‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 1926 sur 2407 · XXXIII. Pénitence de Pons de Laraze · texte numérisé non relu

XXXIII. Pénitence de Pons de Laraze

En ce temps-là, un gentilhomme de Languedoc donna un exemple mémorable de pénitence ^2). 11 se nommoit Pons, seigneur de Laraze, château imprenable, dans le diocèse de Lodève ; il étoit distingué par sa noblesse, ses richesses, son esprit, sa valeur; mais, n'ayant pour règle de sii conduite que ses passions, il étoit incommode à plusieurs de ses voisins. Il surprenoit les uns par ses discours artificieux , il forçoit les autres par les armes , et dépouilloit de leurs biens tous ceux qu'il pouvoit, n'étant occupé jour et nuit que de brigandages. C'étoit son vice dominant entre plusieurs autres. A la fin, étant touché de Dieu, il rentra en luimême; et, après y avoir bien pensé, il résolut de quitter le monde et passer le reste de sa vie en pénitence. Il en fit confidence à sa femme, la priant instanunent d'en faire de même , et la dame , dont le cœur étoit aussi noble que la naissance, y consentit volontiers. Seulement elle le pria de pourvoir à leurs enfants; car ils avoient un fils et une fille. Il le lit, et mit la mère et la fille au monastère de Drinone, avec une grande partie de son bien, et son fils à Saint-Sauveur de Lodève.

Ses voisins et ses amis, surpris de sa conduite, l'étant venu trouver pour en apprendre le motif et quel étoit son dessein, il ne leur dissimula rien ; et , profitant de l occasion , comme il étoit éloquent , bien ((Ue sans lettres, il leur parla si fortement du mépris du monde et des avantages de la pénitence, que quelquesuns en furent touchés, et six se joignirent à lui , promettant de ne s en séparer ni à la vie ni à la mort. Pons de Laraze, ainsi affermi dans sa resolution, fit publier qu'il meltoit en vente tous ses biens. Il y vint des acheteurs de toutes sortes, gentilshommes , paysans , clercs et laïques ; et quand ils eurent employé tout leur argent, comme il restoil encore bien des choses à vendre , Pons déclara qu il prendroit en payement toutes sortes de bestiaux et de fruits, dont les hommes se nourrissent ; ainsi il en amassa une grande quantité. Son dessein étoit de les donner aux pauvres , mais il comprit qu il falloit commencer par faire restitution. Il envoya donc publier, par tous les marchés et toutes les églises de la province , que tous ceux à qui Pons de Laraze devoit quelque chose , ou avoit fait quelque tort, se trouvassent au village de Peguerolles le lundi de la

(1) Opusc. 0, c. 1,3.

(2) Narrât, loin. 3, Miscel Baiuz; p. i03.

semaine sainte , ou les deux Jours suivants, et que chacun y seroit salislail.

Le dimanche des Hameaux , à Lodève , après la procession et la lecture de l'Evangile , l'évêque et son clergé étant sur un échafaud dressé exprès dans la place au milieu du peuple , Pons se présenta avec ses six compagnons; il étoit en chemise et nu-pieds , ayant une hart au cou, par laquelle un homme le menoit comme un criminel, le fustigeant avec des verges continuellement ; car il l'avoit ainsi ordonné. Etant arrivé devant l'èvêque, il demanda pardon à genoux, et lui donna un papier qu'il tenoit à la main, et où il avoit fait écrire tous ses péchés, priant instamment qu'on le lût devant tout le peuple. L'èvêque, voulant lui en épargner la honte , le défendit d'abord ; mais Pons l'en pressa tant qu'il l'obtint. Pendant qu'on lisoit sa confession il se faisoit frapper avec des verges, demandant toujours qu on frappât plus fort, se confessant coupable de tous ces crimes, et arrosant la terre de ses larmes, qui attiroient celles du peuple. Tous l'admiroient , le respectoient , et prioient Dieu de lui donner la persévérance. Sa confession fut même utile à plusieurs qui , par mauvaise honte, avoient celé leurs péchés, et qui, animes par son exemple, eurent recours à la pénitence.

Le lendemain et les deux jours suivants, plusieurs personnes se trouvèrent à Peguerolles pour demander ce qu'ils avoient perdu. Pons, se jugeant lui-même, commençoit par se jeter aux pieds de chacun d'eux et leur demander pardon; puis il leur rendoit ce qui leur étoit dû, soit en bétail, en argent ou en autres espèces, des choses nécessaires à la vie, dont il avoit fait provision; en sorte qu'ils sembloient retrouver les choses mêmes qu'ils avoient perdues. Ils s'en retournoient donc chacun chez eux , le comblant de bénédictions au lieu des malédictions dont ils le chargeoient autrefois. Enfin , voyant un paysan de ses voisins, il lui dit : Qu'attends-tu? que ne dis-tu aussi de quoi tu te plains? Seigneur, dit le paysan , je n'ai aucune plainte à faire contre vous ; au contraire, je vous loue et vous bénis , parce que vous m'avez souvent protégé contre mes ennemis, et ne m'avez jamais fait aucun tort. Non , reprit Pons, je t'ai fait tort, mais peut-être ne l'as-tu pas su? J\ 'as-tu pas perdu ton troupeau de nuit en un tel temps? Ce fut moi qui le fis enlever par mes gens. Je te prie de me le pardonner et de prendre ces bêtes qui restent. Le paysan les prit comme venues du ciel , et s'en retourna avec joie , bénissant Pons , qu'il appeloit son bienfaiteur.

