LIX. Affaire d'Etienne, évéque de Paris
Etienne de Senlis, chancelier de France, étant devenu évêque de Paris en mil cent vingt-quatre, mena encore quelque temps une vie peu ecclésiastique ; mais il se corrigea , comme son métropolitain, par les sages conseils de ses confrères et de saint Bernard (4). Dès lorsilnefut plus courtisan ni complaisant pour le doyen et les archidiacres de son église, qui , par ordre du roi , faisoient des exactions sur le clergé au préjudice de la liberté ecdési istique. Ils aigrirent tellement le roi contre l'évêque , que lui et les siens en pensèrent perdre tous leurs biens, et que le prélat fut même en danger de sa vie ; ce qui le poussa , suivant l'usage du temps, à mettre les terres du roi en
interdit. Ensuite, pour éviter son indignation, il se retira près larchevêquc de Sens, et ils allèrent tous deux au chapitre général de Cîteaux implorer la protection de ces saints moines, dont les deux prélats et h) roi luimême avoient obtenu des lettres de fraternité. C'est le sujet d une lettre que saint Bernard écrivit au roi sous le nom d Etienne, abbé de Cîteaux, et de tout le chapitre, en mil cent vingt-sept, où il parle ainsi (1) : Par quel conseil vous opposez-vous maintenant si fortement à nos prières, que vous avez autrefois demandées avec tant d'humilité ? Avec quelle confiance pouvons-nous lever nos mains pour vous vers l'époux de lEglise, que vous ailligez sans sujet , ce nous semble, et inconsidérément? Elle se plaint à lui que vous l'attaquez, vous qui deviez la défendre. Comprenez-vous de qui vous vous attirez la colère? Ce n'est pas de l'évêque de Paris , mais du Dieu terrible qui ùle la vie aux princes, de celui qui a dit aux évêques : Qui vous méprise me méprise (2). Nous vous parhms ainsi avec hardiesse, mais avec afl'ection, vous priant, avec l'amiiié récipioque et la fraternité dont vous nous avez honoré et que vous blessez maintenant, de faire cesser au plus tôt un si grand mal : autn^ment sachez que nous ne pouvons abandonner l'Eglise (le Dieu et son ministre révêque de Paris, notre père et notre ami, qui nous a demandé, par droit de fraternité, des lettres au pape en sa faveur. îMais nous avons cru devoir auparavant vous écrire celte lettre, d autant i)lus que rév(H|ue offre de vous faire justice, pourvu qu'on lui restitue auparavant, comme il est des règles, ce qu'on lui a ùlo injustement ; et si vous voulez fain^ la paix avec lui , nous sommes prêts à nous rendre auprès de vous pour ce sujet partout où il vous plaira. L'archevêque de Sens, avec tous ses sulTraganlset quelques autres persoimes vertueuses, entre lesquelles étoit saint Bernard, allèrent trouver le roi pour le prier de rendre justice à l'évêque de Paris, et lui restituer ce qu'(m lui avoit ùté; mais ils ne l'obtinrent pas. Enfin, voyant qu'ils vouloient avoir recoins aux armes spirituelles , ei mettre aussi l'mterdit sur ses terres, il craignit , et pronnt de rendre tout. iMais, au même temps, arrivèrent des lettres du pape, qu'il avoit soll citées, et qui levoient l interdit déjà prononcé par l'évêque de Paris Alors le roi ne voulut plus rien exécuter de ce qu'il avoit promis, et les évêques demeurèrent chargèsde confusion. C'est ce qui paroit par la lettre quesaint Bernard écrivit sur ce sujet au pape llont^rius, sous le nom de Geoffroy, évêque de Chartres, et par celle qu'il lui écrivit au nom de l'ahbé de Poniigny et au sien, se plaignant qu il s'est laissé surprendre en cette occasion (3). 11 se plaint encore , dans une lettre à Aimeri , chanceli(T de l'église
(1) Cil, 52.
(3) iMallh. VM, li.
(4) Mabill. not. fus. ad Ep. 45, S. Ber.
romaine , qu il a vu avec douleur l'autorité du saint-siege donner à la tyrannie de nouvelles armes.
Le pape Honorius prit enfin le parti de l'évoque de Paris, et on croit que son affaire fut terminée au concile de Reims, tenu en mil cent vingt-huit ; mais le roi demeura irrité contre l'archevêque de Sens (1) : sur quoi saint Bernard écrivit au pape en ces termes ; Nous vous représentons avec confiance et iidélité ce que nous voyons en ce royaume de contraire à la religion. Autant que nous pouvons juger, nous qui sommes proches, le roi Louis ne persécute pas tant les evêques que leur zèle pour la juslice, leur piété, l'extérieur même de la religion. Votre sainteté le peut aisément connoître, en ce que ceux quil honoroit, qu il croyoit lui être fidèles, et admettoit en sa familiarité lorsque leur habit et leur conduite étoit toute séculière , sont devenus ses ennemis depuis qu'ils mènent une vie digne de leur sacerdoce, et qu ils honorent leur ministère. C est la source des outrages qu'a soufferts l'évêque de Paris, tout iiuKxcnt quil éloit , mais le Seigneur s'est servi de votre main pour le soutenir. De là vient encore à présent que le roi s efl'orce d'ébranler la fermeté de l'archevêque de Sens , afin qu'ayant abattu le métropolitain il attaque plus aisément ses suffraganls. Qui doute enfin que ce n'est qu'à la religion qu'il en veut, puisqu'il l'appelle ouvertement la ruine de son royaume et 1 eimemie de sa couronne ? Nous vous supplions donc, très-saint père, de prendre connoissance de cette allai re , car, si on la ramène à être jugée devant le roi , c'est livrer Tarchevêque à ses ennemis. Le pape, n'ayant pas estimé à propos d'évoquer à soi la cause de 1 arche V(V|ue, saint Bernard le pria au moins de recevoir son appellati(m, et recommanda l'affaire au chancelier Aimeri.