LIVRE SOIXANTE-HUITIÉME
à enseigner des nouveautés et à en écrire ; ses livres passent les mers et traversent les Alpes ; ses nouveaux dogmes se répandent dans les provinces, on les publie , on les défend librement, jusque-là qu'on dit qu'ils sont estimés même à la cour de Rome (1). Je vous le dis, votre silence est dangereux tant pour vous que pour l'église de Dieu.
Dernièrement, je rencontrai par hasard un ouvrage de cet homme, intitulé : Théologie de Pierre Abailard. J'avoue que ce titre excita ma curiosité; et comme j'y trouvai plusieurs choses qui me frappèrent , je les remarquai , avec les raisons pourquoi elles m'avoient frappé ; je vous les ai envoyées avec le livre : vous en jugerez. Je n'ai trouvé que vous à qui je pusse m'adresser en cette occasion. Il vous craint ; fermez les yeux : quicraindra-t-il, et qiie ne dira-t-il pas s il ne craint personne.^ Voici donc les articles que j'ai tirés de ses ouvrages : 1. Il définit la foi l'estimation des choses qu'on ne voit point. 2. Il dit qu'en Dieu les noms de père, de fils et de Saint-Esprit sont impropres, mais que c'est une description de la plénitude du souverain bien. 3. Que le père est la pleine puissance, le fils une cerlaine puissance, et que le Saint-Esprit n'est aucune puissance. 4. Le Saint-Esprit n est pas de la substance du père et du fils , comme le fils est de la substance du père. 5. Le Saint- Esprit est l'àme du monde. 6. Nous pouvons vouloir le bien et le faire par le libre arbitre, sans le secours de la grâce. 7. Ce n'est pas pour nous délivrer de la servitude du démon que Jésus-Christ s'est incarné, et qu'il a souffert. 8. Jésus-Christ dieu et homme n'est pas une troisième personne dans la Irinité. 9. Au sacrement de l'autel, la forme de la substance précédente demeure en l'air. 10. Les suggestions du démon se font dans les hommes par des moyens physiques. 11. Nous ne lirons point d'Adam la coulpe du péché originel , mais seulement la peine. 12. Il n'y a péché que dans le consentement au péché et le mépris de Dieu. 13. Onnecommetaucunpéchépar la concupiscence, la délectation ni l'ignorance : ce ne sont que des dispositions naturelles. L'abbé Guillaume réfute ensuite ces treize articles l'un après l'autre, rapportant en plusieurs endroits les propres paroles d' Abailard.
Saint Bernard lui répondit, approuvant son zèle. Mais, ajouta-t-il, je n'ai pas accoutumé, comme vous savez, de me fier à mon jugement, principalement en des choses de celte conséquence (2). C'est pourquoi j'estime à propos de prendre notre temps pour nous assembler en quelque lieu, et conférer de tout. Je ne crois pas toutefois que ce puisse être avant Pâques, pour ne pas troubler l'application à l'oraison que ce temps-ci nous prescrit. Souffrez monsilenceetcedélai,d'aulantplusque
Cl) Sup. liv. Lxvii, n. 10.
Bibl. Cist. to. 4, p. 112.
TOMK IV.
Episl. 326, inter. Bern.
(i) Ep.327.
j'ai ignoré jusqu'à présent presque tout ce que vous me mandez. On voit ici que saint Bernard fut excité par l'abbé Guillaume à écrire contre Abailard. On voit encore avec quelle religion il conservoit le recueillement du carême lors même qu'il s'agissoit de l'intérêt de larel'igion. Saint Bernard , voulant corriger Abailard sans le confondre, l'avertit en secret, et traita avec lui si modestement et si raisonnablement qu' Abailard en fut touché, et lui promit de tout corriger selon qu'il lui prescriroit. Mais quand saint Bernard l'eut quitté, il abandonna cette sage résolution , excité par de mauvais conseils, et se fiant à son esprit et au grand exercice qu'il avoit de disputer. Sachant donc qu'on devoit bientôt tenir un concile nombreux à Sens , il alla trouver l'archevêque et se plaignit que l'abbé de Clairvaux parloit' secrètement contre ses livres, et il ajouta qu'il étoit prêt à les défendre en public , et demanda que l'abbé fût appelé au concile pour expliquer ce qu'il pourroit avoir à dire! L'archevêque fit ce qu' Abailard avoit demandé et écrivit à saint Bernard de se trouver aiî concile ; mais il s'excusa d'y aller, et écrivit ainsi aux évêques qui dévoient y être appelés (1) : Un bruit court, et je crois qu'il est venu jusqu'à vous qu'on m'appelle pour me trouver à Sens à l'octave de la Pentecôte ; et que c'est un défi, afin de m'engager à une dispute pour la défense de la foi , quoiqu'il ne convienne pas à un serviteur de Dieu de disputer (2), mais d'user de patience envers tout le monde. Si c'éloit mon affaire propre je pourrois, et peut-être avec fondement, me flatter de votre protection ; mais puisque c'est aussi votre cause, et plus la vôtre que la mienne, j'ose vous avertir, et je vous prie instamment de vous montrer amis au besoin Je dis : Amis de Jésus-Christ et de son épouse. Et ne vous étonnez pas de ce que nous vous invitons si subitement; c'est un artifice de notre adversaire pour nous surprendre au dépourvu. Le saint abbé céda toutefois ensuite au conseil de ses amis , qui , voyant que tout le monde se préparoi t à ce concile comme à un spectacle , craignoit que son absence n'augmentât le scandale du peuple el la fierté d'Abailard, et que l'erreur ne se fortifiât, s'il ne trouvoit personne pour s'y opposer. Saint Bernard se rendit donc à leur avis, mais avec une telle répugnance, qu'il en versa des larmes; et il se trouva au lieu et au jour marqué, quoiqne peu préparéà la dispute (3). C'estce qu'il témoigne lui-même dans sa lettre au pape Innocent