XXXV. Fin de Bernard de Tîron
Bernard , abbé de Tiron , suivit de près son ami Robert d'Arbrisselles. En trois ans de temps, depuis la fondation de ce monastère, la communauté fut de cinq cents moines, dont il garda trois cents auprès de lui , et envoya les deux cents autres en divers lieux, pour demeurer douze en chaque maison. Ils vivoient dans une telle pauvreté, que quelquefois ils maiiquoientdepain, et ne se nourrissoient que d'herbes et de légumes; plusieurs, dans le plus fort de l'hiver, n'avoient ni pelisses ni coulles; mais la présence de Bernard les consoloit de tout, Cfir il les visitoit de temps en temps. Il ne souffroit point ses disciples oisifs, mais il les faisoit travailler des mains à certaines heures.
(2) Chr. JVlalleac. p. 318.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
Plusieurs sa voient dos métiers, et les exerçoienl en silence ; on ne parloit dans ces monastères que par une nécessité inévitable et en peu de mots. Le saint abbé leur inspiroil une telle humilité, qu'ils ne tenoient aucun travail au-dessous d'eux. Il exercoit 1 Iiospifalite avec tant d'atTection, qu'il ne'refusoit personne; riches, pauvres, lenimes, enfants, boiteux, malades, lépreux, il recevoit tout, et s ôtoit à lui et à ses frères de quoi leur donner (1).
Sa réputation s'étendoit non-seulement en France, mais en Aquitaine, en Bour^^o^ne, et jusqu'en Angleterre et en Ecosse. Le roi d'Angleterre , Henri, envoya Thibaut, comte de Blois, et Rotrou, comte du Perche, le prier instamment de le venir trouver en Normandie. Quand il le vit, il leva les mains au ciel pour rendre grâce à Dieu , embrassa le saint homme, lui rendit un grand honneur, reçut ses instructions, et lui (it de grands présents; outre lesquels il envoya tous les ans à Tiron , tant qu'il vécut, cinquante ou soixante marcs d'argent Le roi de France, Louis le gros, voulut aussi voir Bernard; et, après l'avoir entretenu, lui donna une terre. Il eut tant de respect pour les abbés do Tiron, ses successeurs , qu'il leur fit tenir sur les fonts ses deux fils aînés, Philippe et Louis. Thibaut, comte de Blois, bùlit deux monastères à cette congrégation, et donna des ornements sans nombre à l'église de Tiron. Plusieurs autres seigneurs vinrent visiter l'abbé iîernard, et lui firent de grands présents, savoir: Guillaume, duc d'Aquitaine Foulques, comte d'Anjou, Guillaume, comte de [\evers, Guy, comte de Rocliefort, Geofl'rov vicomte de Chàteaudun, Robert, comte de Glocester, fils naturel du roi d'Angleterre Henri, comte de Warvik et plusieurs autres! Un seigneur, nommé Robert , emmena treize disciples de Bernard pour fonder un monastère au pays de Galles. David, depuis roi d'Ecosse, fils de la sainte reine Marguerite, lit venir de ses moines, et leur fonda un monastère aux confins de l'Ecosse et de l'Angleterre (2). Depuis il vint lui-même à Tiron • mais il trouva le saint abbé mort; et, après avoir honoré son tombeau, il emmena encore douze moines avec un abbé. GeolTroy le gros disciple du saint abbé, dit qu'avant qu'il écrivît sa vie il y avoit déjà cent maisons de
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; on le conduisit au chapitre, où il consola ses dis- I ciples, et les exhorla à garder fidèlemuit ses j instructions, sans vouloir railiner ni rien chercher au delà, mais s'en liant à son exi:èiience En cette dernière maladie , il se gouverna comme il avoit accoutumé dans les autres ne cherchant de soulagement que dans l'abstinence. Jamais il ne prit de médecine, ne se lit saigner, ni n'usa du bain ; jamais depuis qu'il lut moine il ne se chaussa. Etant jeune quoiqu'il eût une grosse fièvre, il ne manqua pas un seul jour à suivre la communauté. Etant déjà vieux, il se rompit une côte, et ne fit aucun remède; il ne parla même de cet a(cident qu'après qu'il fui guéri (1). Dans sa dernière maladie comme on le prioit de prendre de meilleure nourriture, il dit qu'elle étoit bonne a conserver la vie et non à rendre la santé. Il refusa de même le bain que les médecins lui conseilloient : sur quoi l'auteur de sa vie confesse qu'il ne peut lexcuser d'(»piniàtreté.
Le cinquième jour de sa maladie, il se fit encore porter au chapitre, où il exhorta ses frères à s'ex( rcer surtout à la charité et à la préférer à toutes les traditions monastiques auxquelles il leur défendit de s'attacher superstitieusement, comme étant plus propre à la deviruction qu'à l'édification. Après avoir reçu lextréme-onction et le >ialique, et donné le baiser de paix à tous ses disciples , il mourut le vingt-cinquième jour d'avril, et fut enterre avec un grand concours de toutes sortes de personnes (2). Sa vie fut écrite quelques années après par GeolTrov le gros, moine de Tiron , sur ce qu'il avoit vu lui-même ou appris de personnes dignes de foi; et il l'adressa a GeolTroy, évéque de Chartres, qui l'avoil exhorté à l'écrire.