L. Apologie de Pierre de Clugny
Pierre, abbé de Clugny, fit de son côté l'apologie de son ordre par une lettre écrite à saint Bernard, où il lui témoigne beaucoup d'estime et d amitié (1). Voici les principaux reproches avec ses réponses : Vous recevez vos moines sans épreuve et sans observer l'année
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prémices et des dîmes destinées au clergé , à cause des fonctions ecclésiastiques qu'il exerce, et qui ne vous conviennent pas. Réponse. Lequel est plus juste, que les oblations des fidèles soient reçues par des moines qui prient continuellement pour les péchés de ceux qui les donnent , ou par des clercs qui maintenant, comme nous voyons, s'appliquent principa-
du noviciat. Réponse. Nous craignons de leur lemcnt au temporel, et négligent le salut de faire perdre leur vocation, et les exposer a l leurs âmes? Et s'ils vivent des revenus eccléretourner au monde, s'ils n'étoient arrêtes par \ siastiques à cause de la prédication et de l'adla pensée de leur engagement. Vous recevez ministration des sacrements , pourquoi les les fugitifs au delà des trois fois prescrites par ; moines n'en vivront-ils pas aussi à cause des la règle. Réponse. C'est que nous ne mettons | prières , de la psalmodie , des aumônes et des point de bornes à la miséricorde de Dieu. Vous autres bonnes œuvres qu'ils exercent pour le
permettez les fourrures dont la règle ne parle point. Réponse. Elle permet, en général, d'habiller les frères selon les saisons et la qualité des lieux. Il répond de même sur l'augmentation de la nourriture, prétendant que ces pratiques sont a la discrétion du supérieur. Vous négligez le travail des mains. Réponse. La règle ne l'ordonne que pour éviter l'oisiveté ; or nous l'évitons , en remplissant notre temps par de saints exercices, la prière, la lecture, la psalmodie. Sur quoi il allègue lexemple de saint Maur,tiredesa vie apocryphe. llajoute(2) que les moines, vivant d'herbes et de légumes peu nourrissants, n'auroient pas la force de travailler à la campagne, et qu'il seroit indécent de voir occupés à des travaux si bas ceux qui doivent garder la clôture et le silence, et vaquer à la lecture, à la prière et aux fonctions ecclésiastiques ; enfin , qu'il faudroit être insensé, pour dire qu'il ne soit pas meilleur de prier que de couper un arbre.
Objection. Vous n'avez point d'évêque propre, contre l'usage, non-seulement des moines, mais de tous les chrétiens (3). Réponse. Nous avons pour évêque le pape , le premier et le plus digne de tous les évêques, et il n'a pas ôté notre églises à un autre évêque qui en fut en possession, mais il l'a gardée, à la prière dis fondateurs, p<mr lui être soumise a lui seul; et I nnnne il <'>t trop éloigne pour nous donner les saintts huiles, les ordres et h^ re>le de ce qui esi au pouvoir des évêques, nous le recevons, par sa permission, de tout évêque catholique. Au ri'st', nous ne sonnnes pas les s<'uls à qui les papes ont accordé de tels privilèges, et nous en voyons des exemples même dans saint Gréffoire. Il cite les pri.iléges accordés
salut du peuple ? Vous possédez des châteaux, des villages et des serfs de l'un et de l'autre sexe, et, qui est pis, des péages et des tributs, en quoi vous ne différez point des séculiers ; et, pour défendre ces biens , vous plaidez et revenez dans le monde contre votre profession. Réponse. Comme toute la terre appartient à Dieu , nous recevons indifféremment toutes nos offrandes des fidèles , soit en meubles , soit en immeubles ; et quand la règle permet au novice de donner ses biens au monastère , nous ne voyons point qu'elle en excepte rien; nous usons même de ces biens mieux que les séculiers , qui lèvent des tailles sur leurs serfs trois ou quatre fois l'année, et les accablent de corvées et d'exactions indues, au lieu que nous n'en tirons que les redevances réglées et les services légitimes. Or, puisqu'il nous est permis de posséder ces biens, il nous est aussi permis de les défendre en justice, et nous serions coupables si nous laissions usurper les biens consacrés à Dieu.
