LIVRE SOIXANTE-SEPTIEME
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que l'accusé s'échappât , fit revenir le légat , et on convint que le livre seroit ronHamné et brûlé sansaulre examen, et Abailard enfermé pour toujours dans un autre monastère. Car ils disoient que, pour condamner ce livre, il sufTisoit que l'auteur eut eu la liardicsse de l'enseigner publiquement, et d'en laiss(M* prendre plusieurs copies, sans qu il eut été approuvé par l'autorité du f)ape ou de 11 église. L'cvéque de Chartres avertit Abailard de cette résolution, Fexhortant à s'y soumetlrc, et lui faisant espérer que, quand le concile' seroit séparé, le légat le retireroit bientôt du monastère où on Fauroit enfirmé.
Abailard fut donc appelé dans la séance du concile, et obligé h jeter son livre dans le feu de sa propre main (t). Quelqu'un remarqua qu'il y disoit que Dieu le père éloit le seul tout-puissant; ce qui donna lieu de faire observer qu il n'y a qu un tout-puissant, quoique la toute-puissance convienne à chacime des personnes divines nommées séparément. Ensuite l'archevêque dit qu il étoit à |)rop()s qu'Abailard fît sa profession de foi ; et, eomme il se levoit pour la faire, on dit qu'il n'(»n falloit point d'autre que le symbole de saint Alhanase; et, pour plus grande sûreté, on le lui fit lire, ce qu'il lit comme il put avec b(»aucoup de larmes, de soupirs et de sanglots. Entin, on le mit entre bs mains de lahbé de Saint-Médard de Soissons, pour renfermer et le garder dans son monastère; et aussitôt le concile se sépara. C est ce qui me paroît de plus certain dans le récit qu'Abailard en fait lui même, et où il tém )igne trop de passion pour être cru enliérement.
Mais en quoi on ne peut lui refuser créance, c'est en ce qu il raconte de son désespoir. L'abbé, dit-il , et les moines de S nnt-Medard, croyant quejedemeurerois toujours avec eux, me reçurent avec une très-grande joie, ot s'cfforçoient de me consoler par les soins qu'ils prenoienl de me bien traiter; mais c'étoit en vain. Vous savez, seigneur, avec quelle amertume de cœur je m'en prenois à vous-même, avec quelle fureur je vous accusois. Je ne puis exprimer quelle étoit ma doiileuî- , ma confusion, mon désespoir. 11 aj(jule que le légat, se repentant de ce qu'il avoit fait, et croyant avoir satisfait à la passion de ses ennemis, le tira peu de jours après de Saint-INlèdard, et le renvoya à son monastère, c'est-à-dire à Saint Denis. 11 faut dire maintenant qui étoit Abailard , et quelles avoient été ses aventures, tirant principalement ce récit de celui qu'il en a fait lui-même (2).
XXII Commencements de Pierre Abailard.
Pierre Abailard naquit en mil soixantedix-neuf, à l'entrée de la Bretagne, au bourg
(2) Ep. 1.
de Palais, à trois lieues de Nantes Son père , nommé llérenger, avoit pris quelque teinture des lettres avant que d'être fait choalier ; c'est pourquoi il Ut étudier tous ses enfants avant qu'ils portassent les armes. Pierre y renonça, et se donna tout entier aux lettres. 11 s'appliqua particulièrement à la dialectique , et parcourut diverses provinces, selon qu'il apprenoit que celle étude y avoit cours ; un de ses premiers maîtres fut lloscelin deCompiègne , fameux par ses en eurs. Abailard vint à l^aris vers l'an mil cent, et se rendit disciple de Guillaume de (^hampeaux, estimé alors le plus habile maître de dialectique (1). 11 demeura quelque tenjps avec lui, el en (ut d'abord aimé, mais ensuite il lui devint odieux par ses disputes et son opiniâtreté, llentrepril, tout jeune qu il étoit , degou\erner une école, et enseigna premièrement à iNIelun, sous la protertion des seigneurs du pays. Mais, après que Guillaume de (]hampeau\ se fut retiré à Saint-Victor, Abailard revint étudier sous lui la rhétorique ; et quelque temps après , c'est-à-dire vers l'an mil eent treize, il établit s<m école de dialectique au mont Sainte-Geneviève, qui étoit eneore hors de Paris (2).
Guillaume ayant été promu à Tévêché de Chàlons, Abailard alla étudier la théologie à Lacm, sous Anselme, qui l'avoit enseignée à ce prélat et à plusieurs aulres grands jMTSonnages, entre les(|uels on remarque Matthieu, de|)uis cardinal-evêque d'Albane, Albéric de Reims, depuis arehevêque de Bourges, Guillaume, arehevê<|ue de (>anlorl)éry , (iilbert de la Poirée, évêque de Poitiers (3). Abailard méprisa Anselme, quoique vénérable par son âge et par sa doctrine, et entreprit, comme par gageure, d explicpuTl Ecriture sainte sans i avou' étudiée : iv qui obligea Anselme à le chasser de Laon , de peur qu'on ne lui imputât à lui-même les erreurs de ce disciple. 11 revint doue à Paris, où il continua d'enseigner la diali clique et la théologie, atliranl grand nombre d'écoliers par la subtilité de ses inventions el l'agrément de s(m expression ; il s'enrichissoit, et sa réputation s'ètendoil au loin , mais cette prospérité le perdit.
