X. Bogomiles hérétiques
Du temps du patriarche Nicolas , l'empereur Alexis fit brûler Basile, chef des bogomiles. C'étoient des hérétiques bulgares , ainsi nommés, comme qui diroit ceux qui implorent la miséricorde divine; car Bog en leur langue, la même que la sclavonne, signifie Dieu, et Miloui^ ayez pitié de nous. Or, ils vantoient extrêmement la prière , comme les anciens massaliens, dont ils tenoient plusieurs erreurs ; mais au fond ils étoient manichéens, ou plutôt une branche des pauliciens, dont j'ai parlé. Ceux-ci affectoient un grand extérieur de piété, coupoient leurs cheveux, et portoicnt des
(1) Prolog, lib. IV, cum 2t5. Zonar. xviii, n. 13. not. Sup. liv. lAill, n. 35.
(2) Sup. liv. LXIII, n. 35. ^3; P. 2146. Jus Graîco-Rom. 1. m , p.
mantec ix et des cuculles abaissées jusque sur le nez, marchant la tète penchée, et marmotant quelques prières ; on les eût pris pour des moines (1). Comme de tous côtés on parloit beaucoup de cette secte, l'empereur Alexis s'en informa, et fit amener à son palais quelques-uns de ceuxqui laprofessoient. Ils dirent tous que leur chef étoit Rasile, qui, suivi de douze disciples qu'il nommoit ses apùlres et de quelques femmes , alloit partout semant sa doctrine (2). Il étoit médecin de prolession, avoit été quinze ans à apprendre cette doctrine , et l'enseignoit depuis cinquante-deux ans.
L'empereur le fit si bien chercher, qu'on le trouva, et il lui lut présenté. C'éloit un vieillard de grande taille, le visage mortifié, la barbe claire , vêtu en moine comme les autres. L'empereur se leva de son siège pour le recevoir, le fit asseoir et même manger à sa table , feignant de vouloir être son disciple, lui et son frère Isaac Comnène; et disant qu'ils recevroient tous ses discours comme des oracles , pourvu qu'il voulût bien prendre soin du salut de leurs ùmes. Basile, très-exercé à dissimuler, résista d'abord ; mais enfin il se laissa surprendre aux fiatteries des deux princes , qui jouoient ens(»mble cette comédie. H commença donc à expliquer sa doctrine et à répondre à leurs questions. C'étoit dans un appartement reculé du palais-, et l'empereur avoit placé derrière un rideau un secrétaire, qui écrivoil tout ce que disoit le vieillard. H ne dissimula rien, et expliqua à fond toutes ses erreurs
Alors l'empereur leva le masque ; il fit assembler le sénat et les ofiiciors militaires : il appela le clergé et le patriarche Nicolas , et fit lire l'écrit contenant la doctrine de Basile. Celui-ci sevoyantconvaincune lenia pas; il offrit de la soutenir, et déclara qu'il étoit prêt à souffrir le feu, les tourments et la mort. Car une des erreurs des bogcmiiles étoit qu'ils ne souffriroient point dans les tourments, et que les anges les délivreroient même du feu. Nous l'avons vu dans les manichéens, que le roi Robert lit brûler à Orléans l'an mil deux cent deux (3). Basile demeura donc inflexible , nonobstant les exhortations des catholiques, de ses propres disciples et de l'empereur, qui le faisoit souvent venir de sa prison pour lui parler Ce prince fit chercher de tous ( ùtes les disciples de Basile, principalement ses douze apôtres et s'efforça de les convertir, mais inutilement; seulement on trouva que le inal s'étendoitloin, et qu'il avoit gagne de grandes maisons et beaucoup de peuple. Entin l'empereur les condamna tous au feu (4).
Mais entre ceux qui avoient été pris comme bo*^omiles, un grand nombre nioient qu'ils le
(1) Euthym. Zigab. Pa- Lii,n. 19.
nopl. lit. 23. Anua. Comm. (2) Zonar. ï'b.X l, n.25.
lib XV, 486. Sup. liv. XIX, (3) Sup. hv. LXIII, n. 50.
1 n. 25. Sup. liv. XLV, n. 58; (4) P-.41.
fussent , et détestoient celle hérésie ; c'est pourquoi l'empereur, qui connoissoit leur dissimulation , s'avisa d'un stratagème pour discerner les vrais catholiques. H s assit sur son trône en public, accompagné du sénat , du clergé et des moines les plus estimés , puis il lit amener tous ceux que l'on accusoit d être bogomiles, et dit : H faut allumer aujourd'hui deux fournaises : devant l'une on plantera une croix, et celle-là sera pour ceux qui se prétendent catholiques; car il vaut mieux qu'ils meurent innocents que de vivre avec la réputation d hérétiques et causer du scandale. L'autre fournaise sera pour ceux qui se confessent bogomiles : allez donc chacun à la vôtre. L'empereur parloit ainsi parce qu'il savoil que les bogomiles avoient la^oix en horreur. Les deux fournaises furent allumées ; et il accourut un grand peuple à ce spectacle. Les accusés, croyant qu il n'y avoit pas moyen d'échapper, prirent chacun leur parti, et le peuple murinuroif contre l'empereur, dont il ne connoissoit pas l'intention. Mais on arrêta par son ordre tous ceux qui se présentoient à la fournaise de la croix , et il les renvoya avec beaucoup de louanges. II lit mettre en prison les autres, et lesapcMres de Basile séparément ; chaque jour il en laisoit venirquelques-unspour les instruire, soit par lui-même, soit par des ecclésiastiques choisis. Il y en eut qui se convertirent, et furent mis en liberté ; d'autres moururent en prison dans leur hérésie.
Basile, comme hérésiarque impénitent , fut jugé digne du feu par le clergé, les moines choisis et le patriarche même. L'empereur y consentit, et, après lui avoir encore parlé plusieurs fois inutilement , il lit allumer un grand bûcher au milieu de I hippodrome ; on planta une croix de l'autre (ôlé, et on donna le choix à Basile de s'approcher de lun ou de l'autre. Quand on l'eut amené, voyant le bûcher de loin, il s'enmoquoit,et disoit que desanges l'en retireroient; citant ces parolesdu psaume (1 ) : Il n'appnx hora pas de toi ; seulement tu le verras de tes yeux. IMaisquandil vit de plus près cette flamme horrible s'élever aussi haut que la pyramide de Ihippodrome; et quand il sentit la chaleur, il regarda plusieurs fois en arriére , battit des mains et se frappa la cuisse , comme étonné et éperdu, sans toutefois revenir de son endurcissement. Il regardoit tantôt le bûcher, tantôt les assistants , sans avancer ni reculer, etsembloit avoir perdu le sens. Alors les bourreaux, craignant que peut-être les démons ne l'enlevassent par la permission divine, voulurent faire une épreuve. El comme il continuoit de se vanter qu'il sortirent du feu sain et sauf, ils y jetèrent son manteau. Ne voyez- vous pas , leur dit-il, comme mon manteau s'envole en l'air? A ces mots, ils le prirent lui-même tout vêtu et le jetèrent au milieu du feu, où il tut tellement consumé, que l'on nesentitaucune
(t) Ps. XG, 7, 8.
odeur; et on ne vit point de fumée nouvelle sinon comme un petit trait. Le peuple vouloit jeter dans le même feu ses sectateurs, dont un ^rand nombre assistoit à ce spectacle ; mais 1 empereur ne le permit pas, il se contenta de les faire mettre dans une prison, où ilsdemeurèrent assez long-temps, et moururent dans leur impiété.