Pierre de Clugny finit par une réponse générale , en distinguant deux sortes de commandements de Dieu, celui de la charité, qui est éternel et immuable , et les préceptes particuliers sujets aux changements, selon les temps et les circonstances (f ). Dec 'genre, sont les observances monastiques, qu par conséquent peuvent et doivent changer toutes les fois que la charité le demande , et les supérieurs ont le droit d'en dispenser, suivant celte loi suprême, chacun dans sa communauté, à proportion comme le pape dans toute lEglise. 11 ajoute, suivant la prévention commune, que la nature humaine est affoiblie depuis le temps de saint Renoit. 11 s'appuie de lautorité des
aux moines pour empêi lier les évêques de abbés de Clugny, ses prédécesseurs, et accuse Iroubhr le npos de leur solitude ou dédis- , les moines de Citeaux de manquer de charité, en poser de leurs biens (4;, et en conclut que, \ refusant à leurs frères les soulagements néces- (onmie les papes pré(edents ont exemple en saires pour conserver la santé. Le sage lecteur partie les moines de la dépendance des évê- I jugera laquelle est la plus solide de cette a poques, l( urs successeurs ont pu les en aflVanchir Jogie ou de celle de saint Bernard, enlièrenienl.
Aous [xjssédez des églises paroissiales, des
ikro. 11. U.
ri' Mb I, Kp 28.
LI Schisme au mont Cassin.
(4 CciiP. Rom. tom. 5, p. Mm. Sup. liv. A.\xvi, n. 93. I
Dans le même temps du schisme de Clugny,
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
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(AndeJ-C. 1120.
il y on eut un au mont Cassin, qui ne fut pas moins scandaleux (1). Le papo ïlonorius , né tant encore que Lambor! , évoque d'Oslie, vint au mont Cassin, et pria Tabbé Odérise 11 de lui accorder pour hospice un monastère dépendant de l'abbaye, comme lavoil eu Léon de Marsique, son prédécesseur. Odérise le refusa, craignant les conséquences, el que les évé jues d Oslie s'en fissent un droit ; mais Lambert ne goùla point ce lefus, et se retira mal satisfait. A s<m avènement au pontiticat, il demanda à l'abbé un secours d'argent pour les besoins de l'Eglise ; mais 1 abbé , qui étoil aussi cardinal , répondit en colère qu'il avoit dû être appelé à l'élection du pape, et avoir part aux conseils, comme on vouloil qu'il en rut aux charges ; e' ses moines, linterrogeant sur la naissance du pape et ses qualités, il répondit : Je ne sais de qui il est fils, mais je sais bien qu'il est plein de lettres depuis la lèle jusqu'aux pieds. Ces discours augmentèrent la mauvaise disposition du pape à son égard. Ensuite le pape, étant au château di' Fumone, y fil venir l'abbé Odérise, et, en présence de plusieurs laïques, lui fit une forte réprimande, disant quec'étoit un guerrier, non pas un abbé, un prodigue et un dissipateur des bii-ns du monastère (-2).
Quand le pape fut retourné à Rome , Adénulfe, comte d'Aquin, ennemi mortel de l'abbé, écrivit au pape que cet abbé faisoit le pape d * son côté (3) Honorius, y ajoutant foi , résolut d'ôter l'abbaye à Odérise, et y en oya aussitôt Grégoire, évéque de Terracine, qui en avoit été moine , mandant à Odérise de vmir à Rc^me se défendre sur les cas qui lui étoient imposés. Odérise refusa d y aller si le pape ne lui rendoit ses bonnes grâces , disant qu il étoit prévenu à son desavantage ; et le pape, après l'avoir appelé trois fois, prononça contre lui sentence de déposition la cinquième semaine de carême, en mil cent vingt-six, disant que, quand il ne seroit point coupable d'autre crime, sa contumace et son orgueil suffisoient pour le condamner. Odérise fut assez mal conseillé pour mépriser cette sentence ; et, le jour des Rameaux, il s'assit dans la chaire, la crosse à la main, el fil toutes les fondions d'abbé. Le pape , encore plus inilé , l'excommunia le jour de Pâques, avec tous ses fauteurs, et tous ceux qui lui obéiroicnt : ce qui produisit une grande divisitin entre l"s moines el le peuple de la ville de Sainl-Gcrmain, dépendante de I abb.iye. Ils en vinrent aux arm(»s, et les citoyens, s étant repcîiisles plus forts, conlraig irenl I ^s moines à chasser Odérise et élire un autre abbé.
llselui ntNicolis, doyen du mont Cassin ^4); mais quel'^ues-uns des anciens envoyèrent secrètemenl au pape des lellr^'s. où ils declaroient qui. avoit ètéél par sédition, et irrégu- ■
(1) Chr. Cnss. iv, c. 61. (3) C. 88.
