le p(»uvoir de pécher ne lui est point essentiel ; qu(; la créature aprésavoir péché n'a pas laissé d'avoir encore le libre arbitre, qu'elle ne jxche jamais que librement, et que la violence de la tentation rend seulement la résistance plus difficile, mais non pas impossible; en sorte que celui qui ment pour éviter la mort choisit le mensonge, et c'est improprement que Ton dit qu il ment malgré lui (-2). Que Dieu fait un plus grand miracle en rendant la droiture de la V(dontè à celui qui la perdue par le péché, qu'en ressuscitant un mort.
Le troisième traité est de la chute du diable. Saint Anselme y examine principalement celte question : En quoi le diable a péché de n être pas demeuré dans la vérité , puisque Dieu ne lui a pas donné la persévérance qu'il ne» pouvoit avoir autrement, et qu'il auroit eue si Dieu la lui eut donnée conime aux bons anges. Dans ce dialogue, il traite aussi par occasion de la confirmation des bons anges dans l'état de grâce. Il y traite à fond de la nature du mal et de son origine , et njontre comment on peut dire que Dieu fait la mauvaise volonté de la créature, en tant qu'elle est volonté, non en tant qu'elle est mauvaise. Quoique ces trois traités soient séparés , l'auteur recommandoit qu'on les écrivit de suite à cause de la conformité des matières (3). Il les composa tous trois étant prieur du Bec, et fit dans le même temps un autre dialogue, intitulé du grammairien, à cause du mot qu'il nrend iH)ur exemple ; et c'est un traité de dialectique.
Le dernier de ses ouvrages dogmatiques fut le traité de la concorde, de la prescience, de la prédestination et de la grâce de Dieu avec le libre arbitre, qu'il com|)osii lentement contre sa coutume, à cause de sa maladie. La prescience de Dieu semble répugner au libre arbitre, parce que ce que Dieu a prévu arrive nécessairement, et le libre arbitre exclut toute nm»ssité ; mais cette nécessité, que nous concluons de la prescience de Dieu , n'est qu'une nécessité subséquente et non antécédente, autrement il ne feroit rien librement lui-même. Or, la science de Dieu ne dépend pas des choses, mais elles sont par sa science. La prédeslina-
(1) P. 109, Prolog, c. 6, p. 117.
(3) P. 6, c. 20. Prolog.
de Veril. p. 143.
lion semble apporter une plus grande nécessité , parce qu'elle enferme un décret ; mais en effet elle n'impose pas plus de nécessité que la prescience , parce que Dieu ne prédestine pas en contraignant la volonté, mais la laissant libre. Ce qui fait la difficulté touchant la grâce, c'est ce que l'Ecriture dit avec une égale force, que nous ne pouvons rien sans la grâce, et nous agissions librement ; d'où vient que quelques esprits superbes ont attribué touie la vertu au libre arbitre, et plusieurs de notre temps, dit fauteur, doutent que le libre arbitre soit quelque chose. Mais nous ne pouvons avoir que par la grâce la droiture de volonté , qui nousfail aimer la justice, et qui est essentielle au mérite ; et l'Eci iture en établissant la grâce n'exclut point le libre arbitre, comme en établissant le libre arbitre elle n'exclut point la grâce (1). Il n'est jamais impossible d'avancer dans le bien ou de n'en pas déchoir, mais la grande difficulté paroît quelquefois impossibilité.
Outre les ouvrages dogmatiques de saint Anselme, nous avons de lui plusieurs homélies, plusieurs méditations, et grand nombre d'oraisons, qui respirent une tendre piété, et enfin plus de quatre cents lettres. Sa vie a été écrite en deux livres par le moine Edmer, son disciple et son compagnon inséparable, qui dans cet ouvrage s'e^t attaché particulièrement à décrire ses mœurs, son esprit et ses miracles. ÎMais il a laissé une autre histoire sous le nom de JNouvelles , où il rapporte exactement, et suivant l'ordre des temps, tout ce qui s'est passé entre saint Anselme et les rois d'Angleterre, depuis le commencement du règne de Guillaume le conquérant jusqu'à la mort du prélut ; et la suite de quelques affaires ecclésiastiques jusqu'à l'an mil cent vingt-deux.