Conime il avoil étudié toute autre chose qu'à régler ses mœurs, il se laissa emporter à la vanité et aux désirs de la sensualité , qu'il avoil réprimés jusque-là ; et il jeta les yeux sur llèloise , nièce d un chanoine de l'église de Paris, nomme Fulbert. Klleétoitd une beauté médiocre , mais d'un savoir éminent pour une j)ersonne de son sexe ; et S(mi oncle dèsiroit passionnément qu'elle devînt toujours plus savante : ce qui donna occasion à Abailard de réussir dans son dessein. 11 lit donc pro|)oser à Fulbert, qui d ailleurs étoit avare, de le recevoir dans sa maison pour telle pension quil
ri) Duchcsne, Not. ad (2) Sup. liv. iavf, n. 26. Abelard, p. 1U3, Sup. liv. (3) JMarlot. Melrop. R. L.\1V, U. 4. lO. 2, p. 284.
qu'en chrétienne pénitente. Car, dans cette action si sérieuse, elle récita les vers de Lucain (1) , où il fait parler Cornélie déplorant la mort de Pompée, son époux, s'accusanl de l'avoir rendu malheureux , et déclarant qu'elle
lui plairoit , disant qu'il vouloit se décharger des soins de son domestique , el profiler de la commodité du voisinage, car la maison du chanoine étoit près de son école. Fulbert accepta avec joie la proposition; et Abailard, sous .— , UAI. e^ t«„lo nn
Dretexte d'instruire Heloise , lui inspira aisé- va s'en punir. A ces mots Heloise , toute en K autant de passion pour'lui qu'il en avoit pleurs, s'approcha de l'autel, et y pnt le voile pour elle, en sorte qu'ils en vinrent aux familiarités les plus criminelles. Tout le monde s'aperçut bientôt de ce honteux commerce , les écoliers d'Abailard remarquoienl la négligence elle dégoût qu'il apporloit à ses leçons ; Fulbert fut le dernier à connoilre de son infatant il étoit prévenu de la vertu de son
mie , hôte.
Enfin , n'en pouvant plus douter , il l'obligea à se retirer chargé de confusion; et peu de temps après llèloise se trouva grosse, ce qu'elle écrivit aussitôt à Abailard avec une extrême joie. Il l'enleva de son consentement pendant la nuit, prenant le temps que l'oncle étoit absent, et l'envoya en son pays chez sa sœur, où elle accoucha d'un fils qu'elle nomma Astrolabe. Pour apaiser l'oncle , que cet enlèvement avoit mis en fureur, Abailard promit d'épouser lléloïse, pourvu que ce fut secrètement , parce qu'autrement il se perdroit de réputation; et la chose fut ainsi résolue. Il alla donc la quérir en Bretagne , mais elle ne pouvoit se résoudre à ce mariage, tant parce qu il déshonoreroil Abailard , que parce que cet état le détourneroit de ses études ; et elle lui citoit sur ce sujet ce qu'ont dit de plus fort les auteurs sacrés et les profanes , contre les embarras du mariage. Elle ne le persuada pas toutefois ; il la ramena secrètement à Paris, el ils furent mariés de grand matin dans une église, en présence de l'oncle et de peu de témoins : après quoi ils se séparèrent, et se voyoient rarement et en cachette.
Mais Fulbert, voulant réparer son honneur, commença bi<'ntôt à publier ce mariage, contre la parole qu'il avoil donnée; et comme sa nièce le nioit, même avec serment, il la maltraitoit souvent. Pour l'en délivrer, Abailard l'envoya à Argenteuil, où étoit alors une abbaye de filles, dans laquelle elle avoil été élevée pendant son enfance ; et il lui fit prendre l'habit de religieuse, excepté le voile. Alors Fulbert et ses
béni par l'évêque.
A peine Abailard fut-il guéri de sa blessure, que plusieurs clercs vinrent le trouver , le priant de recommencer ses leçons, et de profiter des commodités qu'il avoit pour le faire plus en repos el sans intérêt. Labbè et les moines de Saint-Denis y consentirent, pour se défaire d'nn homme qui reprenoit trop librement leur vie licencieuse. Ils l'envoyèrent donc au prieuré de Deuil, dépendant de leur monastère. Quand il eut ouvert son école , il y vint tant d'écoliers , qu'à peine pouvoient-ils trouver des logements et des vivres ; il en venoit de tous les pays de l'église latine, et de Rome
['me. Il s'appliquoit principalement à la théo-
mc
loçie , qui convenoit mieux à sa nouvelle profession ; mais il n'abandonnoit pas les arts libéraux, que ses écoliers lui demandoient davantage. H avoit environ quarante ans quand il entra à Saint-Denis, el quarante-deux quand il fut condamné au concile de Soissons.