liérement. Cepr'ndanllepape, avanl quedesavoir l'élection de iN icolas , envoya au mont Cassin Grégoire, cardinal du litredes Apôlres,avec un ordre de faire élire abbé Seign(»ret , prévôt du monastère de Capoue, el promettant en ce cas sa protection au mont Cassin. Quand le cardinal eut assemble les moines, leur eut exposé les ordres du pape, il s'éleva entre eux un grand murmure; et ils soutinrent que lélection de leur abbé ne devoil dépendre qucd'eux ; el qu'il eloil indigne el honteux pour eux de voir soumis à des cardinaux ce monastère, qui avoit toujours été libre. Le cardinal, ayant fait faire silence, leur dit : Sachez que je ne suis pas venu ici pour lintèrél du papeou de l'église romaine. Elle n'a pas besoin de votre secours ni de vos louanges, ayant été fondée par le fils de Dieu , qui lui a donné l'empire du ciel el de la terre. Ce monastère a été fondé par saint lîenoil, qui avoit été instruite Rome, et par saint > aur et saint Placide, citoyens romains; après avoir été détruit par les Lombards , il fut rétabli par les papes Grégoire et Zacharie, et enore par le pape Agapil, après avoir été brûlé par les Sarrasins (1). Ainsi, l'église romaine a des litres particuliers pourse dire mère et maîtresse de ce monastère. Les moines , apaises par ce discours, représentèrent au cardinal les fâcheuses circonstances du temps, et promirent, quand il seroit plus favorable, qu'ils exécuteroienl la volonté du pape.
Mais quand Odérise eut appris l'élection de ]N icolas, à laquelle il ne s'atlendoit pas, il se sai sit du château de Banlra ; et, ayant ramassé des troupes de côté el d'autre, il ruinoit par le fer et par le feu b'S châteaux qui reconnoissoient J\ icolas. Celui-ci, pourse soutenir, appela à son secours Robert , prince de Capoue, et se (il apporter du mont Cassin un autel d'or orné de pierreries, de calices d'or, des encensoirs, et d'autre argenterie en grande quantité, qui étoient les offrandes des papes et des princes: ce qui lui attira la haine implacable des moines ; et il conlinua ainsi à faire la guerre. Au contraire, Odérise, désespérant de fléchir autrement le pape, vint à Rome se jeter à ses pieds, el renonça en re ses mains à labbave du mont Cassin {-2). I e pape Ïlonorius voulant finir ces désordres, déposa JN icolas delabbaye, et excommunia tous ses adhérents ; puis il écrivit aux moines que, s'ils vouloient lui remettre la disposition du monastère, il iroil lui-n.éine, <'t tiavailleroit à le reformer, tant pour le spirituel que pour le temporel. Les moines, irrités contre iN icolas, lui fermèrent les porles quand il voulut venir au monastère», et envoyèrent au pa;)e Tassurer d(; h'ur entière soumission. Il envoya au monV Cassin le cardinal Matthieu, évéqied'Albane, qui, ayant assemblé le chapitre, fil élire Seignorel, quoiqu'absent ; car, comme il venoil de (Papoue pour l'élection, il fut arrêté en ch -min par un seigneur du
(1> Sup. liv. XLI> I). 33. v2; C. 00, \)\, 92.
AndeJ.-C.ili5. LIVRE SOIXANTE-SEPTIEME.
parti de Nicolas. Il fut élu le douzième de juillet mil cent vingt-sept, el ensuite, ayant été délivré, il vint au monl Cassin , el fut installé dans la chaire de saint Benoît (1). JNicolaslui céda et abandonna les forteresses qu'il tenoil ; et le pape, étant venu aumontCassin, y donna à S;'ignoret la bénédiction abbatiale. Ce qui étoil sans exemple, car la coutume étoit de l'aller recevoir à Rome. Le pape vouloil qu'il
lui prélat serment ; mais les moines s y oppo- tard , l'investiture du duché de Pouille. Ce seront, disant que jamais leurs abbés ne l'a- traiié fut fait le jour de l'octave del'Assomp- Vdienl'fait. Le pape dit que l'abbé du mont , lion, vingt-deuxième d'août mil cent vingt-huit. Cassin pouvoit bien faire ce que faisoienl pres-
rier, ne leur livra point bataille, et se tint avec son armée dans des lieux où ils ne pouvoient l'allaquer, jusqu'à ce que, ennuyés de tenir la campagne el manquant de subsistance , ils se dissipèrent, et reb>urnèrenl chacun ch(z eux. Le pape, se voyant abandonné, revint à Bénévent; le duc le suivit aussitôt ; el, lui ayant envoyé des députés, il fit sa paix , lui rendit hommage-lige, et r?çut de lui. par l'élen-
que tous lesévi^ques et les autres abbés. C'est, répliquèrent les moines , qu'ils sont souvent tombés dans l'hérésie, et ont eu des senliments contraires à leglise romaine. Le pape en demeura là; el ainsi finit l'affaire du monl Cassin, dont Seignorel fut abbé pendant neuf ans el demi.