Après ces restitutions, Pons distribua aux pauvres ce qui lui restoit de biens , et partit avec ses six compagnons, la nuit du jeudi au vendredi -saint , pour aller en pèlerinage, n'ayant chacun qu'un simple habit , un bâton, une gibecière , et marchant nu-pieds. Ils allèrent d'abord à Saint- Guillem du désert par

HISTOIRE DU CHRlSTlAiNISME

[AndeJ-C. 1100.

An de J.-C. 1196. ]

LIYKE SOIXANTE-HUITIÈME.

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un chemin frès-rudo. Le lundi de Pâques, ils partirent pour aller à Saint-Jacques en Galice, et ûrent ce voyage, vivant d'auniônes, sans rien garder pour le lendemain. Là ils s'afTermirent dans la résolution d(î se retirer dans un désert , et y vivre du travail de leurs mains; à quoi l'archevêque de Compostelle les encouragea, et voulut d'abord Ls retenir dans son diocèse; mais, faisant réflexion qu'ils feroient peu de fruit dans un pays dont iis ne savoient pas la langue, il leur conseilla de retourner chez eux, les exhortant à persévérer dans leur sainte résolution. Ih allèrent ensuite au mont Saint- Michel , à Saint-Martin de Tours, à Saint-Martial de Limoges , à Saint-Léonard , et terminèrent leur voyage à Rhodes.

Adémar, qui en etoil évéque, étoit un prélat vertueux et libéral, qui vers le même temps donna des biens considérables pour la fondation de l'abbaye du J^oc-Dieu, filles de Dalones , et réuni avec elle à Tordre de Citeaux (1) ; il reçut les sept amis avec joie et respect, sachantquec'étoient des gentilshommes connus voisins ; et le comte de Rhodes, apprenant que Pons de Laraze. S(m ancien ami , étoit à lévèché , le vint voir et lui offrit tout ce qui dépendoit de lui pour l'exécution de son dessein L'évéque et lui offrirent aux sept amis des villages et des églises abandonnées pour bâtir un monastère , mais ils fuy oient le commerce du monde et cherch< lient les solitudes. Ils choisirent donc le lieu de'Salvanès, au diocèse de Lavaur, que leur donna un seigneur nommé Arnaud du Pont , et ils commencèrent à y bâtir des cabanes de leurs propres mains, et à défricher la terre. Leur réputation vint aux oreilles des évéques voisins de Lodéve et de Béziers et du peuple de ces diocèses, d'où plusieurs personnes lesvenoient visiter et leur oUroient des présents.

Le pays étant affligé dune grande famine, une multitude innombrable de pauvres vint à Salvanés, parce q e ces pieux solitaires exerçoient l'aumône, l'hospitalité et toutes les autres œuvres de miséricorde. Effrayés de cette multitude, ils vouloient s'enfuir, mais Pons les retint, et leur dit : Il faut vendre nos bestiaux et tout ce que nous avons pour assister nos frères, et mourir ensuite avec eux s'il est besoin ; cependant je vaisdemander l'aumône pour eux aux grands du siècle. Ayant ainsi parlé, il partit monté sur un âne, un bâton à la main. Mais Arnaud du Pont ayant appris que les solitaires \ouloient tout vendre pour les pauvres, ouvrit ses greniers , et donna une quantité de vivres qui multiplia de telle sorte, qu il y eut de quoi nourrir tout ce peuple jusqu'à la récolte. Pons revint aussi avec une quête abondante, et le jour de la Saint-Jean il donna un repas à ceux qui s'y trouvèrent, puis il les congédia remplis dereconnoissance.

Peu de temps après, l'habitation de Sal-

(1) Chartular. M. S. Loci Dei.

vanès étant augmentée en biens et en nombre de solitaires, on trouva qu'on pouvoil y fonder une abbaye et y pratiquer l'obsiTvance régulière. La queslioii fut quel institut on devoit prendre, des chartreux ou de Cîteaux, et on résolut de s'en rapporter au jugement des chartreux. Pons alla dcmc à la Chartreuse consulter le prieur, qui étoit encore Guignes, et ses confrères. Ils conseillèrent de prendre l'institut de Cîteaux préféra blement à tous les autres, et de s'adresser à l'abbaye la plus proche; c'étoit celle de Mas-Adam, aujourd hui iMazan, au diocèse de Viviers. Pons y alla, et étant entré au chapitre, il donna la maison de Salvanés à l'ordre de Cîteaux, entre les mains de Pierre, premier abbé de ce monastère, fondé en mil cent dix-neuf. L'abbé envoya des hommes choisis d'entre les moines pour préparer l<»s lieux réguliers, et fit venir les solitaires de Salvanés, à qui il fit faire une année de noviciat ; et après leur avoir donné Ihabit les renvoya , leur donnant pour abbé un d'entre eux nommé Adémar, homme sage et 1( ttré. Quant à Pons de Laraze, son humilité lui fit toujours chercher la dernière place, et il demeura entre les frères lais, afin de pourvoir plus librement à la subsistance delà maison. Ainsi fut fondée l'abbaye de Salvanés, l'an mil cent trente-six, et elle devint si célèbre qu'elle reçut des présents des plus grands princes, proches et éloignés : savoir, du comte Ihibaud de Champagne, de Roger, roi de Sicile, et même de l'empereur de Conslantinople. Cette histoire fut écrite environ trente ans après , par ordre de Pons , quatrième abbé.

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