LIT. Guerre du pape en Pouille.
Guillaume, duc de Pouille el de Calabre , étant mort sans enfants la même année mil cent vingt-sept, le vingt-huitième de juillet, Roger, comte de Sirile, son oncle, qu'il avoit institué héritier, vint à Salerne , où il lut reconnu pour seigneur , et sacré comme prince par Alphane, évéque de Capoue (2) ; puis il vint à Rége, où il fut reconnu duc de Pouille, et retourna en Sicile, et dès lors il prit le titre de duc. 11 envoya une ambassade au pape Ïlonorius avec des présents, le priant de lui accorder ce titre avec l'elendard ; el lui promettant, s'il le faisoit, la ville de Troyes el celle de Monlefosco , près de Bènévent. Le pape refusa ses offres, prétendant que Roger avoit dû commencer par recevoir de lui 1 investiture, de quoi Roger, indigné, fil ravager par les seigneurs, ses vassaux, le territoire de Bènévent. Pour s'y opposer , le pape vint à Capoue la mèmeannée, le trentième de dérenibre, où il sacra le prince Robert, el harangua ceux qui s'éloienl assemblés pour cette solennité, leur représentant les maux que le comte Rogeravoil laits à la ville de Bènévent; prolestant de ne jamais écouler ses promess -s, mais de lui ré^isler jusqu'à la mort , el demand.int pour cet elTel le secours des assistants. Us le promirent tous, fondant en larmes, le nouveau prince R()berl tout le premier; le pape promit
à ceux qui n'y mourroienl pas. Ce qui les en couragea merveilleusement à celle guerre.
L'annéesuivanle, le duc de Roger entra dans la Pouille avec une grande armée , et le pape manha de son côté pour l'en chasser , avec Robert, prince de Capoue, et plusieurs autres seigneurs du pays ; mais Roger, habile guer-
(1) C. 94,95. Chr lioni,
(S; Barou. au. 1127. £x Benevent.
Salcru. et Cbr.
LUI. Charles le bon, comte de Flandre.
L'année prérédenle, Charles le bon, comte de Flandre , lut tue par ses propres sujets , et regardé comme martyr de la justice. Ce prince étoit fils de saint Canut , roi de Danemarck , tué Lan mil quatre-vingl-sept , et tenu pour martyr ; sa mère étoit Adèle, fille de Robert le Frison, comte de Flandre (1). Charles alla dans sa j 'unesse à la terre sainte , et y servit contre les infidèles avec beaucoup de valeur. Etant devenu comte, et ayant affermi sa puissance, il r< ndit un grand re>pect aux prélats el à tous les ecclésiastiques, jusqu'à recevoir volontiers leurs correclions ; et il déchargea les églises des impositions établies par ses prédécesseurs. Quand il rendoil justice , il expédioil toujours les causis des ecclésiastiques les premières , pour les renvoyer plus promptement à leurs fonctions. Dans une stérilité qui dura Tannée mil cent vingt-cinq et la suivante, il eut un Soin particulier des pauvres: il en nourrissoit cent en chacune de ses terres, beaucoup plusau lieu où il se trouvoit. On remarqua qu'étant à Ypres il distribua en un jour jusqu à sept mille huit cents pains. Il eloil lelleinenl estime des étrang<Ts, qu'on lui offrit le royaume de Jérusalem pendant la [>rison de Baudouin II, et l'empire après la mort de Henri V; mais il refusa l'un et l'autre. Il s'allira la haine des rnèchanls, en réprimant avec force el sévérité les n;eurlres, les violences el les injustices. Bertoul, prévôt de Bruges , archicha pelai n el chancelier de la cour de Flandre, avoit amassé de grandes richess(»s sous les couïtes prec dents ; il possédoil de grandes terres, et avoit quaniilé de parents, d amis et de vassaux; en sorle que bi<Mi que, sa famille fût originairement de condition servile, il alloil de pair avec les plus grands seigneurs, et étoil le plus puissant après le comte. Pour s appuyer davantage, il avoit marié ses nièces à des gentilshommes, dont l'un, ayant un différent pour la trêve enfreinte avec un autre noble, l'appela en duel juridiquement en présence du comte, suivant l'usage du temps. L'autre refusa de se battre avec un homme, qui avoit perdu sa noblesse en épousant une lemme de condition servile, car telle étoil la
(i; Sup.li»'. LXiii, n,37.Vita.p.Boll. â mari. to.6,p 164.
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Si.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
[ An de J.-C. 1118.
Ande J.-C. 1128]